Proust prend le train (8)

Proust prend le train (8)

 

Le rail mène aussi hors des frontières. Commençons par l’Europe.

0151 Carte d'Europe

 

La Hollande attire du monde, à commencer par le Héros.

*Je dis que j’étais allé autrefois à Amsterdam et à La Haye, mais que, pour ne pas tout mêler, comme mon temps était limité, j’avais laissé de côté Haarlem. — Ah ! La Haye, quel musée ! s’écria M. de Guermantes. Je lui dis qu’il y avait sans doute admiré la Vue de Delft de Ver Meer. Mais le duc était moins instruit qu’orgueilleux. Aussi se contenta-t-il de me répondre d’un air de suffisance, comme chaque fois qu’on lui parlait d’une œuvre d’un musée, ou bien du Salon, et qu’il ne se rappelait pas : « Si c’est à voir, je l’ai vu ! »

— Comment ! vous avez fait le voyage de Hollande et vous n’êtes pas allé à Haarlem ? s’écria la duchesse. Mais quand même vous n’auriez eu qu’un quart d’heure c’est une chose extraordinaire à avoir vue que les Hals. Je dirais volontiers que quelqu’un qui ne pourrait les voir que du haut d’une impériale de tramway sans s’arrêter, s’ils étaient exposés dehors, devrait ouvrir les yeux tout grands. III

0152 Amsterdam, Gare (auj.)

La gare d’Amsterdam

 

En 1900, le train met 8 h ¾ pour parcourir les 553 entre Paris et Amsterdam. Le billet de 1ère classe coûte alors 54 F 80. (Sur la base 1F = 3 €, cela fait environ 165 €)

 

Albertine

*« Oh ! elles s’envolent, s’écria Albertine en me montrant les mouettes qui, se débarrassant pour un instant de leur incognito de fleurs, montaient toutes ensemble vers le soleil. — Leurs ailes de géants les empêchent de marcher, dit Mme de Cambremer, confondant les mouettes avec les albatros. — Je les aime beaucoup, j’en voyais à Amsterdam, dit Albertine. Elles sentent la mer, elles viennent la humer même à travers les pierres des rues. — Ah ! vous avez été en Hollande, vous connaissez les Ver Meer ? » demanda impérieusement Mme de Cambremer et du ton dont elle aurait dit : « Vous connaissez les Guermantes ? », car le snobisme en changeant d’objet ne change pas d’accent. Albertine répondit non : elle croyait que c’étaient des gens vivants. Mais il n’y parut pas. IV

*Elle me parlait aussi de ses promenades qu’elle avait faites, avec des amies, dans la campagne hollandaise, de ses retours, le soir, à Amsterdam, à des heures tardives, quand une foule compacte et joyeuse de gens qu’elles connaissait presque tous emplissait les rues, les bords des canaux, dont je croyais voir se refléter dans les yeux brillants d’Albertine, comme dans les glaces incertaines d’une rapide voiture, les feux innombrables et fuyants. V

 

Rachel connaît la Belgique.

Elle fait le pèlerinage de Bruges chaque année pour le jour des morts.

La gare de Bruges

La gare de Bruges

 

À Venise

*Je ne pus plus contenir ma joie quand mon père, tout en consultant le baromètre et en déplorant le froid, commença à chercher quels seraient les meilleurs trains, et quand je compris qu’en pénétrant après le déjeuner dans le laboratoire charbonneux, dans la chambre magique qui se chargeait d’opérer la transmutation tout autour d’elle, on pouvait s’éveiller le lendemain dans la cité de marbre et d’or « rehaussée de jaspe et pavée d’émeraudes » [Venise]. I

La gare Santa Lucia de Venise

La gare Santa Lucia de Venise

La même, au XXIe siècle

La même, au XXIe siècle

Avec sa mère, Le Temps retrouvé

Mme de Villeparisis est à Venise en même temps qu’eux, avec M. de Norpois. Mme Verdurin fait le voyage de la Sérénissime pendant la guerre.

 

En 1900, le train met 28 h ¼ pour parcourir les 1 169 km entre Paris et Venise. Le billet de 1ère classe coûte alors 141 F 30 (environ 425 €)

 

De son côté, Swann se rend en Italie (à Padoue, à Venise, avec Mme de Montmorency), en Angleterre (à Twickenham).

Le prince von Faffenheim- Munsterburg-Weinigen a un hôtel à Londres.

Waterloo Station à Londres

Waterloo Station à Londres

 

En 1900, le train (aidé du bateau) met 7 h ¾ pour parcourir les 452 km entre Paris et Londres. Le billet de 1ère classe coûte alors 71 F 10 (environ 215 €).

