Cher ouvrier !

Cher ouvrier !

 

L’ode à l’ouvrière d’hier nous mène naturellement à évoquer la place de sa classe dans À la recherche du temps perdu.

Elle est moins présente que la paysannerie —64 occurrences d’« ouvrier » et « ouvrière » (contre 85 pour « paysan » et ses dérivés), mais assurée de plus de considération.

Tout fasciné qu’il soit par la noblesse, ce bourgeois de Proust a une inattendue tendresse pour les prolétaires.

 

*[Françoise] il y avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris, comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent qu’il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d’une usine de produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon. I

*Et cette impression continuerait à envelopper de sa liquidité et de son « fondu » les motifs qui par instants en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu’ils donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer, ineffables — si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les comparer à celles qui leur succèdent et de les différencier. I

*Mais, par les intimités déjà anciennes qu’il avait parmi eux, les gens du monde, dans une certaine mesure, faisaient aussi partie de sa maison, de son domestique et de sa famille. Il se sentait, à considérer ses brillantes amitiés, le même appui hors de lui-même, le même confort, qu’à regarder les belles terres, la belle argenterie, le beau linge de table, qui lui venaient des siens. Et la pensée que s’il tombait chez lui frappé d’une attaque ce serait tout naturellement le duc de Chartres, le prince de Reuss, le duc de Luxembourg et le baron de Charlus que son valet de chambre courrait chercher, lui apportait la même consolation qu’à notre vieille Françoise de savoir qu’elle serait ensevelie dans des draps fins à elle, marqués, non reprisés (ou si finement que cela ne donnait qu’une plus haute idée du soin de l’ouvrière), linceul de l’image fréquente duquel elle tirait une certaine satisfaction, sinon de bien-être, au moins d’amour-propre. I

*Et tandis que mon amour attendant sans cesse du lendemain l’aveu de celui de Gilberte, annulait, défaisait chaque soir le travail mal fait de la journée, dans l’ombre de moi-même une ouvrière inconnue ne laissait pas au rebut les fils arrachés et les disposait, sans souci de me plaire et de travailler à mon bonheur, dans un ordre différent qu’elle donnait à tous ses ouvrages. Ne portant aucun intérêt particulier à mon amour, ne commençant pas par décider que j’étais aimé, elle recueillait les actions de Gilberte qui m’avaient semblé inexplicables et ses fautes que j’avais excusées. Alors les unes et les autres prenaient un sens. I

*Il disait enfin, l’ordre nouveau dessiné par l’ouvrière invisible, que si nous pouvons désirer que les actions d’une personne qui nous a peinés jusqu’ici n’aient pas été sincères, il y a dans leur suite une clarté contre quoi notre désir ne peut rien et à laquelle, plutôt qu’à lui, nous devons demander quelles seront ses actions de demain. I

*la tenancière de l’établissement, vieille dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler. Françoise la croyait « tout à fait bien de chez elle ». Sa demoiselle avait épousé ce que Françoise appelait « un jeune homme de famille » par conséquent quelqu’un qu’elle trouvait plus différent d’un ouvrier que Saint-Simon un duc d’un homme « sorti de la lie du peuple ». Sans doute la tenancière avant de l’être avait eu des revers. Mais Françoise assurait qu’elle était marquise et appartenait à la famille de Saint-Ferréol. II

*Mme Cottard toute trouvée pour remplir ce rôle rentrait dans cette catégorie spéciale d’invités que maman qui avait certains côtés de la tournure d’esprit de son père, appelait des : « Étranger, va dire à Sparte ! » D’ailleurs — en dehors d’une autre raison qu’on ne sut que bien des années après — Mme Swann, en conviant à ses « jours » cette amie bienveillante, réservée et modeste, n’avait pas à craindre d’introduire chez soi, un traître ou une concurrente. Elle savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait, quand elle était armée de l’aigrette et du porte-cartes, visiter en un seul après-midi cette active ouvrière. II

*Ils affectaient une attitude de méprisante ironie à l’égard d’un Français qu’on appelait Majesté et qui s’était, en effet, proclamé lui-même roi d’un petit îlot de l’Océanie peuplé par quelques sauvages. Il habitait l’hôtel avec sa jolie maîtresse, sur le passage de qui quand elle allait se baigner, les gamins criaient : « Vive la reine ! » parce qu’elle faisait pleuvoir sur eux des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le bâtonnier ne voulaient même pas avoir l’air de la voir, et si quelqu’un de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le prévenir que c’était une petite ouvrière. II

