Proust parle allemand

Proust parle allemand

 

On croise vingt-cinq fois un ou des « Boches » dans le dernier tome de la Recherche. Heureusement, ce n’est pas sous ce seul nom que l’allemand et ceux qui le parlent fréquentent l’œuvre proustienne.

 

Alpenstock = bâton des Alpes

*Et sans plus s’occuper des deux parentes qui, munies de leurs alpenstocks, allaient faire l’ascension dans la nuit, il se précipita aux nouvelles en interrogeant son valet de chambre : « Mon casque est bien arrivé ? IV

 

Befriedigend = satisfaisant

*Cette nouvelle est considérée comme satisfaisante. » (On avait ajouté entre parenthèses, après « satisfaisante », le mot allemand équivalent : befriedigend.) VI

 

Berthas = nom de canons

Canons à longue portée qui bombardent Paris en 1918. Ils sont fabriqués par les usines de M. Krupp, dans la Ruhr, dont la fille, Bertha, a donné son surnom à un gros obusier.

*Eût-on dit aux Français qu’ils allaient être battus qu’aucun Français ne se fût moins désespéré que si on lui avait dit qu’il allait être tué par les berthas. VII

 

Deutschand über alles = L’Allemagne par-dessus tout

Début de l’hymne national.

*[Charlus au Héros :] : « Voyez-vous, me dit-il, le superbe gaillard qu’est le soldat boche est un être fort, sain, ne pensant qu’à la grandeur de son pays. Deutschland uber alles, ce qui n’est pas si bête, tandis que nous – tandis qu’ils se préparaient virilement – nous nous sommes abîmés dans le dilettantisme. » VII

 

Empfindelei et Empfindung = sentimentalité et sensation

*« Non, malgré votre air triste, disais-je à Albertine, je ne peux pas vous plaindre ; je vous plaindrais si vous étiez malade, s’il vous était arrivé un malheur, si vous aviez perdu un parent ; ce qui ne vous ferait peut-être aucune peine étant donné le gaspillage de fausse sensibilité que vous faites pour rien. D’ailleurs, je n’apprécie pas la sensibilité des gens qui prétendent tant nous aimer sans être capables de nous rendre le plus léger service et que leur pensée, tournée vers nous, laisse si distraits qu’ils oublient d’emporter la lettre que nous leur avons confiée et d’où notre avenir dépend. »

Ces paroles — une grande partie de ce que nous disons n’étant qu’une récitation, — je les avais tant entendu prononcer à ma mère, laquelle (m’expliquant volontiers qu’il ne fallait pas confondre la véritable sensibilité, ce que, disait-elle, les Allemands, dont elle admirait beaucoup la langue, malgré l’horreur de mon grand-père pour cette nation, appelaient Empfindung et Empfindelei) était allée, une fois que je pleurais, jusqu’à me dire que Néron était peut-être nerveux et n’était pas meilleur pour cela. V

 

Frau = Madame

*Depuis la guerre le ton avait changé. L’inversion du baron n’était pas seule dénoncée, mais aussi sa prétendue nationalité germanique : « Frau Bosch », « Frau von den Bosch » étaient les surnoms habituels de M. de Charlus. VII

 

Gotha = almanach mondain

Le plus important nobiliaire d’Europe. Il est édité au XVIIe siècle par la cour férue de préséance de Gotha, de la maison de Saxe.

*S’étant aperçu que Morel l’écoutait, M. de Charlus développa plus amplement les raisons de sa prétention. « J’ai fait observer à mon frère que ce n’est pas dans la troisième partie du Gotha, mais dans la deuxième, pour ne pas dire dans la première, que la notice sur notre famille devrait se trouver, dit-il sans se rendre compte que Morel ne savait pas ce qu’était le Gotha. IV

*Je voulais savoir comment on écrivait autrefois le mot Jean. Je l’appris en recevant une lettre du neveu de Mme de Villeparisis, qui signe — comme il a été baptisé, comme il figure dans le Gotha — Jehan de Villeparisis, avec la même belle H inutile, héraldique, telle qu’on l’admire, enluminée de vermillon ou d’outremer, dans un livre d’heures ou dans un vitrail. V

*Je m’ennuie beaucoup après toi et pense bien souvent à toi etc. PIERRE. » M. de Charlus se cassa la tête pour savoir quel était celui de ses parents qui se permettait de lui écrire avec une telle familiarité, qui devait par conséquent beaucoup le connaître, et dont malgré cela il ne reconnaissait pas l’écriture. Tous les princes auxquels l’Almanach de Gotha accorde quelques lignes défilèrent pendant quelques jours dans la cervelle de M. de Charlus. V

