Le bestiaire de Proust : caprins, ovins, porcins

Le bestiaire de Proust : caprins, ovins, porcins

 

Caprins

Bique

(voir chèvre)

 

Bouc

*[Norpois à Mme de Villeparisis :] Tenez, je vous apporte des journaux, le Corriere della Sera, la Gazzetta del Popolo, etc. Est-ce que vous savez qu’il est fortement question d’un mouvement diplomatique dont le premier bouc émissaire serait Paléologue, notoirement insuffisant en Serbie ? Il serait peut-être remplacé par Lozé et il y aurait à pourvoir au poste de Constantinople. VII,

 

Chèvre

*[M. Verdurin sur Swann :] Il n’est pas franc, c’est un monsieur cauteleux, toujours entre le zist et le zest. Il veut toujours ménager la chèvre et le chou. Quelle différence avec Forcheville. I

*Un jour, comme je m’ennuyais à notre place familière, à côté des chevaux de bois, Françoise m’avait emmené en excursion — au delà de la frontière que gardent à intervalles égaux les petits bastions des marchandes de sucre d’orge — dans ces régions voisines mais étrangères où les visages sont inconnus, où passe la voiture aux chèvres ; II

*d’homme plus intelligent, meilleur, plus fin, tranchons le mot, plus exquis que ce Luxembourg-Nassau, je n’en ai jamais rencontré. La suite montrera que c’était moi qui avais raison. Je dois reconnaître qu’au milieu de toutes ses « rosseries », Mme de Guermantes eut pourtant une phrase gentille.

— Il n’a pas toujours été comme cela, dit-elle. Avant de perdre la raison, d’être, comme dans les livres, l’homme qui se croit devenu roi, il n’était pas bête, et même, dans les premiers temps de ses fiançailles, il en parlait d’une façon assez sympathique comme d’un bonheur inespéré : « C’est un vrai conte de fées, il faudra que je fasse mon entrée au Luxembourg dans un carrosse de féerie », disait-il à son oncle d’Ornessan qui lui répondit, car, vous savez, c’est pas grand le Luxembourg : « Un carrosse de féerie, je crains que tu ne puisses pas entrer. Je te conseille plutôt la voiture aux chèvres. » Non seulement cela ne fâcha pas Nassau, mais il fut le premier à nous raconter le mot et à en rire. III

*À Hermenonville montait quelquefois M. de Chevregny, dont le nom, nous dit Brichot, signifiait, comme celui de Mgr de Cabrières, « lieu où s’assemblent les chèvres ». IV

*Tirant d’un flûtiau, d’une cornemuse, des airs de son pays méridional dont la lumière s’accordait bien avec les beaux jours, un homme en blouse, tenant à la main un nerf de bœuf et coiffé d’un béret basque, s’arrêtait devant les maisons. C’était le chevrier avec deux chiens et, devant lui, son troupeau de chèvres. Comme il venait de loin il passait assez tard dans notre quartier ; et les femmes accouraient avec un bol pour recueillir le lait qui devait donner la force à leurs petits. Mais aux airs pyrénéens de ce bienfaisant pasteur se mêlait déjà la cloche du repasseur V

*Sur le trottoir une femme peu élégante (ou obéissant à une mode laide) passait, trop claire dans un paletot sac en poil de chèvre ; mais non, ce n’était pas une femme, c’était un chauffeur qui, enveloppé dans sa peau de bique, gagnait à pied son garage. V

 

Chevreau

*[Françoise] possédait à l’égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un animal le nerf de la cuisse). I

*[Le Héros à la duchesse de Guermantes :] — Mais vous aviez aussi des souliers si jolis, était-ce encore de Fortuny ? — Non, je sais ce que vous voulez dire, c’est du chevreau doré que nous avions trouvé à Londres, en faisant des courses avec Consuelo de Manchester. C’était extraordinaire. Je n’ai jamais pu comprendre comme c’était doré, on dirait une peau d’or, il n’y a que cela avec un petit diamant au milieu. V

*Albertine avait aux pieds des souliers noirs ornés de brillants, que Françoise appelait rageusement des socques, pareils à ceux que, par la fenêtre du salon, elle avait aperçu que Mme de Guermantes portait chez elle le soir, de même qu’un peu plus tard Albertine eut des mules, certaines en chevreau doré, d’autres en chinchilla, et dont la vue m’était douce parce qu’elles étaient les unes et les autres comme les signes (que d’autres souliers n’eussent pas été) qu’elle habitait chez moi. V

 

Ovins

Agneau

[A Rivebelle] Quelques-uns des garçons qui servaient, lâchés entre les tables, fuyaient à toute vitesse, ayant sur leur paume tendue un plat que cela semblait être le but de ce genre de courses de ne pas laisser choir. Et de fait, les soufflés au chocolat arrivaient à destination sans avoir été renversés, les pommes à l’anglaise, malgré le galop qui avait dû les secouer, rangées comme au départ autour de l’agneau de Pauilhac. II

 

Bélier

*Je lui [Elstir] parlai de ces grandes statues de saints qui montées sur des échasses forment une sorte d’avenue.