*le soir ils ne dînaient pas à l’hôtel où les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d’or la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges : (une grande question sociale de savoir si la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). II

*Même dans le bas peuple (qui au point de vue de la grossièreté ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus sensible, plus fine, plus oisive, a la curiosité de certaines délicatesses, respecte certaines beautés de sentiment et d’art que, ne les comprît-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui semblait le plus désirable à l’homme, l’argent, la situation. Or, qu’il s’agisse de la maîtresse d’un jeune clubman comme Saint-Loup ou d’un jeune ouvrier (les électriciens par exemple comptent aujourd’hui dans les rangs de la Chevalerie véritable), son amant a pour elle trop d’admiration et de respect pour ne pas les étendre à ce qu’elle-même respecte et admire ; et pour lui, l’échelle des valeurs s’en trouve renversée. II

*Ainsi la seule chose qui m’intéressât était de savoir si ma grand’mère était à l’hôtel. Or, prévenant mes questions, le lift me disait : « Cette dame vient de sortir de chez vous. » J’y étais toujours pris, je croyais que c’était ma grand’mère. « Non, cette dame qui est je crois employée chez vous. » Comme dans l’ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli, une cuisinière ne s’appelle pas une employée, je pensais un instant : « Mais il se trompe, nous ne possédons ni usine, ni employés. » Tout d’un coup, je me rappelais que le nom d’employé est comme le port de la moustache pour les garçons de café, une satisfaction d’amour-propre donnée aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir était Françoise (probablement en visite à la caféterie ou en train de regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction qui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en s’apitoyant sur sa propre classe « chez l’ouvrier ou chez le petit » se servant du même singulier que Racine quand il dit : « le pauvre… ». Mais d’habitude, car mon zèle et ma timidité du premier jour étaient loin, je ne parlais plus au lift. II

*[Une ex de Robert à Rivebelle : ] « C’est le petit Saint-Loup. Il paraît qu’il aime toujours sa grue. C’est la grande amour. Quel joli garçon ! Moi je le trouve épatant ; et quel chic ! Il y a tout de même des femmes qui ont une sacrée veine. Et un chic type en tout. Je l’ai bien connu quand j’étais avec d’Orléans. C’était les deux inséparables. Il en faisait une noce à ce moment-là ! Mais ce n’est plus ça ; il ne lui fait pas de queues. Ah ! elle peut dire qu’elle en a une chance. Et je me demande qu’est-ce qu’il peut lui trouver. Il faut qu’il soit tout de même une fameuse truffe. Elle a des pieds comme des bateaux, des moustaches à l’américaine et des dessous sales ! Je crois qu’une petite ouvrière ne voudrait pas de ses pantalons. Regardez-moi un peu quels yeux il a, on se jetterait au feu pour un homme comme ça. Tiens, tais-toi, il m’a reconnue, il rit, oh ! il me connaissait bien. On n’a qu’à lui parler de moi. » II

*Ainsi agissaient déjà ces influences qui se répètent au cours d’amours successives (pouvant du reste se produire mais alors plutôt dans l’existence des grandes villes au sujet d’ouvrières dont on ne sait pas les jours de congé et qu’on s’effraye de ne pas avoir vues à la sortie de l’atelier) ou du moins qui se renouvelèrent au cours des miennes. II,

*Mais d’ailleurs le portrait eût-il été, non pas antérieur, comme la photographie préférée de Swann, à la systématisation des traits d’Odette en un type nouveau, majestueux et charmant, mais postérieur, qu’il eût suffi de la vision d’Elstir pour désorganiser ce type. Le génie artistique agit à la façon de ces températures extrêmement élevées qui ont le pouvoir de dissocier les combinaisons d’atomes et de grouper ceux-ci suivant un ordre absolument contraire, répondant à un autre type. Toute cette harmonie factice que la femme a imposée à ses traits et dont chaque jour avant de sortir elle surveille la persistance dans sa glace, chargeant l’inclinaison du chapeau, le lissage des cheveux, l’enjouement du regard, d’en assurer la continuité, cette harmonie, le coup d’œil du grand peintre la détruit en une seconde, et à sa place il fait un regroupement des traits de la femme, de manière à donner satisfaction à un certain idéal féminin et pictural qu’il porte en lui. De même, il arrive souvent qu’à partir d’un certain âge, l’œil d’un grand chercheur trouve partout les éléments nécessaires à établir les rapports qui seuls l’intéressent. Comme ces ouvriers et ces joueurs qui ne font pas d’embarras et se contentent de ce qui leur tombe sous la main, ils pourraient dire de n’importe quoi : cela fera l’affaire. II