 

Oriane voyage beaucoup. Outre les Pays-Bas, elle connaît l’Italie (avec le duc) ; Froshdorf ; la Norvège (pour visiter les fjords). On ignore comment elle y est allé.

Le voyage de Göteborg, de 1 895 km dure 42 h ½ et coûte 178 F 70 (environ 535 €).

 

Le duc de Guermantes passe un hiver à Parme.

La gare de Parme

La gare de Parme

 

Albertine Simonnet a passé une partie de sa vie à Trieste :

La gare néo-renaissance de Trieste

La gare néo-renaissance de Trieste

 

*Vous vous rappelez que je vous ai parlé d’une amie plus âgée que moi, qui m’a servi de mère, de sœur, avec qui j’ai passé à Trieste mes meilleures années et que, d’ailleurs, je dois dans quelques semaines retrouver à Cherbourg, d’où nous voyagerons ensemble […]

Mais je pensais qu’elle allait bientôt partir de Balbec pour Cherbourg et de là pour Trieste. Ses habitudes d’autrefois allaient renaître. Ce que je voulais avant tout, c’était empêcher Albertine de prendre le bateau, tâcher de l’emmener à Paris.

Certes, de Paris, plus facilement encore que de Balbec, elle pourrait, si elle le voulait, aller à Trieste, mais à Paris nous verrions ; peut-être je pourrais demander à Mme de Guermantes d’agir indirectement sur l’amie de Mlle Vinteuil pour qu’elle ne restât pas à Trieste, pour lui faire accepter une situation ailleurs, peut-être chez le prince de… que j’avais rencontré chez Mme de Villeparisis et chez Mme de Guermantes même. […]

J’aurais jadis renoncé à tous les avantages de la vie pour connaître Mme Blatin, parce qu’elle était une amie de Mme Swann. Aujourd’hui, pour qu’Albertine n’allât pas à Trieste, j’aurais supporté toutes les souffrances, et si c’eût été insuffisant, je lui en aurais infligé, je l’aurais isolée, enfermée, je lui eusse pris le peu d’argent qu’elle avait pour que le dénuement l’empêchât matériellement de faire le voyage. Comme jadis quand je voulais aller à Balbec, ce qui me poussait à partir c’était le désir d’une église persane, d’une tempête à l’aube, ce qui maintenant me déchirait le cœur en pensant qu’Albertine irait peut-être à Trieste, c’était qu’elle y passerait la nuit de Noël avec l’amie de Mlle Vinteuil : car l’imagination, quand elle change de nature et se tourne en sensibilité, ne dispose pas pour cela d’un nombre plus grand d’images simultanées. On m’aurait dit qu’elle ne se trouvait pas en ce moment à Cherbourg ou à Trieste, qu’elle ne pourrait pas voir Albertine, comme j’aurais pleuré de douceur et de joie ! Comme ma vie et son avenir eussent changé ! Et pourtant je savais bien que cette localisation de ma jalousie était arbitraire, que si Albertine avait ces goûts elle pouvait les assouvir avec d’autres. D’ailleurs, peut-être même ces mêmes jeunes filles, si elles avaient pu la voir ailleurs, n’auraient pas tant torturé mon cœur. C’était de Trieste, de ce monde inconnu où je sentais que se plaisait Albertine, où étaient ses souvenirs, ses amitiés, ses amours d’enfance, que s’exhalait cette atmosphère hostile, inexplicable, comme celle qui montait jadis jusqu’à ma chambre de Combray, de la salle à manger où j’entendais causer et rire avec les étrangers, dans le bruit des fourchettes, maman qui ne viendrait pas me dire bonsoir ; comme celle qui avait rempli, pour Swann, les maisons où Odette allait chercher en soirée d’inconcevables joies. Ce n’était plus comme vers un pays délicieux où la race est pensive, les couchants dorés, les carillons tristes, que je pensais maintenant à Trieste, mais comme à une cité maudite que j’aurais voulu faire brûler sur-le-champ et supprimer du monde réel. Cette ville était enfoncée dans mon cœur comme une pointe permanente. Laisser partir bientôt Albertine pour Cherbourg et Trieste me faisait horreur ; et même rester à Balbec. IV

 

L’Espagne

Le père du Héros et M. de Norpois, où l’on croit qu’ils ont perdu leurs bagages. Le père renonce à Algésiras mais reste plus longtemps à Tolède.

*Mais ce matin-là même en quittant la princesse de Luxembourg, Mme de Villeparisis me dit une chose qui me frappa davantage et qui n’était pas du domaine de l’amabilité.

