Proust au cinéma : L’Exorciste ?

Proust au cinéma : L’Exorciste ?

 

Il n’y a rien de proustien dans L’Exorciste… ni dans les autres films de William Friedkin.

Et pourtant, le réalisateur américain a sa place ici pour la passion qu’il voue à l’œuvre de l’écrivain. Il la doit à son épouse de la fin des années 1970, une Française d’une certaine notoriété : Jeanne Moreau. C’est elle qui lui a fait lire À la recherche du temps perdu. Depuis il en lit « chaque jour quelques pages » (confidence à L’Express, 2015). Ses visites en France sont pour lui l’occasion de partir en pèlerinage proustien — au musée Carnavalet dans la chambre reconstituée de Proust (Télérama, 2013) ; au lycée Condorcet où le jeune Marcel a étudié (La Voix du Nord, 2012). « Je suis un inconditionnel de Proust » (salonlitteraire.com, 2012). Et il ajoute (Le Monde, 2011) : « Je pense sincèrement qu’il y a deux parties dans la vie d’un homme, à partir du moment où vous avez découvert Proust. »


C’est donc en un hommage, mérité, que je reproduis les passages de la Recherche où il est question d’exorcisme.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Cette insolence que je devinais chez M. de Saint-Loup, et tout ce qu’elle impliquait de dureté naturelle, se trouva vérifiée par son attitude chaque fois qu’il passait à côté de nous, le corps aussi inflexiblement élancé, la tête toujours aussi haute, le regard impassible, ce n’est pas assez dire, aussi implacable, dépouillé de ce vague respect qu’on a pour les droits d’autres créatures, même si elles ne connaissent pas votre tante et qui faisait que je n’étais pas tout à fait le même devant une vieille dame que devant un bec de gaz. Ces manières glacées étaient aussi loin des lettres charmantes que je l’imaginais encore il y a quelques jours, m’écrivant pour me dire sa sympathie, qu’est loin de l’enthousiasme de la Chambre et du peuple qu’il s’est représenté en train de soulever par un discours inoubliable la situation médiocre, obscure, de l’imaginatif qui après avoir ainsi rêvassé tout seul, pour son compte, à haute voix, se retrouve, les acclamations imaginaires une fois apaisées, Gros-Jean comme devant. Quand Mme de Villeparisis sans doute pour tâcher d’effacer la mauvaise impression que nous avaient causée ces dehors révélateurs d’une nature orgueilleuse et méchante nous reparla de l’inépuisable bonté de son petit-neveu (il était le fils d’une de ses nièces et était un peu plus âgé que moi) j’admirai comme dans le monde, au mépris de toute vérité, on prête des qualités de cœur à ceux qui l’ont si sec, fussent-ils d’ailleurs aimables avec des gens brillants, qui font partie de leur milieu. Mme de Villeparisis ajouta elle-même, quoique indirectement, une confirmation aux traits essentiels, déjà certains pour moi de la nature de son neveu, un jour où je les rencontrai tous deux dans un chemin si étroit qu’elle ne put faire autrement que de me présenter à lui. Il sembla ne pas entendre qu’on lui nommait quelqu’un, aucun muscle de son visage ne bougea; ses yeux où ne brilla pas la plus faible lueur de sympathie humaine, montrèrent seulement dans l’insensibilité, dans l’inanité du regard, une exagération à défaut de laquelle, rien ne les eût différenciés de miroirs sans vie. Puis fixant sur moi ces yeux durs comme s’il eût voulu se renseigner sur moi, avant de me rendre mon salut, par un brusque déclenchement qui sembla plutôt dû à un réflexe musculaire qu’à un acte de volonté, mettant entre lui et moi le plus grand intervalle possible, allongea le bras dans toute sa longueur, et me tendit la main, à distance. Je crus qu’il s’agissait au moins d’un duel, quand le lendemain il me fit passer sa carte. Mais il ne me parla que de littérature, déclara après une longue causerie qu’il avait une envie extrême de me voir plusieurs heures chaque jour. Il n’avait pas, durant cette visite, fait preuve seulement d’un goût très ardent pour les choses de l’esprit, il m’avait témoigné une sympathie qui allait fort peu avec le salut de la veille. Quand je le lui eus vu refaire chaque fois qu’on lui présentait quelqu’un, je compris que c’était une simple habitude mondaine particulière à une certaine partie de sa famille et à laquelle sa mère qui tenait à ce qu’il fût admirablement bien élevé, avait plié son corps; il faisait ces saluts-là sans y penser plus qu’à ses beaux vêtements, à ses beaux cheveux; c’était une chose dénuée de la signification morale que je lui avais donnée d’abord, une chose purement apprise, comme cette autre habitude qu’il avait aussi de se faire présenter immédiatement aux parents de quelqu’un qu’il connaissait, et qui était devenue chez lui si instinctive, que me voyant le lendemain de notre rencontre, il fonça sur moi et, sans me dire bonjour, me demanda de le nommer à ma grand’mère qui était auprès de moi, avec la même rapidité fébrile que si cette requête eût été due à quelque instinct défensif, comme le geste de parer un coup ou de fermer les yeux devant un jet d’eau bouillante et sans le préservatif duquel il y eût eu péril à demeurer une seconde de plus.