*[Françoise] Elle était surtout exaspérée par les biscottes de pain grillé que mangeait mon père. Elle était persuadée qu’il en usait pour faire des manières et la faire « valser ». « Je peux dire, approuvait le jeune valet de pied, que j’ai jamais vu ça ! » Il le disait comme s’il avait tout vu et si en lui les enseignements d’une expérience millénaire s’étendaient à tous les pays et à leurs usages parmi lesquels ne figurait nulle part celui du pain grillé. « Oui, oui, grommelait le maître d’hôtel, mais tout cela pourrait bien changer, les ouvriers doivent faire une grève au Canada et le ministre a dit l’autre soir à Monsieur qu’il a touché pour ça deux cent mille francs. » Le maître d’hôtel était loin de l’en blâmer, non qu’il ne fût lui-même parfaitement honnête, mais croyant tous les hommes politiques véreux, le crime de concussion lui paraissait moins grave que le plus léger délit de vol. Il ne se demandait même pas s’il avait bien entendu cette parole historique et il n’était pas frappé de l’invraisemblance qu’elle eût été dite par le coupable lui-même à mon père, sans que celui-ci l’eût mis dehors. Mais la philosophie de Combray empêchait que Françoise pût espérer que les grèves du Canada eussent une répercussion sur l’usage des biscottes : « Tant que le monde sera monde, voyez-vous, disait-elle, il y aura des maîtres pour nous faire trotter et des domestiques pour faire leurs caprices. » III

*M. de Guermantes disait bonjour dans la cour à deux couples qui tenaient plus ou moins à son monde : un ménage de cousins à lui, qui, comme les ménages d’ouvriers, n’était jamais à la maison pour soigner les enfants, car dès le matin la femme partait à la « Schola » apprendre le contrepoint et la fugue et le mari à son atelier faire de la sculpture sur bois et des cuirs repoussés ; puis le baron et la baronne de Norpois III

*[Charlus :] Tenez, mon neveu Saint-Loup est à la rigueur un bon camarade pour vous. Au point de vue de votre avenir, il ne pourra vous être utile en rien ; mais pour cela, moi je suffis. Et, somme toute, pour sortir avec vous, aux moments où vous aurez assez de moi, il me semble ne pas présenter d’inconvénient sérieux, à ce que je crois. Du moins, lui c’est un homme, ce n’est pas un de ces efféminés comme on en rencontre tant aujourd’hui qui ont l’air de petits truqueurs et qui mèneront peut-être demain à l’échafaud leurs innocentes victimes. (Je ne savais pas le sens de cette expression d’argot : «truqueur». Quiconque l’eût connue eût été aussi surpris que moi. Les gens du monde aiment volontiers à parler argot, et les gens à qui on peut reprocher certaines choses à montrer qu’ils ne craignent nullement de parler d’elles. Preuve d’innocence à leurs yeux. Mais ils ont perdu l’échelle, ne se rendent plus compte du degré à partir duquel une certaine plaisanterie deviendra trop spéciale, trop choquante, sera plutôt une preuve de corruption que de naïveté.) Il n’est pas comme les autres, il est très gentil, très sérieux.

Je ne pus m’empêcher de sourire de cette épithète de « sérieux » à laquelle l’intonation que lui prêta M. de Charlus semblait donner le sens de « vertueux », de « rangé », comme on dit d’une petite ouvrière qu’elle est « sérieuse ». III

