Le bestiaire de Proust : fauves et sauvages

Le bestiaire de Proust : fauves et sauvages

 

Girafe

*Le génie linguistique à l’état vivant, l’avenir et le passé du français, voilà ce qui eût dû m’intéresser dans les fautes de Françoise. L’« estoppeuse » pour la « stoppeuse » n’était-il pas aussi curieux que ces animaux survivants des époques lointaines, comme la baleine ou la girafe, et qui nous montrent les états que la vie animale a traversés ? IV

*[Albertine au Héros :] — Ce que vous êtes gentil ! Si je deviens jamais intelligente, ce sera grâce à vous. — Pourquoi, dans une belle journée, détacher ses yeux du Trocadéro dont les tours en cou de girafe font penser à la Chartreuse de Pavie ? — Il m’a rappelé aussi, dominant comme cela sur son tertre, une reproduction de Mantegna que vous avez, je crois que c’est Saint-Sébastien, où il y a au fond une ville en amphithéâtre et où on jurerait qu’il y a le Trocadéro. — Vous voyez bien ! Mais comment avez-vous vu la reproduction de Mantegna ? Vous êtes renversante ? » V

 

Hippopotame

*je dirigeais Françoise du côté du Bois de Boulogne. Il était pour moi comme ces jardins zoologiques où l’on voit rassemblés des flores diverses et des paysages opposés ; où, après une colline on trouve une grotte, un pré, des rochers, une rivière, une fosse, une colline, un marais, mais où l’on sait qu’ils ne sont là que pour fournir aux ébats de l’hippopotame, des zèbres, des crocodiles, des lapins russes, des ours et du héron, un milieu approprié ou un cadre pittoresque ; I

 

 

Hyène

*Les Roumains, les Égyptiens et les Turcs peuvent détester les Juifs. Mais dans un salon français les différences entre ces peuples ne sont pas si perceptibles, et un Israélite faisant son entrée comme s’il sortait du fond du désert, le corps penché comme une hyène, la nuque obliquement inclinée et se répandant en grands « salams », contente parfaitement un goût d’orientalisme. III

*Bloch était entré en sautant comme une hyène. Je pensais : « Il vient dans des salons où il n’eût pas pénétré il y a vingt ans. » Mais il avait aussi vingt ans de plus. Il était plus près de la mort. VII

 

 

Léopard

*Si M. de Charlus, en jetant sur le papier cette lettre, avait paru en proie au démon de l’inspiration qui faisait courir sa plume, dès que Morel eut ouvert le cachet : Atavis et armis, chargé d’un léopard accompagné de deux roses de gueules, il se mit à lire avec une fièvre aussi grande qu’avait eue M. de Charlus en écrivant, et sur ces pages noircies à la diable ses regards ne couraient pas moins vite que la plume du baron. IV

 

 

Lion

*— C’est beau, n’est-ce pas, madame Françoise, de voir des jeunes gens qui ne tiennent pas à la vie ? » disait le jardinier pour la faire « monter ».

Il n’avait pas parlé en vain :

— De ne pas tenir à la vie ? Mais à quoi donc qu’il faut tenir, si ce n’est pas à la vie, le seul cadeau que le bon Dieu ne fasse jamais deux fois. Hélas ! mon Dieu! C’est pourtant vrai qu’ils n’y tiennent pas! Je les ai vus en 70 ; ils n’ont plus peur de la mort, dans ces misérables guerres ; c’est ni plus ni moins des fous ; et puis ils ne valent plus la corde pour les pendre, ce n’est pas des hommes, c’est des lions. (Pour Françoise la comparaison d’un homme à un lion, qu’elle prononçait li-on, n’avait rien de flatteur.) I

