Plein d’allant vers Laon

Plein d’allant vers Laon

 

Vous allécher avant d’aller à Laon… Tout joyeux, je prends la route ce matin pour être de la fête ce soir dans la préfecture de l’Aisne. Deux cent cinquante kilomètres et quelques heures me séparent d’Un Humour de Proust, concert-lecture, avec Lambert Wilson en narrateur et Jean-Philippe Collard au piano. C’est à 20 h 30, à la Maison des Arts et Loisirs (Voir la chronique Allons à Laon).

 

Je vous raconterai, mais pour vous mettre en bouche, goûtez cet aimable pastiche, écrit en 2002, par le grand ordonnateur de l’événement, Jean-Michel Verneiges.

 

Le temps suspendu

Un siècle. Exactement un siècle qu’il s’était tenu là, en avril 1903. Le Vendredi saint, ou quelques jours plus tard, à Laon, devant la cathédrale « posée comme l’Arche du déluge au sommet du mont Ararat »[1].

Soissons et Coucy jalonnaient aussi son itinéraire, mais c’est au pied de ces tours et de leurs seize bœufs légendaires qu’il s’était abandonné à ses impressions pures et nourricières.

Non qu’il n’ait bien sûr admiré les flèches de Chartres ou le vaisseau d’Amiens, mais il percevait ici quelque chose d’essentiel qui relevait de l’ordre du temps, dont ces bêtes étranges étaient peut-être l’emblème.

Un siècle, déjà. Mais bientôt sept, pensait-il alors, que ces têtes cornues poursuivent leur songe intérieur « jusqu’à l’horizon des plaines de France ».[2]

Sans pouvoir l’expliquer, il avait l’intuition que leur existence ne procédait pas de la chronologie ordinaire dont usent les hommes par paresse pour façonner leur mémoire, et il croyait que les souvenirs comme les rêves de ces vigies de pierre étaient affranchis de toute entrave. Voici pourquoi :

Tandis que Marcel lui-même entrevoyait encore à peine Combray, il était certain que, des profondeurs de leur cécité, ces bœufs distinguaient déjà le château des Guermantes, qui étaient « de l’Aisne »,[3] et dont le nom régnait bien avant que ne surgisse la nef immense dans le ciel de Laon encore vide.

Peut-être apercevaient-ils la fontaine de Sissonne, promenade favorite de Mme Verdurin ?[4] Et leurs perspectives ne s’étendaient-elles pas jusqu’à Tansonville, que les allemands occuperaient bientôt après la bataille de La Fère,[5] si proche des impensables désastres en gestation ?

Il comprenait enfin que ce n’était pas le temps que ces animaux impavides voyaient passer, mais le souffle des chauds après-midi abaissant les blés et se propageant sur cette plaine, parcourue par son Narrateur dans le sillage de Mlle Swann qui allait « souvent à Laon passer quelques jours »[6].

Il était reparti à Paris. Il savait qu’il conserverait ces sensations intactes jusqu’au jour où la déflagration d’un souvenir involontaire les lui restituerait dans leur radicale intensité. Et ce serait alors comme s’il était à nouveau devant la cathédrale, observant ce fantomatique troupeau figé « dans le bruit des cloches et la stagnation du soleil ». Indifférent « au temps dans lequel baignent et changent les hommes, les sociétés, les nations ». Hors du siècle.

 

Cher Jean-Michel, à ce soir.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

[1] Le Côté de Guermantes I – Vol II, p.313 + note 1 p. 1528

[2] La mort des cathédrales, in Le Figaro, 16 août 1904, Pastiches et Mélanges, 1919

[3] JFF – Vol I, p.510 + note 2 p. 1373

[4] SG II, Vol III, p.485

[5] TR, Vol IV, p.331

[6] DCS, Vol I, p.143


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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