Introduction aux vocabulaires proustiens

Introduction aux vocabulaires proustiens

 

« Bonjour, nous faisons un sondage sur la perception des choix lexicaux de Marcel Proust ? Diriez-vous que le vocabulaire d’À la recherche du temps perdu est 1) ordurier, 2) argotique, 3), familier, 4) courant, 5) soutenu ? »

 

Sachant que le premier niveau est choquant et obscène ; le deuxième, venu de la pègre, vulgaire ; le troisième relâché et incorrect ; le suivant, simple et correct ; et le dernier raffiné, voire prétentieux, les réponses seraient sans ambigüité : 97 % pour le 5, 3 % pour le 4, 0 % pour les autres.

 

La réalité est naturellement toute autre et le chroniqueur sait bien qu’il tient là un phénoménal filon. Et d’où lui vient l’idée de l’exploiter ? Un lecteur égrillard pensera à la formule albertinienne de « casser le pot ». Avec notre grille, une pratique sexuelle de possession anale proposerait les cinq interprétations suivantes : 1) ramoner le trou de balle 2) casser le pot 3) enculer 4) pénétrer 5) sodomiser. Mais ce n’est pas l’origine de la réflexion du blogueur.

 

Tous les vocabulaires sortent de la bouche des personnages, mais la plume de l’auteur est, elle, d’un niveau supérieur. Les trois derniers sont rares (inexistants ?). J’ai pourtant un faible pour un mot que les dictionnaires (le Larousse comme le Robert), classent comme « familier ». Synonyme de décrier, dénigrer, il apparaît trois fois.

Il est d’abord utilisé par Mme Verdurin dans Du côté de chez Swann :

*On sent le bon petit camarade qui vous débinera en sortant.

Les deux autres occurrences, dans Le Temps retrouvé, sont dues au narrateur :

*Il ne faut pas s’étonner que l’ancienne maîtresse de Saint-Loup débinât la Berma.

*« On peut dire ce qu’on veut, c’est admirable, cela a de la ligne, du caractère, c’est intelligent, personne n’a jamais dit les vers comme ça », dit la duchesse en parlant de Rachel, craignant que Gilberte ne débinât.

 

Ah, ce débinât », ah, ce « débina la    Berma » ! Quelle splendide euphonie en « b » et « a » ! Je ne m’en lasse pas.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Je vois bien qu’il ne me reste plus qu’à me lancer à la recherche des exemples de choix lexicaux singuliers dans la Recherche. Souhaitez-moi bonne chance.

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

9 comments to “Introduction aux vocabulaires proustiens”

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  1. Avant de lire La Recherche, le nom de Proust m’écrasait pour toutes sortes de (mauvaises) raisons. Parmi les nombreux préjugés qui empêchaient mon accès à sa découverte, le vocabulaire, justement. J’avais entendu parler bien entendu des phrases interminablement longues mais surtout j’avais imaginé un vocabulaire amphigourique, opaque, inintelligible, nécessitant la présence d’un dictionnaire constamment ouvert.

    Or, à ma grande surprise, j’ai découvert – outre une sensibilité singulière, une finesse d’esprit hors du commun, une puissance dans l’évocation, bref, une intelligence « à l’état pur » – un langage à la fois limpide et monumental, accessible et ardent (évidemment, j’ai consulté les Notes en fin d’ouvrage mais je n’ai pas eu grand besoin de mon dictionnaire).

    Certes, la lecture de Proust demande un effort. Mais l’effort se situe ailleurs que dans la difficulté du lexique, me semble-t-il. Comme vous le dites si bien, Patrice, « Tous les vocabulaires sortent de la bouche des personnages, mais la plume de l’auteur est, elle, d’un niveau supérieur. »

    Au fait, je vous souhaite bonne chance !

  2. Il paraît que dans les cahiers le langage de Proust est beaucoup plus cru. Connaît-t-on le texte des cahiers correspondant au passage du cassage de pot?

    • patricelouis says: -#2

      J’ai déjà de quoi faire avec le résultat final. J’ai juré de ne pas mettre le doigt (!) dans les carnets, cahiers, manuscrits, repentirs, corrzctions, ajoutages, etc.

  3. Vous avez « juré » ?! Mais pourquoi donc ?! Il y a dans les manuscrits une richesse insoupçonnable ! D’autant plus que les nouvelles technologies nous permettent d’y accéder facilement (Gallica).

    L’équipe Proust de l’Item (Institut des Textes et Manuscrits dirigé par la brillante Nathalie Mauriac-Dyer) a d’ailleurs établi un index très pratique du Fonds Proust numérique de la Bnf via ce lien : http://www.item.ens.fr/index.php?id=578147
    J’aime bien y plonger de temps en temps… C’est fascinant…

  4. Last year, Nathalie Mauriac Dyer, and her brilliant team, Françoise Leriche, Pyra Wise et Guillaume Fau, gave us a precious gift!
    The BNF Gallica’s masterful research on the last Proust notebook discovered, the « 1906 agenda. »
    For all their incredible work, « Bravo! Bravo! »
    http://books.openedition.org/editionsbnf/1457

    Video: Un inédit de Marcel Proust : l’« Agenda 1906 » http://www.bnf.fr/fr/collections_et_services/anx_tresors_patrimoine/a.c_150224_proust.html

    Listen @3:18 Guillaume Fau, conservateur en chef au département des Manuscrits, BnF.
    http://www.dailymotion.com/video/x3jxqes_carre-vip-un-manuscrit-de-marcel-proust-a-la-b-n-f-2015-12-29_tv

    Présentation du manuscrit Français 1433, par Guillaume Fau, conservateur en chef au département des Manuscrits, BnF, et Nathalie Mauriac, directrice de recherche et responsable de l’équipe Proust, Institut des textes et des manuscrits modernes (ITEM – CNRS).

    http://www.bnf.fr/fr/collections_et_services/anx_tresors_patrimoine/a.c_150224_proust.html

    Page through 1906 agenda yourself:
    http://books.openedition.org/editionsbnf/1458

  5. Ah ! Marcelita, merci ! Cette avalanche de références est bienfaisante. Comme vous, je suis émerveillée par le travail exemplaire de l’équipe Proust de l’Item.

  6. Dans Le Temps Retrouvé(p.63/498):
    …où j’avais diné avec Saint-Loup un soir de perme,…

  7. En reprenant le Hors-Série n° 16 du magazine Lire (3 mai 2013), j’ai trouvé, dans un article de Marc Riglet (page 52), une phrase qui résume bien ce que je voulais dire. Il écrit : « En 1922, un critique anglais souligne la difficulté de la syntaxe de Proust, « un français où tous les mots sont faciles et toutes les phrases difficiles ». (il me faudra rechercher qui est ce critique anglais).

    PS : dans ce même Hors-Série, je rappelle qu’il est question de notre Fou de Proust dans un article intitulé « L’hyper-recherche d’un passionné » (page 9).

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