— Est-ce que vous êtes le fils du directeur au Ministère ? me demanda-t-elle. Ah ! il paraît que votre père est un homme charmant. Il fait un bien beau voyage en ce moment.

Quelques jours auparavant nous avions appris par une lettre de maman que mon père et son compagnon M. de Norpois avaient perdu leurs bagages.

— Ils sont retrouvés, ou plutôt ils n’ont jamais été perdus, voici ce qui était arrivé, nous dit Mme de Villeparisis, qui sans que nous sussions comment, avait l’air beaucoup plus renseigné que nous sur les détails du voyage. Je crois que votre père avancera son retour à la semaine prochaine car il renoncera probablement à aller à Algésiras. Mais il a envie de consacrer un jour de plus à Tolède car il est admirateur d’un élève de Titien dont je ne me rappelle pas le nom et qu’on ne voit bien que là. II

La gare de Tolède

La gare de Tolède

 

En 1900, le train met 59 h ½ pour parcourir les 2 204 km entre Gibraltar et Paris. Le billet de 1ère classe coûte alors 255 F (765 €).

 

L’Allemagne

La princesse de Guermantes a un palais à Munich.

La gare centrale de Munich

La gare centrale de Munich

 

Munich, 932 km, 15 h ½, 106 F 60 (environ 320 €)

 

Mme Swann connaît Bayreuth

La gare de Bayreuth

La gare de Bayreuth

 

*Alors Swann la détestait. « Mais aussi, je suis trop bête, se disait-il, je paie avec mon argent le plaisir des autres. Elle fera tout de même bien de faire attention et de ne pas trop tirer sur la corde, car je pourrais bien ne plus rien donner du tout. En tous cas, renonçons provisoirement aux gentillesses supplémentaires ! Penser que pas plus tard qu’hier, comme elle disait avoir envie d’assister à la saison de Bayreuth, j’ai eu la bêtise de lui proposer de louer un des jolis châteaux du roi de Bavière pour nous deux dans les environs. Et d’ailleurs elle n’a pas paru plus ravie que cela, elle n’a encore dit ni oui ni non ; espérons qu’elle refusera, grand Dieu ! Entendre du Wagner pendant quinze jours avec elle qui s’en soucie comme un poisson d’une pomme, ce serait gai ! » Et sa haine, tout comme son amour, ayant besoin de se manifester et d’agir, il se plaisait à pousser de plus en plus loin ses imaginations mauvaises, parce que, grâce aux perfidies qu’il prêtait à Odette, il la détestait davantage et pourrait si — ce qu’il cherchait à se figurer — elles se trouvaient être vraies, avoir une occasion de la punir et d’assouvir sur elle sa rage grandissante. Il alla ainsi jusqu’à supposer qu’il allait recevoir une lettre d’elle où elle lui demanderait de l’argent pour louer ce château près de Bayreuth, mais en le prévenant qu’il n’y pourrait pas venir, parce qu’elle avait promis à Forcheville et aux Verdurin de les inviter. Ah ! comme il eût aimé qu’elle pût avoir cette audace. Quelle joie il aurait à refuser, à rédiger la réponse vengeresse dont il se complaisait à choisir, à énoncer tout haut les termes, comme s’il avait reçu la lettre en réalité.

Or, c’est ce qui arriva le lendemain même. Elle lui écrivit que les Verdurin et leurs amis avaient manifesté le désir d’assister à ces représentations de Wagner et que, s’il voulait bien lui envoyer cet argent, elle aurait enfin, après avoir été si souvent reçue chez eux, le plaisir de les inviter à son tour. De lui, elle ne disait pas un mot, il était sous-entendu que leur présence excluait la sienne.

Alors cette terrible réponse dont il avait arrêté chaque mot la veille sans oser espérer qu’elle pourrait servir jamais il avait la joie de la lui faire porter. Hélas ! il sentait bien qu’avec l’argent qu’elle avait, ou qu’elle trouverait facilement, elle pourrait tout de même louer à Bayreuth puisqu’elle en avait envie, elle qui n’était pas capable de faire de différence entre Bach et Clapisson. Mais elle y vivrait malgré tout plus chichement. Pas moyen comme s’il lui eût envoyé cette fois quelques billets de mille francs, d’organiser chaque soir, dans un château, de ces soupers fins après lesquels elle se serait peut-être passé la fantaisie — qu’il était possible qu’elle n’eût jamais eue encore — de tomber dans les bras de Forcheville. Et puis du moins, ce voyage détesté, ce n’était pas lui, Swann, qui le paierait ! — Ah ! s’il avait pu l’empêcher, si elle avait pu se fouler le pied avant de partir, si le cocher de la voiture qui l’emmènerait à la gare avait consenti, à n’importe quel prix, à la conduire dans un lieu où elle fût restée quelque temps séquestrée, cette femme perfide, aux yeux émaillés par un sourire de complicité adressé à Forcheville, qu’Odette était pour Swann depuis quarante-huit heures. I