Les premiers rites d’exorcisme une fois accomplis, comme une fée hargneuse dépouille sa première apparence et se pare de grâces enchanteresses, je vis cet être dédaigneux devenir le plus aimable, le plus prévenant jeune homme que j’eusse jamais rencontré. «Bon, me dis-je, je me suis déjà trompé sur lui, j’avais été victime d’un mirage, mais je n’ai triomphé du premier que pour tomber dans un second car c’est un grand seigneur féru de noblesse et cherchant à le dissimuler.» Or, toute la charmante éducation, toute l’amabilité de Saint-Loup devait en effet, au bout de peu de temps, me laisser voir un autre être mais bien différent de celui que je soupçonnais. II

 

*Sans me sentir le moins du monde amoureux d’Albertine, sans faire figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passions ensemble, j’étais resté préoccupé de l’emploi de son temps; certes, j’avais fui Balbec pour être certain qu’elle ne pourrait plus voir telle ou telle personne avec laquelle j’avais tellement peur qu’elle ne fît le mal en riant, peut-être en riant de moi, que j’avais adroitement tenté de rompre d’un seul coup, par mon départ, toutes ses mauvaises relations. Et Albertine avait une telle force de passivité, une si grande faculté d’oublier et de se soumettre, que ces relations avaient été brisées en effet et la phobie qui me hantait guérie. Mais elle peut revêtir autant de formes que le mal incertain qui est son objet. Tant que ma jalousie ne s’était pas réincarnée en des êtres nouveaux, j’avais eu après mes souffrances passées un intervalle de calme. Mais à une maladie chronique le moindre prétexte sert pour renaître, comme, d’ailleurs, au vice de l’être qui est cause de cette jalousie, la moindre occasion peut servir pour s’exercer de nouveau (après une trêve de chasteté) avec des êtres différents. J’avais pu séparer Albertine de ses complices et, par là, exorciser mes hallucinations ; si on pouvait lui faire oublier les personnes, rendre brefs ses attachements, son goût du plaisir était, lui aussi, chronique, et n’attendait peut-être qu’une occasion pour se donner cours. Or, Paris en fournit autant que Balbec. V

 

*La jalousie est aussi un démon qui ne peut être exorcisé, et revient toujours incarné une nouvelle forme. Puissions-nous arriver à les exterminer toutes, à garder perpétuellement celle que nous aimons, l’Esprit du Mal prendrait alors une autre forme, plus pathétique encore, le désespoir de n’avoir obtenu la fidélité que par force, le désespoir de n’être pas aimé. VI

 

*Carpaccio, que je viens de nommer et qui était le peintre auquel, quand je ne travaillais pas à Saint-Marc, nous rendions le plus volontiers visite, faillit un jour ranimer mon amour pour Albertine. Je voyais pour la première fois Le Patriarche di Grado exorcisant un possédé. Je regardais l’admirable ciel incarnat et violet sur lequel se détachent ces hautes cheminées incrustées, dont la forme évasée et le rouge épanouissement de tulipes fait penser à tant de Venises de Whistler. Puis mes yeux allaient du vieux Rialto en bois à ce Ponte Vecchio du XVe siècle aux palais de marbre ornés de chapiteaux dorés, revenaient au Canal où les barques sont menées par des adolescents en vestes roses, en toques surmontées d’aigrettes, semblables à s’y méprendre à tel qui évoquait vraiment Carpaccio dans cette éblouissante Légende de Joseph de Sert, Strauss et Kessler. Enfin, avant de quitter le tableau mes yeux revinrent à la rive où fourmillent les scènes de la vie vénitienne de l’époque. Je regardais le barbier essuyer son rasoir, le nègre portant son tonneau, les conversations des musulmans, des nobles seigneurs vénitiens en larges brocarts, en damas, en toque de velours cerise, quand tout à coup je sentis au cœur comme une légère morsure. Sur le dos d’un des Compagnons de la Calza, reconnaissable aux broderies d’or et de perles qui inscrivent sur leur manche ou leur collet l’emblème de la joyeuse confrérie à laquelle ils étaient affiliés, je venais de reconnaître le manteau qu’Albertine avait pour venir avec moi en voiture découverte à Versailles, le soir où j’étais loin de me douter qu’une quinzaine d’heures me séparaient à peine du moment où elle partirait de chez moi.

Non seulement certaines gens ont de la mémoire et d’autres pas (sans aller jusqu’à l’oubli constant où vivent les ambassadrices de Turquie et autres, ce qui leur permet de trouver toujours – la nouvelle précédente s’étant évanouie au bout de huit jours, ou la suivante ayant le don de l’exorciser – de la place pour la nouvelle contraire qu’on leur dit), mais, même à égalité de mémoire, deux personnes ne se souviennent pas des mêmes choses. VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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