*Aussi quand Bergotte, ce qui semble pourtant bien simple aujourd’hui, disait de Cottard que c’était un ludion qui cherchait son équilibre, et de Brichot que «plus encore qu’à Mme Swann le soin de sa coiffure lui donnait de la peine parce que doublement préoccupé de son profil et de sa réputation, il fallait à tout moment que l’ordonnance de la chevelure lui donnât l’air à la fois d’un lion et d’un philosophe», on éprouvait vite de la fatigue et on eût voulu reprendre pied sur quelque chose de plus concret, disait-on, pour signifier de plus habituel. II

*Saint-Loup avait si peur d’avoir mal remercié ma grand’mère qu’il me chargeait encore de lui dire sa gratitude le surlendemain, dans une lettre que je reçus de lui de la ville où il était en garnison et qui semblait sur l’enveloppe où la poste en avait timbré le nom, accourir vite vers moi, me dire qu’entre ses murs, dans le quartier de cavalerie Louis XVI, il pensait à moi. Le papier était aux armes de Marsantes dans lesquelles je distinguais un lion que surmontait une couronne fermée par un bonnet de pair de France. II

*Aux questions de Bloch, M. de Norpois répondit :

— Il y a deux officiers mêlés à l’affaire en cours et dont j’ai entendu parler autrefois par un homme dont le jugement m’inspirait grande confiance et qui faisait d’eux le plus grand cas (M. de Miribel), c’est le lieutenant-colonel Henry et le lieutenant-colonel Picquart.

— Mais, s’écria Bloch, la divine Athénè, fille de Zeus, a mis dans l’esprit de chacun le contraire de ce qui est dans l’esprit de l’autre. Et ils luttent l’un contre l’autre, tels deux lions. III

*Dans le ménage Cambremer par exemple, si elle eût vécu alors dans ce milieu, elle eût décrété que Mme de Cambremer était stupide, et en revanche, que la personne intéressante, méconnue, délicieuse, vouée au silence par une femme jacassante, mais la valant mille fois, était le marquis, et la duchesse eût éprouvé à déclarer cela le même genre de rafraîchissement que le critique qui, depuis soixante-dix ans qu’on admire Hernani, confesse lui préférer le Lion amoureux. III

*Peut-être, pour les peindre [les Juifs], faut-il penser sinon aux animaux qui ne se domestiquent pas, aux lionceaux prétendus apprivoisés mais restés lions, du moins aux noirs, que l’existence confortable des blancs désespère et qui préfèrent les risques de la vie sauvage et ses incompréhensibles joies. IV

*ce fut un vrai coup de théâtre quand on vit dans la loge de face, qui était celle de l’auteur, venir s’asseoir à côté de Mme Swann, Mme de Marsantes et celle qui, par l’effacement progressif de la duchesse de Guermantes (rassasiée d’honneurs, et s’annihilant par moindre effort), était en train de devenir la lionne, la reine du temps, la comtesse Molé. IV

*C’était, d’ailleurs, des hommes seulement que M. de Charlus était capable d’éprouver de la jalousie en ce qui concernait Morel. Les femmes ne lui en inspiraient aucune. C’est d’ailleurs la règle presque générale pour les Charlus. L’amour de l’homme qu’ils aiment pour une femme est quelque chose d’autre, qui se passe dans une autre espèce animale (le lion laisse les tigres tranquilles), ne les gêne pas et les rassure plutôt. V

*— C’est bien rendu, hein ? demanda M. Verdurin à Saniette. — Je crains seulement, répondit celui-ci en bégayant, que la virtuosité même de Morel n’offusque un peu le sentiment général de l’œuvre. — Offusquer, qu’est-ce que vous voulez dire ? hurla M. Verdurin tandis que des invités s’empressaient, prêts, comme des lions, à dévorer l’homme terrassé. — Oh ! je ne vise pas à lui seulement… — Mais il ne sait plus ce qu’il dit. Viser à quoi ? — Il… faudrait… que… j’entende… encore une fois pour porter un jugement à la rigueur. — À la rigueur ! Il est fou ! dit M. Verdurin se prenant la tête dans les mains. V