*« Tu te trompes, j’ai cherché dans le Gotha de cette année me confessa naïvement Bloch et j’ai trouvé le prince de Guermantes, habitant l’hôtel où nous sommes et marié à tout ce qu’il y a de plus grandiose, attends un peu que je me rappelle, marié à Sidonie, duchesse de Duras, née des Beaux. VII

 

Gothas = nom de bombardiers

Famille de bombardiers biplans utilisés durant la Première Guerre mondiale pouvant emporter une quantité de bombes relativement limitée, mais ayant un impact significatif sur le moral des troupes et de la population.

*Les lumières assez peu nombreuses (à cause des gothas) étaient allumées un peu trop tôt VII

*C’était l’époque où il y avait continuellement des raids de gothas ; l’air grésillait perpétuellement d’une vibration vigilante et sonore d’aéroplanes français. VII

*[Charlus :] « D’ailleurs, j’ajoute que j’admire autant les Allemands qui montent dans des gothas. Et sur des zeppelins, pensez le courage qu’il faut. Mais ce sont des héros tout simplement. Qu’est-ce que ça peut faire que ce soit sur des civils qu’ils lancent leurs bombes puisque ces batteries tirent sur eux ? Est-ce que vous avez peur des gothas et du canon ? » VII

*Mais dans la rue assez éloignée du centre où j’étais parvenu, tous, depuis que sur Paris les gothas lançaient leurs bombes, avaient fermé. VII

*Mais qu’importaient sirène et gothas à ceux qui étaient venus chercher leur plaisir ? Le cadre social, le cadre de la nature, qui entoure nos amours, nous n’y pensons presque pas. VII

*il [Charlus] disait à Jupien : « Il n’y aura pas d’alerte ce soir au moins, car je me vois d’ici calciné par ce feu du ciel comme un habitant de Sodome ». Et il affectait de redouter les gothas, non qu’il en éprouvât l’ombre de peur, mais pour avoir le prétexte dès que les sirènes retentissaient, de se précipiter dans les abris du métropolitain où il espérait quelque plaisir des frôlements dans la nuit, avec de vagues rêves de souterrains moyenâgeux et d’in pace. VII

 

Götterdämmerung = Le Crépuscule des dieux

Dernier des quatre drames musicaux qui constituent Der Ring des Nibelungen (L’Anneau du Nibelung) de Richard Wagner.

*[Saint-Loup au Héros :] Tu n’as qu’à penser quelle chose comique serait une guerre aujourd’hui. Ce serait plus catastrophique que le Déluge et le Götterdämmerung. Seulement cela durerait moins longtemps. III

 

Heim = maison

* les lourdes « délicatesses » germaniques projetées comme des branchages verdâtres sur le « Heim » d’émail bleu sombre qui déployait la mysticité d’un vitrail rhénan, derrière les dorures pâles et finement ciselées du XVIIIe siècle allemand. III

 

Hoch = des différentes façons de prononcer le « ch »

*— Je crois vous avoir vu à dîner chez elle le jour où elle a fait cette sortie à ce M. Bloch (M. de Guermantes, peut-être pour donner à un nom israélite l’air plus étranger, ne prononça pas le ch de Bloch comme un k, mais comme dans hoch en allemand) qui avait dit de je ne sais plus quel poite (poète) qu’il était sublime. III

 

Judengasse = ruelle des juifs

*[Charlus :] à deux pas de la rue des Blancs-Manteaux, il y a une rue [la rue des Rosiers], dont le nom m’échappe, et qui est tout entière concédée aux Juifs ; il y a des caractères hébreux sur les boutiques, des fabriques de pains azymes, des boucheries juives, c’est tout à fait la Judengasse de Paris. IV

 

Kobolds = lutins de la mythologie germanique

*C’est ainsi que le prince de Faffenheim avait été amené à venir voir Mme de Villeparisis. Ma profonde désillusion eut lieu quand il parla. Je n’avais pas songé que, si une époque a des traits particuliers et généraux plus forts qu’une nationalité, de sorte que, dans un dictionnaire illustré où l’on donne jusqu’au portrait authentique de Minerve, Leibniz avec sa perruque et sa fraise diffère peu de Marivaux ou de Samuel Bernard, une nationalité a des traits particuliers plus forts qu’une caste. Or ils se traduisirent devant moi, non par un discours où je croyais d’avance que j’entendrais le frôlement des elfes et la danse des Kobolds, mais par une transposition qui ne certifiait pas moins cette poétique origine : le fait qu’en s’inclinant, petit, rouge et ventru, devant Mme de Villeparisis, le Rhingrave lui dit : « Ponchour, Matame la marquise » avec le même accent qu’un concierge alsacien. III

 

Kolossal et Kultur

Mots qu’on se plaît à utiliser pour son « k » qu’on veut voir significatif de la lourdeur prêtée aux Allemands.

