Dénaturer la Recherche !

Dénaturer la Recherche !

 

L’envie de faire lire Proust est louable… Mais à trop vouloir prouver qu’À la recherche du temps perdu est accessible, on est conduit à d’incommensurables sottises.

Ainsi, certains veulent gommer la longueur légendaire de la phrase proustienne : « Mais non, mais non, jurent-ils. Il y a bien plus de phrases courtes. » Évidemment, personne ne dit le contraire et c’est absurde de minimiser celles qui comptent plusieurs centaines de mots d’autant qu’elles participent à la magie de l’œuvre.

De même, d’autres (voire les mêmes) cherchent à effacer que la société décrite est fossile : « Les relations sociales et les sentiments dépeints sont éternels. » Oui, et l’un n’empêche pas l’autre. Ces aristocrates sont périmés et leur monde est bien différent de l’actuel.

Quoi encore ? L’absurdité à prétendre éclipser la complexité des émotions : « C’est simple, les personnages passent de l’amour au désamour et inversement. » La belle affaire !

Il faut cesser de tout rendre élémentaire. La fission de l’atome ne se réduit pas à une histoire de cocotte-minute et la Recherche n’est pas Au clair de la Lune.

C’est aussi par ce qu’elle est subtile et tourmentée qu’elle est belle. Tonner contre ses manières recherchées n’est pas qu’idiot, c’est insultant pour l’auteur comme pour ses lecteurs.

 

Dans la même veine, voici une ânerie signée par le plus emblématique des proustiens patentés. Qui pour rivaliser avec Proust ? La liste des noms dont les créations peuvent être comparés à celle du génial Marcel est à l’appréciation de chacun. Mais, spontanément, pour souligner l’humour proustien, je doute qu’Eugène Labiche surgisse en tête.

Jean-Yves Tadié, lui, livre ce surprenant concurrent. C’est dans la préface qu’il a donnée à la version imprimée de Ça peut pas faire de mal, l’émission de Guillaume Gallienne (Gallimard/France Inter), en 2014 mais que je ne découvre que maintenant : « Proust redevient grâce à [l’acteur] l’auteur comique qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, et dont Jean Cocteau a si bien décrit la voix et la main, se barbouillant le visage de son rire. […] Que de lecteurs ainsi gagnés à Proust grâce à lui qui ne soupçonnaient pas, tant tout le monde est sérieux ou tragique dans ce pays, en l’auteur de Du côté de chez Swann un rival de Labiche. » !

Oui, c’est signé Tadié — pas Armand ou Daniel (prénoms des prétendants de la fille de M. Perrichon) — Jean-Yves, le pape proustique. Passe encore qu’il affirme qu’il ait fallu attendre le très talentueux Gallienne pour rétablir l’auteur comique ; passe toujours que celui qui est identifié comme un déconneur hilarant nous trouve sinistres.

Mais enfin, Labiche ! J’en goûte fort le théâtre, mais Eugène lui-même, certes satiriste, se considérait comme un vaudevilliste, pondeur de pochades ou de farces écrites sur commande. Il parlait de ses « roustissures », autrement dit de sa camelote. Entre Le Côté de Guermantes et Les Marquises de la Fourchette, entre Sodome et Gomorrhe et Si jamais je te pince, il y a plus que des nuances. Il est inutile de convoquer Labiche, de l’Académie française, pour justifier Proust.

Le second cite sept fois le premier dans quatre de ses sept volumes. La première, c’est pour montrer le peu d’estime que Swann éprouve pour les Verdurin : « ces gens sont sublimes de bourgeoisisme, ils ne doivent pas exister réellement, ils doivent sortir du théâtre de Labiche ! »

 

Ce Labiche-là a écrit : « Je fais des pièces et ma femme des scènes. » Hilarant, tellement proustien, n’est-ce pas !

 

J’en étais là quand j’ai reçu un ouvrage qui tombe à pic, dont l’auteur ne prétend pas appartenir membre de l’académie des «  savants proustologues caparaçonnés de diplômes universitaires », Laure Hillerin. Son titre : Proust pour rire, chez Flammarion. Je vous en parle demain, jour de sa sortie.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Dénaturer la Recherche !”

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  1. Existe t-il un ouvrage sur le comique chez Proust.
    C’est plus souvent de l’ironie comme dans cette conversation entre Swann et la princesse de Guermantes au sujet du nom des Cambremer. »Enfin ces Cambremer ont un nom bien étonnant.Il finit juste à temps mais il finit mal!dit-elle en riant.
    Il ne commence pas mieux répondit Swann.
    En effet,cette double abréviation!…
    C’est quelqu’un de très en colére et de très convenable qui n’a pas osé aller jusqu’au bout du premier mot.
    Mais puisqu’il ne devait pas pouvoir s’empêcher de commencer le second,il aurait mieux fait d’achever le premier pour en finir une bonne fois.Nous sommes entrain de faire des plaisanteries d’un gout charmant,mon petit Charles etc….

    L’humour et le comique chez Proust provoquent chez le lecteur une jubilation intérieure et un sourire complice .
    Ce n’est pas tout à fait ce que provoque Labiche.
    Amicalement au foudeproust.
    La grand-mère détournée

    • patricelouis says: -#2

      Merci, Chère Annie (pour les autres, voir la chronique Détournement de grand’mère aux Aubépines)…

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