*Et mon amour qui venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu, l’Oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l’a enfermé a aperçu tout d’un coup le serpent python qui le dévorera. VI

*Mais elle y détonnait, y étonnait et surtout rendait intelligible à des gens qui se retournaient des propos qui eussent pu nous faire prendre pour des défaitistes. Je le fis remarquer à M. de Charlus sans réussir qu’à exciter son hilarité. « Avouez que ce serait bien drôle, dit-il. Après tout, ajouta-t-il, on ne sait jamais, chacun de nous risque chaque soir d’être le fait divers du lendemain. En somme, pourquoi ne serais-je pas fusillé dans les fossés de Vincennes ? La même chose est bien arrivée à mon grand-oncle le duc d’Enghien. La soif du sang noble affole une certaine populace qui en cela se montre plus raffinée que les lions. Vous savez que pour ces animaux il suffirait pour qu’ils se jetassent sur elle que Mme Verdurin eût une écorchure sur son nez. Sur ce que dans ma jeunesse on eût appelé son pif ! » Et il se mit à rire à gorge déployée comme si nous avions été seuls dans un salon. VII

*Vous savez que mes armes contiennent la devise même de Notre-Seigneur : Inculcabis super leonem et aspidem, avec un homme représenté comme ayant à la plante de ses pieds, comme support héraldique, un lion et un serpent. Or si j’ai pu fouler ainsi le propre lion que je suis, c’est grâce au serpent et à sa prudence qu’on appelle trop légèrement parfois un défaut, car la profonde sagesse de l’Évangile en fait une vertu, au moins une vertu pour les autres. VII

*Or, il est faux de croire que l’échelle des craintes correspond à celle des dangers qui les inspirent. On peut avoir peur de ne pas dormir, et nullement d’un duel sérieux, d’un rat et pas d’un lion. VII

 

 

Loup

*[Le Héros :] elle [tante Léonie] se rendormit, tranquillisée, et je sortis à pas de loup de la chambre sans qu’elle ni personne eût jamais appris ce que j’avais entendu. I

*[La mère du Héros à son fils :] — Eh bien, qu’est-ce que dirait l’église de Balbec si elle savait que c’est avec cet air malheureux qu’on s’apprête à aller la voir ? Est-ce cela le voyageur ravi dont parle Ruskin ? D’ailleurs, je saurai si tu as été à la hauteur des circonstances, même loin je serai encore avec mon petit loup. Tu auras demain une lettre de ta maman. II

*Mais ces gentillesses elles-mêmes, à partir d’un certain âge, n’amènent plus de molles fluctuations sur un visage que les luttes de l’existence ont durci, rendu à jamais militant ou extatique. L’un — par la force continue de l’obéissance qui soumet l’épouse à son époux — semble, plutôt que d’une femme, le visage d’un soldat ; l’autre, sculpté par les sacrifices qu’a consentis chaque jour la mère pour ses enfants, est d’un apôtre. Un autre encore est, après des années de traverses et d’orages, le visage d’un vieux loup de mer, chez une femme dont les vêtements seuls révèlent le sexe. II

*[Robert de Saint-Loup au Héros :] — Je lui ferai aujourd’hui, si elle [Rachel] est gentille, me dit-il, un cadeau qui lui fera plaisir. C’est un collier qu’elle a vu chez Boucheron. C’est un peu cher pour moi en ce moment : trente mille francs. Mais ce pauvre loup, elle n’a pas tant de plaisir dans la vie. Elle va être joliment contente. III

*[Le Héros dans l’hôtel de Jupien :] Enfin au bout d’une demi-heure environ (pendant laquelle je m’étais hissé à pas de loup sur mon échelle afin de voir par le vasistas que je n’ouvris pas), une conversation s’engagea. Jupien refusait avec force l’argent que M. de Charlus voulait lui donner. IV