*Les femmes complètement nulles étaient attirées vers Odette par une raison contraire ; apprenant qu’elle allait au concert Colonne et se déclarait wagnérienne, elles en concluaient que ce devait être une « farceuse », et elles étaient fort allumées par l’idée de la connaître. Mais peu assurées dans leur propre situation, elles craignaient de se compromettre en public en ayant l’air liées avec Odette, et, si dans un concert de charité elles apercevaient Mme Swann, elles détournaient la tête, jugeant impossible de saluer, sous les yeux de Mme de Rochechouart, une femme qui était bien capable d’être allée à Bayreuth — ce qui voulait dire faire les cent dix-neuf coups. IV

 

Odette a séjourné au pays allemand de Bade (où elle avait une notoriété galante) et a été vue dans une gare d’Europe centrale.

*[Norpois :] Et mon Dieu, ajouta-t-il en s’adressant de nouveau à mon père, je ne crois pas franchir les bornes du respect dont je fais profession pour le Prince [le comte de Paris] (sans cependant entretenir avec lui des relations personnelles que rendrait difficiles ma situation, si peu officielle qu’elle soit), en vous citant ce fait assez piquant que, pas plus tard qu’il y a quatre ans, dans une petite gare de chemins de fer d’un des pays de l’Europe Centrale, le prince eut l’occasion d’apercevoir Mme Swann. Certes, aucun de ses familiers ne s’est permis de demander à Monseigneur comment il l’avait trouvée. Cela n’eût pas été séant. Mais quand par hasard la conversation amenait son nom, à de certains signes imperceptibles si l’on veut, mais qui ne trompent pas, le prince semblait donner assez volontiers à entendre que son impression était en somme loin d’avoir été défavorable. II

Une petite gare du Tyrol

Une petite gare du Tyrol

 

Bergotte se rend à Vienne (avec une compagne).

La gare de Vienne

La gare de Vienne

 

Vienne, 1 402 km, 24 h, 157 F 70 (environ 475 €).

 

La baronne Putbus à une propriété en Poméranie.

 

Voyager au-delà de l’Europe…

0171 Carte du monde

 

Odette s’est aussi rendue en Égypte (avec Forcheville) d’où elle promet d’envoyer « une vue des Pyramides » à Swann. Le voyage n’a pu se faire qu’en bateau.

Le Caire, 3 672 km, 5 j. ¼, 417 F 50 (environ 1 250 €).

 

Les Verdurin utilisent le bateau. Avec leur petit noyau, ils font  des croisières dans un yacht loué puis acheté, en Méditerranée (« d’Alger ils allèrent à Tunis, puis en Italie, puis en Grèce, à Constantinople, en Asie Mineure. Le voyage durait depuis près d’un an. »). Mais des retours prématurés se font en train : Cottard, le pianiste et Elstir rentrent à l’escale de Constantinople, Odette et Mme Cottard continuent.

La gare de Constantinople

La gare de Constantinople

 

Constantinople-Paris, 3 062 km, 65 h ½, 294 F 90 (environ 885 €).

 

Saint-Loup est militaire au Maroc ; il rencontre Mme de Stermaria à Tanger.

 

La Berma assure des tournées en Angleterre et en Amérique.

Par bateau, New York, 5 962, 7 j. ½, 425 F (environ 1 275 €).

 

Norpois est celui qui a effectué le plus de séjours à l’étranger — affaires étrangères obligent : en Égypte (contrôleur de la Dette), à Rome (ambassadeur), à Vienne (ambassadeur) ; on a vu qu’il s’est rendu en Espagne (avec le père du Héros) et à Venise (avec Mme de Villeparisis).

 

Quant à Bréauté-Consalvi, il a fait de longs voyages scientifiques à l’époque des bals avec des dames élégantes…

 

À suivre

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Je dirai même plus, épastroillant!
    Le rapide le plus rapide, Paris-Amsterdam: 67 km/h. Oh Thalys!
    Le moins rapide, Gibraltar-Paris: 37 km/h.
    Les Héros et Albertine de l’époque avaient tout le temps pour trouver un compartiment vide où se livrer à certaines occupations. Sans parler des Odette et autres Bloch.

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