*Le sixième jour, maman, pour obéir aux prières de grand’mère, dut la quitter un moment et faire semblant d’aller se reposer. J’aurais voulu, pour que ma grand’mère s’endormît, que Françoise restât sans bouger. Malgré mes supplications, elle sortit de la chambre ; elle aimait ma grand’mère ; avec sa clairvoyance et son pessimisme elle la jugeait perdue. Elle aurait donc voulu lui donner tous les soins possibles. Mais on venait de dire qu’il y avait un ouvrier électricien, très ancien dans sa maison, beau-frère de son patron, estimé dans notre immeuble où il venait travailler depuis de longues années, et surtout de Jupien. On avait commandé cet ouvrier avant que ma grand’mère tombât malade. Il me semblait qu’on eût pu le faire repartir ou le laisser attendre. Mais le protocole de Françoise ne le permettait pas, elle aurait manqué de délicatesse envers ce brave homme, l’état de ma grand’mère ne comptait plus. Quand au bout d’un quart d’heure, exaspéré, j’allai la chercher à la cuisine, je la trouvai causant avec lui sur le «carré» de l’escalier de service, dont la porte était ouverte, procédé qui avait l’avantage de permettre, si l’un de nous arrivait, de faire semblant qu’on allait se quitter, mais l’inconvénient d’envoyer d’affreux courants d’air. Françoise quitta donc l’ouvrier, non sans lui avoir encore crié quelques compliments, qu’elle avait oubliés, pour sa femme et son beau-frère. Souci caractéristique de Combray, de ne pas manquer à la délicatesse, que Françoise portait jusque dans la politique extérieure. Les niais s’imaginent que les grosses dimensions des phénomènes sociaux sont une excellente occasion de pénétrer plus avant dans l’âme humaine ; ils devraient au contraire comprendre que c’est en descendant en profondeur dans une individualité qu’ils auraient chance de comprendre ces phénomènes. Françoise avait mille fois répété au jardinier de Combray que la guerre est le plus insensé des crimes et que rien ne vaut sinon vivre. Or, quand éclata la guerre russo-japonaise, elle était gênée, vis-à-vis du czar, que nous ne nous fussions pas mis en guerre pour aider « les pauvres Russes » « puisqu’on est alliancé », disait-elle. Elle ne trouvait pas cela délicat envers Nicolas II qui avait toujours eu « de si bonnes paroles pour nous » ; c’était un effet du même code qui l’eût empêchée de refuser à Jupien un petit verre, dont elle savait qu’il allait « contrarier sa digestion », et qui faisait que, si près de la mort de ma grand’mère, la même malhonnêteté dont elle jugeait coupable la France, restée neutre à l’égard du Japon, elle eût cru la commettre, en n’allant pas s’excuser elle-même auprès de ce bon ouvrier électricien qui avait pris tant de dérangement. III

*Lasse, résignée, occupée pour plusieurs heures encore à sa tâche immémoriale, la grise journée filait sa passementerie de nacre et je m’attristais de penser que j’allais rester seul en tête à tête avec elle qui ne me connaissait pas plus qu’une ouvrière qui, installée près de la fenêtre pour voir plus clair en faisant sa besogne, ne s’occupe nullement de la personne présente dans la chambre. III

*Il est possible d’ailleurs, pour revenir à ces séances de la Chambre, que, quand elles s’ouvrent, les députés eux-mêmes soient pareils à l’homme de bon sens qui en lira le compte rendu. Apprenant que des ouvriers en grève ont envoyé leurs délégués auprès d’un ministre, peut-être se demandent-ils naïvement : « Ah ! voyons, que se sont-ils dit ? espérons que tout s’est arrangé », au moment où le ministre monte à la tribune dans un profond silence qui déjà met en goût d’émotions artificielles. Les premiers mots du ministre : « Je n’ai pas besoin de dire à la Chambre que j’ai un trop haut sentiment des devoirs du gouvernement pour avoir reçu cette délégation dont l’autorité de ma charge n’avait pas à connaître», sont un coup de théâtre, car c’était la seule hypothèse que le bon sens des députés n’eût pas faite. Mais justement parce que c’est un coup de théâtre, il est accueilli par de tels applaudissements que ce n’est qu’au bout de quelques minutes que peut se faire entendre le ministre, le ministre qui recevra, en retournant à son banc, les félicitations de ses collègues. On est aussi ému que le jour où il a négligé d’inviter à une grande fête officielle le président du Conseil municipal qui lui faisait opposition, et on déclare que dans l’une comme dans l’autre circonstance il a agi en véritable homme d’État. III

*[Charlus] je crois que toutes les places sont égales, et j’ai plus de sympathie pour un intelligent ouvrier que pour bien des ducs. III

*Bien vite, le lift, ayant retiré ce que j’eusse appelé sa livrée et ce qu’il nommait sa tunique, apparaissait en chapeau de paille, avec une canne, soignant sa démarche et le corps redressé, car sa mère lui avait recommandé de ne jamais prendre le genre « ouvrier » ou « chasseur ». De même que, grâce aux livres, la science l’est à un ouvrier qui n’est plus ouvrier quand il a fini son travail, de même, grâce au canotier et à la paire de gants, l’élégance devenait accessible au lift qui, ayant cessé, pour la soirée, de faire monter les clients, se croyait, comme un jeune chirurgien qui a retiré sa blouse, ou le maréchal des logis Saint-Loup sans uniforme, devenu un parfait homme du monde. IV