*Or, à peine arrivés, les sodomistes quitteraient la ville pour ne pas avoir l’air d’en être, prendraient femme, entretiendraient des maîtresses dans d’autres cités, où ils trouveraient d’ailleurs toutes les distractions convenables. Ils n’iraient à Sodome que les jours de suprême nécessité, quand leur ville serait vide, par ces temps où la faim fait sortir le loup du bois, c’est-à-dire que tout se passerait en somme comme à Londres, à Berlin, à Rome, à Pétrograd ou à Paris. IV

*[Charlus sur le roi Théodose :] Il a le genre «ma chère», le genre que je déteste le plus. Je n’oserais pas me montrer avec lui dans la rue. Du reste, vous devez bien le connaître pour ce qu’il est, il est connu comme le loup blanc. IV

*Trois rues avant d’arriver à cette magnifique maison de prostitution (où on venait de tous les environs élégants), M. de Charlus marchait sur la pointe des pieds, dissimulait sa voix, suppliait Jupien de parler moins fort, de peur que, de l’intérieur, Morel les entendît. Or, dès qu’il fut entré à pas de loup dans le vestibule, M. de Charlus, qui avait peu l’habitude de ce genre de lieux, à sa terreur et à sa stupéfaction se trouva dans un endroit plus bruyant que la Bourse ou l’Hôtel des Ventes. IV

*Enfin, devant les promesses du baron, ses menaces, Mlle Noémie s’en alla d’un air contrarié, en les assurant qu’ils n’attendraient pas plus de cinq minutes. Ces cinq minutes durèrent une heure, après quoi Noémie conduisit à pas de loup M. de Charlus ivre de fureur et Jupien désolé vers une porte entrebâillée en leur disant : «Vous allez très bien voir. Du reste, en ce moment ce n’est pas très intéressant, il est avec trois dames, il leur raconte sa vie de régiment.» IV

*Mais voyons, me dit ma mère, tu ne m’as dit aucun mal d’elle, tu m’as dit qu’elle t’ennuyait un peu, que tu étais content d’avoir renoncé à l’idée de l’épouser. Ce n’est pas une raison pour pleurer comme cela. Pense que ta maman part aujourd’hui et va être désolée de laisser son grand loup dans cet état-là. D’autant plus, pauvre petit, que je n’ai guère le temps de te consoler. Car mes affaires ont beau être prêtes, on n’a pas trop de temps un jour de départ. IV

*Quand je sentais le sommeil d’Albertine bien profond, quittant le pied de son lit où je la contemplais depuis longtemps sans faire un mouvement, je faisais un pas, pris d’une curiosité ardente, sentant le secret de cette vie offert, floche et sans défense, dans ce fauteuil. Peut-être, faisais-je ce pas aussi parce que regarder dormir sans bouger finit par devenir fatigant. Et ainsi à pas de loup, me retournant sans cesse pour voir si Albertine ne s’éveillait pas, j’allais jusqu’au fauteuil. Là, je m’arrêtais, je restais longtemps à regarder le kimono comme j’étais resté longtemps à regarder Albertine. Mais (et peut-être j’ai eu tort) jamais je n’ai touché au kimono, mis ma main dans la poche, regardé les lettres. À la fin, voyant que je ne me déciderais pas, je repartais à pas de loup, revenais près du lit d’Albertine et me remettais à la regarder dormir, elle qui ne me dirait rien alors que je voyais sur un bras du fauteuil ce kimono qui peut-être m’eût dit bien des choses. V

*Je me mis à lire la lettre de maman. À travers ses citations de Mme de Sévigné : « Si mes pensées ne sont pas tout à fait noires à Combray, elles sont au moins d’un gris brun ; je pense à toi à tout moment ; je te souhaite ; ta santé, tes affaires, ton éloignement, que penses-tu que tout cela puisse faire entre chien et loup ? » je sentais que ma mère était ennuyée de voir que le séjour d’Albertine à la maison se prolonger et s’affermir, quoique non encore déclarées à la fiancée mes intentions de mariage. V

