Le bestiaire de Proust : variations animalières

Le bestiaire de Proust : variations animalières

 

Il y a les noms d’animaux de la Recherche, mais il y a aussi les mots de leur famille et d’autres plus fantaisistes — vous connaissez l’espièglerie du fou de Proust !

 

En voici quelques-uns.

 

À partir de « bourdon » :

*il me fallut rejoindre en courant mon père et mon grand-père qui m’appelaient, étonnés que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et où ils s’étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant de l’odeur des aubépines. I

*[Ma mère] savait qu’une grande partie des plaisirs qu’une femme trouve à pénétrer dans un milieu différent de celui où elle vivait autrefois lui manquerait si elle ne pouvait informer ses anciennes relations de celles, relativement plus brillantes par lesquelles elle les a remplacées. Pour cela il faut un témoin qu’on laisse pénétrer dans ce monde nouveau et délicieux, comme dans une fleur un insecte bourdonnant et volage, qui ensuite, au hasard de ses visites, répandra, on l’espère du moins, la nouvelle, le germe dérobé d’envie et d’admiration. II

*Un rayon oblique du couchant me rappelle instantanément un temps auquel je n’avais jamais repensé et où dans ma petite enfance, comme ma tante Léonie avait une fièvre que le Dr Percepied avait craint typhoïde, on m’avait fait habiter une semaine la petite chambre qu’Eulalie avait sur la place de l’Église, où il n’y avait qu’une sparterie par terre et à la fenêtre un rideau de percale, bourdonnant toujours d’un soleil auquel je n’étais pas habitué. VII

*C’était comme le bourdonnement d’une guêpe «Tiens, me dit Albertine, il y a un aéroplane, il est très haut, très haut.» Je regardais tout autour de moi, mais je ne voyais, sans aucune tache noire, que la pâleur intacte du bleu sans mélange. J’entendais pourtant toujours le bourdonnement des ailes qui tout d’un coup entrèrent dans le champ de ma vision. Là-haut, de minuscules ailes brunes et brillantes fronçaient le bleu uni du ciel inaltérable. J’avais pu enfin attacher le bourdonnement à sa cause, à ce petit insecte qui trépidait là-haut, sans doute à bien deux mille mètres de hauteur ; je le voyais bruire. Peut-être, quand les distances sur terre n’étaient pas encore depuis longtemps abrégées par la vitesse comme elles le sont aujourd’hui, le sifflet d’un train passant à deux kilomètres était-il pourvu de cette beauté qui maintenant, pour quelque temps encore, nous émeut dans le bourdonnement d’un aéroplane à deux mille mètres, à l’idée que les distances parcourues dans ce voyage vertical sont les mêmes que sur le sol et que, dans cette autre direction, où les mesures nous apparaissent autres parce que l’abord nous en semblait inaccessible, un aéroplane à deux mille mètres n’est pas plus loin qu’un train à deux kilomètres, est plus près même, le trajet identique s’effectuant dans un milieu plus pur, sans séparation entre le voyageur et son point de départ, de même que sur mer ou dans les plaines, par un temps calme, le remous d’un navire déjà loin ou le souffle d’un seul zéphyr raye l’océan des eaux ou des blés. V

 

À partir de « cochon » :

*[Mme Verdurin au Héros] Ah ! si vous tenez à la cochonnerie qu’on sert à Rivebelle, ça je ne veux pas, je n’assassine pas mes invités, Monsieur, et, même si je voulais, mon cuisinier ne voudrait pas faire cette chose innommable et changerait de maison. IV

 

À partir de « faisan » :

*Et comme cet hyménoptère observé par Fabre, la guêpe fouisseuse, qui pour que ses petits après sa mort aient de la viande fraîche à manger, appelle l’anatomie au secours de sa cruauté et, ayant capturé des charançons et des araignées, leur perce avec un savoir et une adresse merveilleux le centre nerveux d’où dépend le mouvement des pattes, mais non les autres fonctions de la vie, de façon que l’insecte paralysé près duquel elle dépose ses œufs, fournisse aux larves, quand elles écloront un gibier docile, inoffensif, incapable de fuite ou de résistance, mais nullement faisandé, Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller. I

*[Legrandin au Héros :] Pour vous prouver que je fais cas de vous, je vais vous envoyer mon dernier roman. Mais vous n’aimerez pas cela ; ce n’est pas assez déliquescent, assez fin de siècle pour vous, c’est trop franc, trop honnête ; vous, il vous faut du Bergotte, vous l’avez avoué, du faisandé pour les palais blasés de jouisseurs raffinés. III

 

À partir de « méduse » :

*« Allons, voyons, dit Mme Cottard à son mari pour l’encourager, raconte ton odyssée. — En effet, elle sort de l’ordinaire, dit le docteur qui recommença son récit. Quand j’ai vu que le train était en gare, je suis resté médusé. IV

 

À partir de « mouton » :

*l’immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages / On me mena voir des reproductions des plus célèbres statues de Balbec — les apôtres moutonnants et camus I / , le gris presque blanc et moutonnant des mèches soulevées VII

Ajoutons-y le « mouton rothschild » du Temps retrouvé !

