Mots d’Oriane (38)

38

Un mot d’Oriane. Sur Hugo.

— Mais, ma chère, vous savez que ce n’est pas une découverte que vous faites en nous parlant de Victor Hugo, continua la duchesse en s’adressant cette fois à Mme d’Arpajon qu’elle venait de voir tourner la tête d’un air inquiet. N’espérez pas lancer ce débutant. Tout le monde sait qu’il a du talent. Ce qui est détestable c’est le Victor Hugo de la fin, la Légende des Siècles, je ne sais plus les titres. Mais les Feuilles d’Automne, les Chants du Crépuscule, c’est souvent d’un poète, d’un vrai poète. Même dans les Contemplations, ajouta la duchesse, que ses interlocuteurs n’osèrent pas contredire et pour cause, il y a encore de jolies choses. Mais j’avoue que j’aime autant ne pas m’aventurer après le Crépuscule ! Et puis dans les belles poésies de Victor Hugo, et il y en a, on rencontre souvent une idée, même une idée profonde. »

Et avec un sentiment juste, faisant sortir la triste pensée de toutes les forces de son intonation, la posant au delà de sa voix, et fixant devant elle un regard rêveur et charmant, la duchesse dit lentement :

— Tenez :

La douleur est un fruit, Dieu ne le fait pas croître

Sur la branche trop faible encor pour le porter,

ou bien encore :

Les morts durent bien peu,

Hélas, dans le cercueil ils tombent en poussière

Moins vite qu’en nos cœurs!

Et tandis qu’un sourire désenchanté fronçait d’une gracieuse sinuosité sa bouche douloureuse, la duchesse fixa sur Mme d’Arpajon le regard rêveur de ses yeux clairs et charmants. Je commençais à les connaître, ainsi que sa voix, si lourdement traînante, si âprement savoureuse.

[…]

Cependant c’est l’œil brillant de satisfaction que M. de Guermantes avait écouté sa femme parler de Victor Hugo à « brûle-pourpoint » et en citer ces quelques vers. La duchesse avait beau l’agacer souvent, dans des moments comme ceux-ci il était fier d’elle. « Oriane est vraiment extraordinaire. Elle peut parler de tout, elle a tout lu. Elle ne pouvait pas deviner que la conversation tomberait ce soir sur Victor Hugo. Sur quelque sujet qu’on l’entreprenne, elle est prête, elle peut tenir tête aux plus savants. Ce jeune homme doit être subjugué.

— Mais changeons de conversation, ajouta Mme de Guermantes, parce qu’elle est très susceptible. Vous devez me trouver bien démodée, reprit-elle en s’adressant à moi, je sais qu’aujourd’hui c’est considéré comme une faiblesse d’aimer les idées en poésie, la poésie où il y a une pensée. (III)


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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