*Il fallait qu’il fût appelé par une visite bien importante pour qu’il « lâchât » les Verdurin le mercredi, l’importance ayant trait, d’ailleurs, plutôt à la qualité du malade qu’à la gravité de la maladie. Car Cottard, quoique bon homme, renonçait aux douceurs du mercredi non pour un ouvrier frappé d’une attaque, mais pour le coryza d’un ministre. IV

*« Mais qui est-ce qui est venu pour me voir ? — C’est le monsieur avec qui vous êtes sorti hier. Je vais aller chercher sa carte qui est chez mon concierge. » Comme, la veille, j’avais déposé Robert de Saint-Loup à la station de Doncières avant d’aller chercher Albertine, je crus que le lift voulait parler de Saint-Loup, mais c’était le chauffeur. Et en le désignant par ces mots : « Le monsieur avec qui vous êtes sorti », il m’apprenait par la même occasion qu’un ouvrier est tout aussi bien un monsieur que ne l’est un homme du monde. Leçon de mots seulement. Car, pour la chose, je n’avais jamais fait de distinction entre les classes. Et si j’avais, à entendre appeler un chauffeur un monsieur, le même étonnement que le comte X… qui ne l’était que depuis huit jours et à qui, ayant dit : « la Comtesse a l’air fatigué », je fis tourner la tête derrière lui pour voir de qui je voulais parler, c’était simplement par manque d’habitude du vocabulaire ; je n’avais jamais fait de différence entre les ouvriers, les bourgeois et les grands seigneurs, et j’aurais pris indifféremment les uns et les autres pour amis. Avec une certaine préférence pour les ouvriers, et après cela pour les grands seigneurs, non par goût, mais sachant qu’on peut exiger d’eux plus de politesse envers les ouvriers qu’on ne l’obtient de la part des bourgeois, soit que les grands seigneurs ne dédaignent pas les ouvriers comme font les bourgeois, ou bien parce qu’ils sont volontiers polis envers n’importe qui, comme les jolies femmes heureuses de donner un sourire qu’elles savent accueilli avec tant de joie. Je ne peux, du reste, pas dire que cette façon que j’avais de mettre les gens du peuple sur le pied d’égalité avec les gens du monde, très bien admise de ceux-ci, satisfît en revanche toujours pleinement ma mère. Non qu’humainement elle fît une différence quelconque entre les êtres, et si jamais Françoise avait du chagrin ou était souffrante, elle était toujours consolée et soignée par maman avec la même amitié, avec le même dévouement que sa meilleure amie. Mais ma mère était trop la fille de mon grand-père pour ne pas faire socialement acception des castes. Les gens de Combray avaient beau avoir du cœur, de la sensibilité, acquérir les plus belles théories sur l’égalité humaine, ma mère, quand un valet de chambre s’émancipait, disait une fois «vous» et glissait insensiblement à ne plus me parler à la troisième personne, avait de ces usurpations le même mécontentement qui éclate dans les Mémoires de Saint-Simon chaque fois qu’un seigneur qui n’y a pas droit saisit un prétexte de prendre la qualité d’« Altesse » dans un acte authentique, ou de ne pas rendre aux ducs ce qu’il leur devait et ce dont peu à peu il se dispense. Il y avait un « esprit de Combray » si réfractaire qu’il faudra des siècles de bonté (celle de ma mère était infinie), de théories égalitaires, pour arriver à le dissoudre. Je ne peux pas dire que chez ma mère certaines parcelles de cet esprit ne fussent pas restées insolubles. Elle eût donné aussi difficilement la main à un valet de chambre qu’elle lui donnait aisément dix francs (lesquels lui faisaient, du reste, beaucoup plus de plaisir). Pour elle, qu’elle l’avouât ou non, les maîtres étaient les maîtres et les domestiques étaient les gens qui mangeaient à la cuisine. Quand elle voyait un chauffeur d’automobile dîner avec moi dans la salle à manger, elle n’était pas absolument contente et me disait : « Il me semble que tu pourrais avoir mieux comme ami qu’un mécanicien », comme elle aurait dit, s’il se fût agi de mariage : « Tu pourrais trouver mieux comme parti. » IV