*[Charlus :] Vous-même, Brichot, qui mettriez votre main au feu de la vertu de tel ou tel homme qui vient ici et que les renseignés connaissent comme le loup blanc, vous devez croire, comme tout le monde, à ce qu’on dit de tel homme en vue qui incarne ces goûts-là pour la masse, alors qu’il «n’en est pas» pour deux sous. V

*Un matin même, j’eus tout d’un coup la brusque inquiétude qu’elle était non pas seulement sortie, mais partie : je venais d’entendre une porte qui me semblait bien la porte de sa chambre. À pas de loup j’allai jusqu’à cette chambre, j’entrai, je restai sur le seuil. Dans la pénombre les draps étaient gonflés en demi-cercle, ce devait être Albertine qui, le corps incurvé, dormait les pieds et la tête au mur. V

*Bientôt on me fit monter dans la chambre 43, mais l’atmosphère était si désagréable et ma curiosité si grande que, mon « cassis » bu, je redescendis l’escalier, puis pris d’une autre idée, je remontai et dépassai l’étage de la chambre 43, allai jusqu’en haut. Tout d’un coup, d’une chambre qui était isolée au bout d’un couloir me semblèrent venir des plaintes étouffées. Je marchai vivement dans cette direction et appliquai mon oreille à la porte. « Je vous en supplie, grâce, grâce, pitié, détachez-moi, ne me frappez pas si fort, disait une voix. Je vous baise les pieds, je m’humilie, je ne recommencerai pas. Ayez pitié. – Non, crapule, répondit une autre voix, et puisque tu gueules et que tu te traînes à genoux, on va t’attacher sur le lit, pas de pitié », et j’entendis le bruit du claquement d’un martinet, probablement aiguisé de clous, car il fut suivi de, cris de douleur. Alors je m’aperçus qu’il y avait dans cette chambre un œil-de-bœuf latéral dont on avait oublié de tirer le rideau ; cheminant à pas de loup dans l’ombre, je me glissai jusqu’à cet œil de bœuf, et là, enchaîné sur un lit comme Prométhée sur son rocher, recevant les coups d’un martinet en effet planté de clous que lui infligeaient Maurice, je vis, déjà tout en sang, et couvert d’ecchymoses qui prouvaient que le supplice n’avait pas lieu pour la première fois, je vis devant moi M. de Charlus. VII

 

 

Ours

*[Legrandin sur les Guermantes :] non, je ne les connais pas, je n’ai jamais voulu, j’ai toujours tenu à sauvegarder ma pleine indépendance ; au fond je suis une tête jacobine, vous le savez. Beaucoup de gens sont venus à la rescousse, on me disait que j’avais tort de ne pas aller à Guermantes, que je me donnais l’air d’un malotru, d’un vieil ours. Mais voilà une réputation qui n’est pas pour m’effrayer, elle est si vraie ! Au fond, je n’aime plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusqu’à moi l’odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent plus. » Je ne comprenais pas bien que pour ne pas aller chez des gens qu’on ne connaît pas, il fût nécessaire de tenir à son indépendance, et en quoi cela pouvait vous donner l’air d’un sauvage ou d’un ours. Mais ce que je comprenais c’est que Legrandin n’était pas tout à fait véridique quand il disait n’aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d’une si grande peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur laisser voir qu’il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d’agents de change, préférant, si la vérité devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin de lui et « par défaut » ; il était snob. I

*Et ces lieux qui jusque-là ne m’avaient semblé que de la nature immémoriale, restée contemporaine des grands phénomènes géologiques — et tout aussi en dehors de l’histoire humaine que l’Océan ou la grande Ourse, avec ces sauvages pêcheurs pour qui, pas plus que pour les baleines, il n’y eut de moyen âge —, ç’avait été un grand charme pour moi de les voir tout d’un coup entrés dans la série des siècles, ayant connu l’époque romane, et de savoir que le trèfle gothique était venu nervurer aussi ces rochers sauvages à l’heure voulue, comme ces plantes frêles mais vivaces qui, quand c’est le printemps, étoilent çà et là la neige des pôles. I

