Proust prend le train (6)

   Proust prend le train (6)

 

Deux trains ont une place à part dans la Recherche.

Commençons par celui qui quitte Paris à 13 h 22 (sauf erreur), direction la Bretagne. Il présente deux particularités, deux incohérences.

D’abord son horaire variable : « Le beau train généreux d’une heure vingt-deux » et « ce train d’une heure vingt-deux dans lequel j’étais monté tant de fois en imagination », dans Du côté de chez Swann ; « le beau train d’une heure trente-cinq » puis « de une heure cinquante », dans La Fugitive.

 

Maintenant, son tracé. Reprenons la première évocation :

*J’aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d’une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon cœur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l’heure de départ : elle me semblait inciser à un point précis de l’après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu’on verrait, au lieu de Paris, dans l’une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir ; car il s’arrêtait à Bayeux, 0111 Bayeux, Gare 0

à Coutances,

0112 Coutances Gare 1

à Vitré,

0113 Vitré, Gare

à Questambert,

0114 Questambert, Gare (auj.)

à Pontorson,

0115 Pontorson, Gare 1

à Balbec,

0131 Cabourg Gare Chemin de fer du Calvados

à Lannion,

0117 Lannion, pont du CdF

à Lamballe,

0118 Lamballe, Gare

à Bénodet (que Proust écrit sans accent),

0119 Bénodet (pas de gare !)

à Pont-Aven,

0120 Pont-Aven, Gare

à Quimperlé,

Quimperlé

et s’avançait magnifiquement surchargé de noms qu’il m’offrait et entre lesquels je ne savais lequel j’aurais préféré, par impossibilité d’en sacrifier aucun. I

 

Voyons ce que ça donne en image :

0122 Train d'1 h 22, trajet

De zig en zag, on n’est pas près d’arriver, surtout à Bénodet où, dixit M. le Maire que le proustiste a contacté, il n’y a jamais eu de gare !

 

Offrons-nous un arrêt particulier à Balbec :

*Ce fut pourtant à une station de chemin de fer, au-dessus d’un buffet, en lettres blanches sur un avertisseur bleu, que je lus le nom, presque de style persan, de Balbec. Je traversai vivement la gare et le boulevard qui y aboutissait, je demandai la grève pour ne voir que l’église et la mer ; on n’avait pas l’air de comprendre ce que je voulais dire. Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, où je me trouvais, n’était ni une plage ni un port. Certes, c’était bien dans la mer que les pêcheurs avaient trouvé, selon la légende, le Christ miraculeux dont un vitrail de cette église qui était à quelques mètres de moi racontait la découverte ; c’était bien de falaises battues par les flots qu’avait été tirée la pierre de la nef et des tours. Mais cette mer, qu’à cause de cela j’avais imaginée venant mourir au pied du vitrail, était à plus de cinq lieues de distance, à Balbec-plage, et, à côté de sa coupole, ce clocher que, parce que j’avais lu qu’il était lui-même une âpre falaise normande où s’amassaient les grains, où tournoyaient les oiseaux, je m’étais toujours représenté comme recevant à sa base la dernière écume des vagues soulevées, il se dressait sur une place où était l’embranchement de deux lignes de tramways, en face d’un Café qui portait, écrit en lettres d’or, le mot « Billard » ; il se détachait sur un fond de maisons aux toits desquelles ne se mêlait aucun mât. Et l’église, — entrant dans mon attention avec le Café, avec le passant à qui il avait fallu demander mon chemin, avec la gare où j’allais retourner, — faisait un avec tout le reste, semblait un accident, un produit de cette fin d’après-midi, dans laquelle la coupe moelleuse et gonflée sur le ciel était comme un fruit dont la même lumière qui baignait les cheminées des maisons, mûrissait la peau rose, dorée et fondante. II

 

Justement, l’autre train au statut particulier est celui qui relie Balbec à ses environs.

 

À suivre

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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