*[Charlus :] « Vous savez, me dit-il, en parlant du violoniste, qu’il n’est pas du tout ce que vous pourriez croire, c’est un petit très honnête, qui est toujours resté sage, très sérieux.» Et on sentait à ces mots que M. de Charlus considérait l’inversion sexuelle comme un danger aussi menaçant pour les jeunes gens que la prostitution pour les femmes, et que, s’il se servait pour Morel de l’épithète de « sérieux », c’était dans le sens qu’elle prend appliquée à une petite ouvrière. IV

*Mais malgré la richesse de ces œuvres où la contemplation de la nature a sa place à côté de l’action, à côté d’individus qui ne sont pas que des noms de personnages, je songeais combien tout de même ses œuvres participent à ce caractère d’être — bien que merveilleusement — toujours incomplètes, qui est le caractère de toutes les grandes œuvres du XIXe siècle, du XIXe siècle dont les plus grands écrivains ont manqué leurs livres, mais, se regardant travailler comme s’ils étaient à la fois l’ouvrier et le juge, ont tiré de cette autocontemplation une beauté nouvelle extérieure et supérieure à l’œuvre, lui imposant rétroactivement une unité, une grandeur qu’elle n’a pas. V

*Je continuais à jouer Tristan. Séparé de Wagner par la cloison sonore, je l’entendais exulter, m’inviter à partager sa joie, j’entendais redoubler le rire immortellement jeune et les coups de marteau de Siegfried ; du reste, plus merveilleusement frappées étaient ces phrases, plus librement l’habileté technique de l’ouvrier servait à leur faire quitter la terre, oiseaux pareils non au cygne de Lohengrin mais à cet aéroplane que j’avais vu à Balbec changer son énergie en élévation, planer au-dessus des flots, et se perdre dans le ciel.

*[Chez les Verdurin] On vous reprochait indirectement la quantité de vin qu’on avait bue. « Ça ne vous fait pas mal ? C’est bon pour un ouvrier. » V

*[Charlus :] Je suis bien vieux jeu, mais je ne comprends pas, dit-il du ton d’un vieux gallican parlant de certaines formes d’ultramontanisme, d’un royaliste libéral parlant de l’Action Française ou d’un disciple de Claude Monet, des cubistes. Je ne blâme pas ces novateurs, je les envie plutôt, je cherche à les comprendre, mais je n’y arrive pas. S’ils aiment tant la femme, pourquoi, et surtout dans ce monde ouvrier où c’est mal vu, où ils se cachent par amour-propre, ont-ils besoin de ce qu’ils appellent un môme ? C’est que cela leur représente autre chose. Quoi ? » V

*Pendant que j’ouvrais le Figaro, pour dire quelque chose et sans lever les yeux, je demandai à la petite : « Comment s’appelle ce que vous portez là en tricot rouge, c’est très joli. » Elle me répondit : « C’est mon golf. » Car, par une déchéance habituelle à toutes les modes, les vêtements et les mots qui, il y a quelques années, semblaient appartenir au monde relativement élégant des amies d’Albertine, étaient maintenant le lot des ouvrières. V

*Heureusement je trouvai fort à propos dans ma mémoire — comme il y a toujours toutes espèces de choses, les unes dangereuses, les autres salutaires dans ce fouillis où les souvenirs ne s’éclairent qu’un à un — je découvris, comme un ouvrier l’objet qui pourra servir à ce qu’il veut faire, une parole de ma grand’mère. Elle m’avait dit à propos d’une histoire invraisemblable que la doucheuse avait racontée à Mme de Villeparisis : «C’est une femme qui doit avoir la maladie du mensonge.» Ce souvenir me fut d’un grand secours. VI

*« Mon petit, m’écrivait Robert, si tu voyais tout ce monde, surtout les gens du peuple, les ouvriers, les petits commerçants qui ne se doutaient pas de ce qu’ils recélaient en eux d’héroïsme et seraient morts dans leur lit sans l’avoir soupçonné, courir sous les balles pour secourir un camarade, pour emporter un chef blessé, et frappés eux-mêmes, sourire au moment où ils vont mourir parce que le médecin-chef leur apprend que la tranchée a été reprise aux Allemands, je t’assure, mon cher petit, que cela donne une belle idée du Français et que ça fait comprendre les époques historiques qui nous paraissaient un peu extraordinaires dans nos classes. L’épopée est tellement belle que tu trouverais comme moi que les mots ne sont plus rien. Rodin ou Maillol pourraient faire un chef d’œuvre avec une matière affreuse qu’on ne reconnaîtrait pas. Au contact d’une telle grandeur, le mot « poilu » est devenu pour moi quelque chose dont je ne sens pas plus s’il a pu contenir d’abord une allusion ou une plaisanterie que quand nous lisons « chouans » par exemple. Mais je sens « poilu » déjà prêt pour de grands poètes comme les mots déluge, ou Christ, ou Barbares qui étaient déjà pétris de grandeur avant que s’en fussent servis Hugo, Vigny, ou les autres. Je dis que le peuple est ce qu’il y a de mieux, mais tout le monde est bien. VII