*[Charlus :] le public, qui avait résisté aux modernistes de la littérature et de l’art, suit ceux de la guerre, parce que c’est une mode adoptée de penser ainsi et puis que les petits esprits sont écrasés non par la beauté, mais par l’énormité de l’action. On n’écrit plus kolossal qu’avec un k, mais au fond, ce devant quoi on s’agenouille c’est bien du colossal. VII

*[Charlus citant Norpois :] « la fameuse Kultur qui consiste à assassiner des femmes et des enfants sans défense » VII

*Si quelqu’un disait le mot culture, elle [la duchesse de Guermantes] l’arrêtait, souriait, allumait son beau regard, et lançait : « la KKKKultur ». VII

 

Kurgarten = parc thermal

*Et même, selon une coutume ancienne, analogue à celle qui donnait au premier rapprochement de deux êtres promis l’un à l’autre la forme d’une entrevue fortuite à une représentation du théâtre du Gymnase, le dialogue où le destin dicterait le mot « Guerre » ou le mot « Paix » n’avait généralement pas eu lieu dans le cabinet du ministre, mais sur le banc d’un « Kurgarten » où le ministre et M. de Norpois allaient l’un et l’autre à des fontaines thermales boire à la source de petits verres d’une eau curative. III

 

Taube = pigeon

Nom donné à un avion autrichien monoplan à ailes et queue de pigeon employé à partir de 1912 à des fins militaires.

*Gilberte m’écrivait (c’était à peu près en septembre 1914) que quelque désir qu’elle eût de rester à Paris pour avoir plus facilement des nouvelles de Robert, les raids perpétuels de taubes au-dessus de Paris lui avaient causé une telle épouvante, surtout pour sa petite fille, qu’elle s’était enfuie de Paris par le dernier train qui partait encore pour Combray, que le train n’était même pas allé à Combray et que ce n’était que grâce à la charrette d’un paysan sur laquelle elle avait fait dix heures d’un trajet atroce, qu’elle avait pu gagner Tansonville ! VII

 

Unter den Linden = Sous les tilleuls

Nom d’une avenue de Berlin où se trouvent de nombreuses institutions.

*« On a appris avec satisfaction dans les cercles bien informés, qu’une légère détente semble s’être produite dans les rapports franco-prussiens. On attacherait une importance toute particulière au fait que M. de Norpois aurait rencontré « unter den Linden » le ministre d’Angleterre, avec qui il s’est entretenu une vingtaine de minutes. VI

*[Charlus :] Et vous ne savez pas quel soldat est le soldat allemand, vous qui ne l’avez pas vu comme moi défiler au pas de parade, au pas de l’oie, unter den Linden. » VII

 

Wacht am Rhein = Garde au Rhin

Chant de 1840 ayant le statut non officiel d’hymne allemand jusqu’en 1922.

*[Saint-Loup :] Et ces sirènes, était-ce assez wagnérien, ce qui du reste était bien naturel pour saluer l’arrivée des Allemands, ça faisait très hymne national, avec le Kronprinz et les princesses dans la loge impériale, Wacht am Rhein ; c’était à se demander si c’était bien des aviateurs et pas plutôt des Walkyries qui montaient ». VII

 

*Zeppelins = nom de dirigeables

Grands dirigeables rigides, à carcasses métalliques, créés par le comte de Zeppelin et que les Allemands construisent de 1900 à 1937.

