Mots d’Oriane (33)

33

Un mot d’Oriane. Indigné ?

— C’est M. Legrandin, dit à mi-voix Mme de Villeparisis ; il a une sœur qui s’appelle Mme de Cambremer, ce qui ne doit pas, du reste, te dire plus qu’à moi.

— Comment, mais je la connais parfaitement, s’écria en mettant sa main devant sa bouche Mme de Guermantes. Ou plutôt je ne la connais pas, mais je ne sais pas ce qui a pris à Basin, qui rencontre Dieu sait où le mari, de dire à cette grosse femme de venir me voir. Je ne peux pas vous dire ce que ç’a été que sa visite. Elle m’a raconté qu’elle était allée à Londres, elle m’a énuméré tous les tableaux du British. Telle que vous me voyez, en sortant de chez vous je vais fourrer un carton chez ce monstre. Et ne croyez pas que ce soit des plus faciles, car sous prétexte qu’elle est mourante elle est toujours chez elle et, qu’on y aille à sept heures du soir ou à neuf heures du matin, elle est prête à vous offrir des tartes aux fraises. Mais bien entendu, voyons, c’est un monstre, dit Mme de Guermantes à un regard interrogatif de sa tante. C’est une personne impossible : elle dit « plumitif », enfin des choses comme ça. — Qu’est-ce que ça veut dire « plumitif » ? demanda Mme de Villeparisis à sa nièce ? — Mais je n’en sais rien ! s’écria la duchesse avec une indignation feinte. Je ne veux pas le savoir. Je ne parle pas ce français-là. Et voyant que sa tante ne savait vraiment pas ce que voulait dire plumitif, pour avoir la satisfaction de montrer qu’elle était savante autant que puriste et pour se moquer de sa tante après s’être moquée de Mme de Cambremer : « Mais si, dit-elle avec un demi-rire, que les restes de la mauvaise humeur jouée réprimaient, tout le monde sait ça, un plumitif c’est un écrivain, c’est quelqu’un qui tient une plume. Mais c’est une horreur de mot. C’est à vous faire tomber vos dents de sagesse. Jamais on ne me ferait dire ça… Comment, c’est le frère ! je n’ai pas encore réalisé. Mais au fond ce n’est pas incompréhensible. Elle a la même humilité de descente de lit et les mêmes ressources de bibliothèque tournante. Elle est aussi flagorneuse que lui et aussi embêtante. Je commence à me faire assez bien à l’idée de cette parenté. » (III)


CATEGORIES : Divertissement/ AUTHOR : patricelouis

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