*Tout au plus est-il étrange qu’un partisan aveugle de l’Antiquité comme Brichot qui n’avait pas assez de sarcasmes pour Zola trouvant plus de poésie dans un ménage d’ouvriers, dans la mine, que dans les palais historiques, ou pour Goncourt mettant Diderot au-dessus d’Homère et Watteau au-dessus de Raphaël, ne cesse de nous répéter que les Thermopyles, qu’Austerlitz même, ce n’était rien à côté de Vauquois. VII

*Je pus apercevoir sans être vu dans l’obscurité, quelques militaires et deux ouvriers qui causaient tranquillement dans une petite pièce étouffée, prétentieusement ornée de portraits en couleurs de femmes découpés dans des magazines et des revues illustrées.

Ces gens causaient tranquillement, en train d’exposer des idées patriotiques : « Qu’est-ce que tu veux, on fera comme les camarades », disait l’un. « Ah ! pour sûr que je pense bien ne pas être tué » répondait à un vœu que je n’avais pas entendu, un autre qui à ce que je compris, repartait le lendemain pour un poste dangereux. « Par exemple, à vingt-deux ans, en n’ayant encore fait que six mois ce serait fort », criait-il avec un ton où perçait, encore plus que le désir de vivre longtemps, la conscience de raisonner juste, et comme si le fait de n’avoir que vingt-deux ans devait lui donner plus de chances de ne pas être tué et que ce dût être une chose impossible qu’il le fût. « À Paris c’est épatant, disait un autre ; on ne dirait pas qu’il y a la guerre. Et toi, Julot, tu t’engages toujours ? – Pour sûr que je m’engage, j’ai envie d’aller y taper un peu dans le tas à tous ces sales Boches. – Mais Joffre, c’est un homme qui couche avec les femmes des ministres, c’est pas un homme qui a fait quelque chose. – C’est malheureux d’entendre des choses pareilles, dit un aviateur un peu plus âgé, et, se tournant vers l’ouvrier qui venait de faire entendre cette proposition : « Je vous conseillerais pas de causer comme ça en première ligne, les poilus vous auraient vite expédié ». VII

*Il avait presque les larmes aux yeux en parlant de la mort de cet officier et le jeune homme de vingt-deux ans n’était pas moins ému. « Ah ! oui, ce sont de chics types. Des malheureux comme nous encore, ça n’a pas grand’chose à perdre, mais un monsieur qui a des tas de larbins, qui peut aller prendre son apéro tous les jours à 6 heures, c’est vraiment chouette ! On peut charrier tant qu’on veut mais quand on voit des types comme ça mourir, ça fait vraiment quelque chose. Le bon Dieu ne devrait pas permettre que des riches comme ça, ça meure ; d’abord ils sont trop utiles à l’ouvrier. Rien qu’à cause d’une mort comme ça, faudra tuer tous les Boches jusqu’au dernier. VII

*Il est probable que si l’on avait demandé leur carte de visite à tous ces hommes on eût été surpris de voir qu’ils appartenaient à une haute classe sociale. Mais quelque vice, et le plus grand de tous, le manque de volonté qui empêche de résister à aucun, les réunissait là, dans des chambres isolées il est vrai, mais chaque soir me dit-on, de sorte que si leur nom était connu des femmes du monde, celles-ci avaient peu à peu perdu de vue leur visage, et n’avaient plus jamais l’occasion de recevoir leur visite. Ils recevaient encore des invitations mais l’habitude les ramenait au mauvais lieu composite. Ils s’en cachaient peu du reste, au contraire des petits chasseurs, ouvriers, etc., qui servaient à leur plaisir. Et en dehors de beaucoup de raisons que l’on devine, cela se comprend par celle-ci : pour un employé d’industrie, pour un domestique, aller là c’était comme pour une femme qu’on croyait honnête, aller dans une maison de passe. Certains qui avouaient y être allés se défendaient d’y être plus jamais retournés, et Jupien lui-même, mentant pour protéger leur réputation ou éviter des concurrences affirmait : « Oh ! non, il ne vient pas chez moi, il ne voudrait pas y venir ». Pour des hommes du monde, c’est moins grave, d’autant plus que les autres gens du monde qui n’y vont pas, ne savent pas ce que c’est et ne s’occupent pas de votre vie. VII