*je dirigeais Françoise du côté du Bois de Boulogne. Il était pour moi comme ces jardins zoologiques où l’on voit rassemblés des flores diverses et des paysages opposés ; où, après une colline on trouve une grotte, un pré, des rochers, une rivière, une fosse, une colline, un marais, mais où l’on sait qu’ils ne sont là que pour fournir aux ébats de l’hippopotame, des zèbres, des crocodiles, des lapins russes, des ours et du héron, un milieu approprié ou un cadre pittoresque ; I

 

 

Panthère

*Je changeai de conversation et lui demandai si la princesse d’Iéna était une personne intelligente. M. de Charlus m’arrêta, et prenant le ton le plus méprisant que je lui connusse :

— Ah ! Monsieur, vous faites allusion ici à un ordre de nomenclature où je n’ai rien à voir. Il y a peut-être une aristocratie chez les Tahitiens, mais j’avoue que je ne la connais pas. Le nom que vous venez de prononcer, c’est étrange, a cependant résonné, il y a quelques jours, à mes oreilles. On me demandait si je condescendrais à ce que me fût présenté le jeune duc de Guastalla. La demande m’étonna, car le duc de Guastalla n’a nul besoin de se faire présenter à moi, pour la raison qu’il est mon cousin et me connaît de tout temps ; c’est le fils de la princesse de Parme, et en jeune parent bien élevé, il ne manque jamais de venir me rendre ses devoirs le jour de l’an. Mais, informations prises, il ne s’agissait pas de mon parent, mais d’un fils de la personne qui vous intéresse. Comme il n’existe pas de princesse de ce nom, j’ai supposé qu’il s’agissait d’une pauvresse couchant sous le pont d’Iéna et qui avait pris pittoresquement le titre de princesse d’Iéna, comme on dit la Panthère des Batignolles ou le Roi de l’Acier. Mais non, il s’agissait d’une personne riche dont j’avais admiré à une exposition des meubles fort beaux et qui ont sur le nom du propriétaire la supériorité de ne pas être faux. Quant au prétendu duc de Guastalla, ce devait être l’agent de change de mon secrétaire, l’argent procure tant de choses. Mais non ; c’est l’Empereur, paraît-il, qui s’est amusé à donner à ces gens un titre précisément indisponible. C’est peut-être une preuve de puissance, ou d’ignorance, ou de malice, je trouve surtout que c’est un fort mauvais tour qu’il a joué ainsi à ces usurpateurs malgré eux. Mais enfin je ne puis vous donner d’éclaircissements sur tout cela, ma compétence s’arrête au faubourg Saint-Germain où, entre tous les Courvoisier et Gallardon, vous trouverez, si vous parvenez à découvrir un introducteur, de vieilles gales tirées tout exprès de Balzac et qui vous amuseront. III

 

 

Tapir

[La princesse de Parme sur le fils Iéna :]— Il est joli garçon, je crois ? demanda-t-elle.

— Non, car il a l’air d’un tapir. Les yeux sont un peu ceux d’une reine Hortense pour abat-jour. Mais il a probablement pensé qu’il serait un peu ridicule pour un homme de développer cette ressemblance, et cela se perd dans des joues encaustiquées qui lui donnent un air assez mameluck. On sent que le frotteur doit passer tous les matins. III

 

 

Tigre

*Dès sa descente de voiture, au premier plan de ce résumé fictif de leur vie domestique que les maîtresses de maison prétendent offrir à leurs invités les jours de cérémonie et où elles cherchent à respecter la vérité du costume et celle du décor, Swann prit plaisir à voir les héritiers des « tigres » de Balzac, les grooms, suivants ordinaires de la promenade, qui, chapeautés et bottés, restaient dehors devant l’hôtel sur le sol de l’avenue, ou devant les écuries, comme des jardiniers auraient été rangés à l’entrée de leurs parterres. I