— Elle part des fonds des âges pour aboutir à Jésus-Christ, me dit-il. Ce sont d’un côté, ses ancêtres selon l’esprit, de l’autre, les Rois de Juda, ses ancêtres selon la chair. Tous les siècles sont là. Et si vous aviez mieux regardé ce qui vous a paru des échasses, vous auriez pu nommer ceux qui y étaient perchés. Car sous les pieds de Moïse, vous auriez reconnu le veau d’or, sous les pieds d’Abraham, le bélier, sous ceux de Joseph, le démon conseillant la femme de Putiphar. II

 

Brebis

*Combray, de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques, ce n’était qu’une église résumant la ville, la représentant, parlant d’elle et pour elle aux lointains, et, quand on approchait, tenant serrés autour de sa haute mante sombre, en plein champ, contre le vent, comme une pastoure ses brebis, les dos laineux et gris des maisons rassemblées qu’un reste de remparts du moyen âge cernait çà et là d’un trait aussi parfaitement circulaire qu’une petite ville dans un tableau de primitif. I

*M. de Charlus enfin avait encore des raisons plus particulières d’être ce germanophile. L’une était qu’homme du monde, il avait beaucoup vécu parmi les gens du monde, parmi les gens honorables, parmi les hommes d’honneur, les gens qui ne serreront pas la main à une fripouille : il connaissait leur délicatesse et leur dureté, il les savait insensibles aux larmes d’un homme qu’ils font chasser d’un cercle ou avec qui ils refusent de se battre, dût leur acte de « propreté morale » amener la mort de la mère de la brebis galeuse. VII

 

Mouton

*Swann avait beaucoup d’amis et même d’amies, et sans trop m’avancer, ni vouloir commettre d’indiscrétion, je crois pouvoir dire que non pas toutes, ni même le plus grand nombre, mais l’une au moins, et qui est une fort grande dame, ne se serait peut-être pas montrée entièrement réfractaire à l’idée d’entrer en relations avec madame Swann, auquel cas, vraisemblablement, plus d’un mouton de Panurge aurait suivi. Mais il semble qu’il n’y ait eu de la part de Swann aucune démarche esquissée en ce sens. II

*[Norpois :] La France dans son immense majorité désire le travail, dans l’ordre! Là-dessus ma religion est faite. Mais il ne faut pas craindre d’éclairer l’opinion ; et si quelques moutons, de ceux qu’a si bien connus notre Rabelais, se jetaient à l’eau tête baissée, il conviendrait de leur montrer que cette eau est trouble, qu’elle a été troublée à dessein par une engeance qui n’est pas de chez nous, pour en dissimuler les dessous dangereux.

*« Pardonnez-moi de revenir à mes moutons, dis-je rapidement à M. de Charlus en entendant le pas de Brichot, mais pourriez-vous me prévenir par un pneumatique si vous appreniez que Mlle Vinteuil ou son amie dussent venir à Paris, en me disant exactement la durée de leur séjour, et sans dire à personne que je vous l’ai demandé ? » V

*Au plaisir de jadis, qui était de voir en rentrant le ciel pourpre encadrer le Calvaire ou se baigner dans la Vivonne, succédait celui de partir à la nuit venue, quand on ne rencontrait plus dans le village que le triangle bleuâtre, irrégulier et mouvant, des moutons qui rentraient. VII

 

Porcins

Cochon

*« J’ai rencontré Taine qui m’a dit que la Princesse était brouillée avec lui, dit Swann. — Il s’est conduit comme un cauchon, dit-elle d’une voix rude et en prononçant le mot comme si ç’avait été le nom de l’évêque contemporain de Jeanne d’Arc. II

*[Saint-Loup au Héros :] Si j’avais le temps de te raconter à ce point de vue les guerres de Napoléon, je t’assure que ces simples mouvements classiques que nous étudions, et que tu nous verras faire en service en campagne, par simple plaisir de promenade, jeune cochon ; non, je sais que tu es malade, pardon ! III

*Albertine, même dans l’ordre des choses bêtes, s’exprimait tout autrement que la petite fille qu’elle était il y avait seulement quelques années à Balbec. Elle allait jusqu’à déclarer, à propos d’un événement politique qu’elle blâmait : « Je trouve ça formidable. » Et je ne sais si ce ne fut vers ce temps-là qu’elle apprit à dire, pour signifier qu’elle trouvait un livre mal écrit : « C’est intéressant, mais, par exemple, c’est écrit comme par un cochon. » V

*«Elle demandait au duc de Doudeauville, me dit M. de Charlus, en parlant des trois sœurs : « Laquelle des trois sœurs préférez-vous ? » Et Doudeauville ayant dit : « Mme de Villeparisis », la duchesse de *** lui répondit : « Cochon ! » Car la duchesse était très spirituelle», dit M. de Charlus en donnant au mot l’importance et la prononciation d’usage chez les Guermantes. V

* Mme Molé, à qui on tâchait de faire entendre en parlant assez fort qu’on parlait d’elle, tout en s’efforçant de lui montrer par des baissements de voix, qu’on n’aurait pas voulu être entendu d’elle, reniait lâchement Brichot qu’elle égalait en réalité à Michelet. Elle donnait raison à Mme Verdurin, et pour terminer pourtant par quelque chose qui lui paraissait incontestable, disait : « Ce qu’on ne peut pas lui retirer, c’est que c’est bien écrit. – Vous trouvez ça bien écrit vous, disait Mme Verdurin, moi je trouve çà écrit comme par un cochon », audace qui faisait rire les gens du monde, d’autant plus que Mme Verdurin, effarouchée elle-même par le mot de cochon, l’avait prononcé en le chuchotant la main rabattue sur les lèvres. Sa rage contre Brichot croissait VII

*[La duchesse de Guermantes sur Gilberte de Saint-Loup :] « Non, voyez-vous, conclut-elle, c’est une cochonne ». VII

Porc

*je traversais directement la cour [de l’hôtel où le Héros a rendez-vous avec Saint-Loup] qui s’ouvrait sur de rougeoyantes cuisines où tournaient des poulets embrochés, où grillaient des porcs, où des homards encore vivants étaient jetés dans ce que l’hôtelier appelait le « feu éternel » III

 

Demain, les coquillages, les fruits de mer, les mollusques et les coraux.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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