*Je dis avec humilité à Robert combien on sentait peu la guerre à Paris, il me dit que même à Paris c’était quelquefois « assez inouï ». Il faisait allusion à un raid de zeppelins qu’il y avait eu la veille et il me demanda si j’avais bien vu, mais comme il m’eût parlé autrefois de quelque spectacle d’une grande beauté esthétique. VII

*Pourtant des coins de la terre, au ras des maisons s’éclairaient, et je dis à Saint-Loup que, s’il avait été à la maison la veille, il aurait pu, tout en contemplant l’apocalypse dans le ciel, voir sur la terre (comme dans l’Enterrement du comte d’Orgaz du Greco où ces différents plans sont parallèles) un vrai vaudeville joué par des personnages en chemise de nuit, lesquels à cause de leurs noms célèbres eussent mérité d’être envoyés à quelque successeur de ce Ferrari dont les notes mondaines nous avaient si souvent amusés, Saint-Loup et moi, que nous nous amusions pour nous-mêmes à en inventer. Et c’est ce que nous aurions fait encore ce jour-là comme s’il n’y avait pas la guerre, bien que sur un sujet fort « guerre », la peur des Zeppelins : « Reconnu : la duchesse de Guermantes superbe en chemise de nuit, le duc de Guermantes inénarrable en pyjama rose et peignoir de bain, etc., etc. » VII

*D’ailleurs, M. de Charlus ne savait littéralement où donner de la tête et il la levait souvent avec le regret de ne pas avoir une jumelle qui d’ailleurs ne lui eût pas servi à grand’chose, car en plus grand nombre que d’habitude, à cause du raid de zeppelins de l’avant-veille qui avait réveillé la vigilance des pouvoirs publics, il y avait des militaires jusque dans le ciel. VII

*[Charlus :] « D’ailleurs, j’ajoute que j’admire autant les Allemands qui montent dans des gothas. Et sur des zeppelins, pensez le courage qu’il faut. Mais ce sont des héros tout simplement. VII

*« Si on ouvrait un peu la fenêtre, il y a une fumée ici ! », dit l’aviateur ; et en effet chacun avait sa pipe ou sa cigarette. « Oui, mais alors, fermez d’abord les volets, vous savez bien que c’est défendu d’avoir de la lumière à cause des zeppelins. – Il n’en viendra plus de zeppelins. VII

*un raid de zeppelins l’eût enchanté [le maître d’hôtel] pour voir Françoise se cacher dans les caves, et parce qu’il était persuadé que dans une ville aussi grande que Paris les bombes ne viendraient pas juste tomber sur notre maison. VII

 

 

… et yddish

 

Schlemihl = pauvre malheureux

*— Je l’ai rencontré à plusieurs générales, dit M. Nissim Bernard [Sur Bergotte]. Il est gauche, c’est une espèce de Schlemihl. Cette allusion au comte de Chamisso n’avait rien de bien grave, mais l’épithète de Schlemihl faisait partie de ce dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l’emploi ravissait M. Bloch dans l’intimité, mais qu’il trouvait vulgaire et déplacé devant des étrangers. II

[Adelbert von Chamisso est un poète, écrivain, botaniste franco-allemand (1781-1838), auteur de Histoire merveilleuse de Pierre Schlémihl, ou L’homme qui a vendu son ombre (1822).]

 

Mythologie germanique :

Les « nornes », Siegfried, les Walkyries.

 

Histoire de l’Allemagne :

Bernhardi, Bismarck, le duc de Brunswick, Louis le Germanique, les Hohenzollern, Martin Luther, le maréchal de Saxe, Clausewitz, Falkenhausen, le prince Frédéric-Charles de Prusse, Frédéric le Grand, le prince de Bulow, Hindenburg, la princesse de Metternich (Autriche), von Moltke, l’empereur Guillaume II appelé aussi « le Kaiser », le Kronprinz, von Schlieffen.

 

Compositeurs :

Bach, Beethoven, Gluck, Haendel, Kessler, Mendelssohn, Meyerbeer, Mozart, Schubert, Schumann, Strauss, Wagner.

 

Peintres :

Dürer, Winterhalter.

 

Écrivains :

Chamisso, Goethe, Hegel, Kant, Leibniz, Nietzsche, Schiller, Schlegel, Schopenhauer, Wolf.

 

Autre :

Gutenberg.

 

Aristocrates :

La duchesse d’Arenberg, la margravine de Bayreuth, les Cobourg, le grand-duc de Hesse, le baron Hirsch, le duc de Wurtemberg,

 

Personnages fictifs :

L’ambassadeur d’Allemagne, Faust, la princesse de Hesse, le prince von Faffenheim-Munsterburg-Weinigen.

 

Ajoutons quelques Autrichiens :

Marguerite d’Autriche, un prince autrichien au salon parisien brillant, l’empereur et l’impératrice d’Autriche, l’ambassadeur à Paris, la princesse d’Orvillers et son accent autrichien, une jeune charmante et énigmatique que le Héros voit à Venise, Marie-Antoinette, et Charlus dont M. Verdurin se demande s’il n’est pas autrichien.

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Comments are closed.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et