 

À partir de « poisson » :

*À cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était déjà commencé, et Françoise, commandant aux forces de la nature devenues ses aides, comme dans les féeries où les géants se font engager comme cuisiniers, frappait la houille, donnait à la vapeur des pommes de terre à étuver et faisait finir à point par le feu les chefs-d’œuvre culinaires d’abord préparés dans des récipients de céramiste qui allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnières, aux terrines pour le gibier, moules à pâtisserie, et petits pots de crème en passant par une collection complète de casserole de toutes dimensions. I

*« Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zéphyros et Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu que nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu’aux premières lueurs d’Éôs aux doigts de pourpre. II

* Et il me semblait que, si jamais je devais quitter ce quartier aristocratique — à moins que ce ne fût pour un tout à fait populaire — les rues et boulevards du centre (où la fruiterie, la poissonnerie, etc… stabilisées dans de grandes maisons d’alimentation, rendraient inutiles les cris des marchands V

 

À partir de « saumon » :

*La première [parole] fut prononcée par la duchesse de Guermantes ; je venais de la voir, passant entre une double haie de curieux qui, sans se rendre compte des merveilleux artifices de toilette et d’esthétique qui agissaient sur eux, émus devant cette tête rousse, ce corps saumoné émergeant à peine de ses ailerons de dentelle noire, et étranglé de joyaux, le regardaient, dans la sinuosité héréditaire de ses lignes, comme ils eussent fait de quelque vieux poisson sacré, chargé de pierreries, en lequel s’incarnait le Génie protecteur de la famille Guermantes. VII

 

À partir de « serpent » :

*« Tu trouves que je ressemble à ta pauvre grand’mère », me dit maman — car c’était elle — avec douceur, comme pour calmer mon effroi, avouant, du reste, cette ressemblance, avec un beau sourire de fierté modeste qui n’avait jamais connu la coquetterie. Ses cheveux en désordre, où les mèches grises n’étaient point cachées et serpentaient autour de ses yeux inquiets, de ses joues vieillies, la robe de chambre même de ma grand’mère qu’elle portait, tout m’avait, pendant une seconde, empêché de la reconnaître et fait hésiter si je dormais ou si ma grand’mère était ressuscitée. IV

*les tiges serpentines V

 

À partir d’un animal absent :

*une « fourmilière » I ; « le « fourmillement d’Israélites qui infestaient Balbec » II ; un ouvrage « fourmille d’erreurs » IV ; une « rive où fourmillent les scènes de la vie vénitienne de l’époque » VI.

 

 

Passons aux homonymes ou sens seconds :

*Les coussins, le « strapontin » de l’affreuse « tournure » avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui, dépassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l’air d’être composée de pièces disparates qu’aucune individualité ne reliait. II

 

*Morel avait commencé par faire voler au cocher tout ce qui lui était nécessaire pour atteler. Un jour il ne trouvait pas le mors, un jour la gourmette. D’autres fois, c’était son coussin de siège qui avait disparu, jusqu’à son fouet, sa couverture, le martinet, l’éponge, la peau de chamois. IV

*« Je vous en supplie, grâce, grâce, pitié, détachez-moi, ne me frappez pas si fort, disait une voix. Je vous baise les pieds, je m’humilie, je ne recommencerai pas. Ayez pitié. – Non, crapule, répondit une autre voix, et puisque tu gueules et que tu te traînes à genoux, on va t’attacher sur le lit, pas de pitié », et j’entendis le bruit du claquement d’un martinet, probablement aiguisé de clous, car il fut suivi de, cris de douleur. Alors je m’aperçus qu’il y avait dans cette chambre un œil-de-bœuf latéral dont on avait oublié de tirer le rideau ; cheminant à pas de loup dans l’ombre, je me glissai jusqu’à cet œil de bœuf, et là, enchaîné sur un lit comme Prométhée sur son rocher, recevant les coups d’un martinet en effet planté de clous que lui infligeaient Maurice, je vis, déjà tout en sang, et couvert d’ecchymoses qui prouvaient que le supplice n’avait pas lieu pour la première fois, je vis devant moi M. de Charlus. VII

 

Il y a également une quinzaine de raies : du jour, dans le dos, de crasse, bleues et oranges des couvertures, de clarté, dans les cheveux, du soleil…

 

Deux créateurs réels renvoient à des animaux (absents) : Bruant (Aristide) et Corneille (Pierre), tandis que passent des demoiselles de Cinq-Cygne et qu’on passe porte Dauphine. Merlet (II) et Merlerault (IV) font penser à un oiseau (absent aussi).

 

Enfin, Biche est un des surnoms d’Elstir, Sole mio est une chanson de gondolier et il y a davantage de Ver Meer que de ver… de terre !

 

Demain, la fin : récapitulatif et codicilles.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


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