*Françoise était d’autant plus troublée de ces paroles qu’en effet après avoir cru les optimistes plutôt que le maître d’hôtel, elle voyait que la guerre, qu’elle avait cru devoir finir en quinze jours malgré « l’envahition de la pauvre Belgique », durait toujours, qu’on n’avançait pas, phénomène de fixation des fronts dont elle comprenait mal le sens, et qu’enfin un des innombrables « filleuls » à qui elle donnait tout ce qu’elle gagnait chez nous, lui racontait qu’on avait caché telle chose, telle autre. « Tout cela retombera sur l’ouvrier, concluait le maître d’hôtel. On vous prendra votre champ, Françoise – Ah ! Seigneur Dieu ». Mais à ces malheurs lointains, il en préférait de plus proches et dévorait les journaux dans l’espoir d’annoncer une défaite à Françoise. VII

*Je sentais que je n’aurais pas à m’embarrasser des diverses théories littéraires qui m’avaient un moment troublé – notamment celles que la critique avait développées au moment de l’affaire Dreyfus et avait reprises pendant la guerre et qui tendaient à « faire sortir l’artiste de sa tour d’ivoire », à traiter de sujets non frivoles ni sentimentaux, à peindre de grands mouvements ouvriers, et à défaut de foules à tout le moins non plus d’insignifiants oisifs (« j’avoue que la peinture de ces inutiles m’indiffère assez » disait Bloch), mais de nobles intellectuels ou des héros. VII

*L’idée d’un art populaire comme d’un art patriotique, si même elle n’avait pas été dangereuse, me semblait ridicule. S’il s’agissait de le rendre accessible au peuple, on sacrifiait les raffinements de la forme « bons pour des oisifs » ; or, j’avais assez fréquenté de gens du monde pour savoir que ce sont eux les véritables illettrés et non les ouvriers électriciens. À cet égard, un art populaire par la forme eût été destiné plutôt aux membres du Jockey qu’à ceux de la Confédération générale du Travail ; quant aux sujets, les romans populaires enivrent autant les gens du peuple que les enfants ces livres qui sont écrits pour eux. On cherche à se dépayser en lisant et les ouvriers sont aussi curieux des princes, que les princes des ouvriers. VII

*D’ailleurs, la fille de la Berma n’eût-elle pas eu sans cesse des ouvriers chez elle, qu’elle eût fatigué sa mère, comme les forces attractives féroces et légères de la jeunesse fatiguent la vieillesse, la maladie qui se surmènent à vouloir les suivre. Tous les jours c’était un déjeuner nouveau et on eût trouvé la Berma égoïste d’en priver sa fille, même de ne pas assister au déjeuner où on comptait pour attirer bien difficilement quelques relations récentes et qui se faisaient tirer l’oreille, sur la présence prestigieuse de la mère illustre. VII

*Je savais très bien que mon cerveau était un riche bassin minier, où il y avait une étendue immense et fort diverse de gisements précieux. Mais aurais-je le temps de les exploiter ? J’étais la seule personne capable de le faire. Pour deux raisons : avec ma mort eût disparu non seulement le seul ouvrier mineur capable d’extraire ces minerais, mais encore le gisement lui-même ; or, tout à l’heure, quand je rentrerais chez moi, il suffirait de la rencontre de l’auto que je prendrais avec une autre pour que mon corps fût détruit et que mon esprit fût forcé d’abandonner à tout jamais mes idées nouvelles. Or, par une bizarre coïncidence, cette crainte raisonnée du danger naissait en moi à un moment où, depuis peu, l’idée de la mort m’était devenue indifférente. La crainte de n’être plus moi m’avait fait jadis horreur et à chaque nouvel amour que j’éprouvai (pour Gilberte, pour Albertine), parce que je ne pouvais supporter l’idée qu’un jour l’être qui les aimait n’existerait plus, ce qui serait comme une espèce de mort. Mais à force de se renouveler, cette crainte s’était naturellement changée en un calme confiant. VII

 

Demain, les bourgeois.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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