*J’assignais la première place à la simplicité, dans l’ordre des mérites esthétiques et des grandeurs mondaines quand j’apercevais Mme Swann à pied, dans une polonaise de drap, sur la tête un petit toquet agrémenté d’une aile de lophophore, un bouquet de violettes au corsage, pressée, traversant l’allée des Acacias comme si ç’avait été seulement le chemin le plus court pour rentrer chez elle et répondant d’un clin d’œil aux messieurs en voiture qui, reconnaissant de loin sa silhouette, la saluaient et se disaient que personne n’avait autant de chic. Mais au lieu de la simplicité, c’est le faste que je mettais au plus haut rang, si, après que j’avais forcé Françoise, qui n’en pouvait plus et disait que les jambes « lui rentraient », à faire les cent pas pendant une heure, je voyais enfin, débouchant de l’allée qui vient de la Porte Dauphine — image pour moi d’un prestige royal, d’une arrivée souveraine telle qu’aucune reine véritable n’a pu m’en donner l’impression dans la suite, parce que j’avais de leur pouvoir une notion moins vague et plus expérimentale — emportée par le vol de deux chevaux ardents, minces et contournés comme on en voit dans les dessins de Constantin Guys, portant établi sur son siège un énorme cocher fourré comme un cosaque, à côté d’un petit groom rappelant le « tigre » de « feu Baudenord », je voyais — ou plutôt je sentais imprimer sa forme dans mon cœur par une nette et épuisante blessure — une incomparable victoria, à dessein un peu haute et laissant passer à travers son luxe « dernier cri » des allusions aux formes anciennes, au fond de laquelle reposait avec abandon Mme Swann, ses cheveux maintenant blonds avec une seule mèche grise ceints d’un mince bandeau de fleurs, le plus souvent des violettes, d’où descendaient de longs voiles, à la main une ombrelle mauve, aux lèvres un sourire ambigu où je ne voyais que la bienveillance d’une Majesté et où il y avait surtout la provocation de la cocotte, et qu’elle inclinait avec douceur sur les personnes qui la saluaient. I

*C’était, d’ailleurs, des hommes seulement que M. de Charlus était capable d’éprouver de la jalousie en ce qui concernait Morel. Les femmes ne lui en inspiraient aucune. C’est d’ailleurs la règle presque générale pour les Charlus. L’amour de l’homme qu’ils aiment pour une femme est quelque chose d’autre, qui se passe dans une autre espèce animale (le lion laisse les tigres tranquilles), ne les gêne pas et les rassure plutôt. V

*le jaloux est, comme les contemporains, trop près, il ne sait rien, et c’est pour les étrangers que le comique des adultères prend la précision de l’histoire, et s’allonge en listes, d’ailleurs indifférentes, et qui ne deviennent tristes que pour un autre jaloux, comme j’étais, qui ne peut s’empêcher de comparer son cas à celui dont il entend parler et qui se demande si, pour la femme dont il doute, une liste aussi illustre n’existe pas. Mais il n’en peut rien savoir, c’est comme une conspiration universelle, une brimade à laquelle tous participent cruellement et qui consiste, tandis que son amie va de l’un à l’autre, à lui tenir sur les yeux un bandeau qu’il fait perpétuellement effort pour arracher, sans y réussir, car tout le inonde le tient aveuglé, le malheureux, les êtres bons par bonté, les êtres méchants par méchanceté, les êtres grossiers par goût des vilaines farces, les êtres bien élevés par politesse et bonne éducation, et tous par une de ces conventions qu’on appelle principe. « Mais est-ce que Swann a jamais su que vous aviez eu ses faveurs ? — Mais voyons, quelle horreur ! Raconter cela à Charles ! C’est à faire dresser les cheveux sur la tête. Mais, mon cher, il m’aurait tué tout simplement, il était jaloux comme un tigre. V

 

Demain, les batraciens.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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