Des personnages « bêtifiés »

Des personnages « bêtifiés »

 

Je crois que j’ai un co-auteur… Mon chat ne me quitte pas quand j’écris mes chroniques. Il se place même de telle façon qu’il a l’air de vouloir les co-signer.

1 Le chat auteur 2 Le chat auteur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et si je fais mine de me rebeller, il ne fait pas semblant, lui, en me mordant — ici, le pouce.

3 Le chat mordeur

 

Dans À la Recherche du Temps perdu, à l’inverse, ce sont des personnages qui se retrouvent dans la peau d’animaux parce que d’autres les considèrent comme tels.

C’est d’abord Mme Swann qui voir le jeune Héros comme un canard du Bois de Boulogne à qui elle jette du pain ; c’est ensuite et de même la princesse de Luxembourg qui, au Jardin d’Acclimatation, offre un pain de seigle au Héros et à sa grand’mère, « du genre de ceux qu’on jette aux canards » [au passage, je ne comprends pas l’allusion, un peu plus loin à « Mme de Villeparisis, restée si longtemps pour moi la dame qui m’avait donné une boîte de chocolat tenue par un canard » — obscur !] ; c’est enfin le baron de Charlus qui prend et caresse la main du docteur Cottard, « avec une bonté de maître flattant le museau de son cheval et lui donnant du sucre ».

 

Braves bêtes, va !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Mais déjà j’étais tout près de Mme Swann, alors je lui tirais un si grand coup de chapeau, si étendu, si prolongé, qu’elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Des gens riaient. Quant à elle, elle ne m’avait jamais vu avec Gilberte, elle ne savait pas mon nom, mais j’étais pour elle — comme un des gardes du Bois, ou le batelier ou les canards du lac à qui elle jetait du pain — un des personnages secondaires, familiers, anonymes, aussi dénués de caractères individuels qu’un « emploi de théâtre », de ses promenades au bois. I

 

*Cependant la princesse de Luxembourg nous avait tendu la main et, de temps en temps, tout en causant avec la marquise, elle se détournait pour poser de doux regards, sur ma grand’mère et sur moi, avec cet embryon de baiser qu’on ajoute au sourire quand celui-ci s’adresse à un bébé avec sa nounou. Même dans son désir de ne pas avoir l’air de siéger dans une sphère supérieure à la nôtre, elle avait sans doute mal calculé la distance, car, par une erreur de réglage, ses regards s’imprégnèrent d’une telle bonté que je vis approcher le moment où elle nous flatterait de la main comme deux bêtes sympathiques qui eussent passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin d’Acclimatation. Aussitôt du reste cette idée d’animaux et de Bois-de-Boulogne prit plus de consistance pour moi. C’était l’heure où la digue est parcourue par des marchands ambulants et criards qui vendent des gâteaux, des bonbons, des petits pains. Ne sachant que faire pour nous témoigner sa bienveillance, la princesse arrêta le premier qui passa ; il n’avait plus qu’un pain de seigle, du genre de ceux qu’on jette aux canards. La princesse le prit et me dit : « C’est pour votre grand’mère. » Pourtant, ce fut à moi qu’elle le tendit, en me disant avec un fin sourire : « Vous le lui donnerez vous-même », pensant qu’ainsi mon plaisir serait plus complet s’il n’y avait pas d’intermédiaires entre moi et les animaux. D’autres marchands s’approchèrent, elle remplit mes poches de tout ce qu’ils avaient, de paquets tout ficelés, de plaisirs, de babas et de sucres d’orge. Elle me dit : « Vous en mangerez et vous en ferez manger aussi à votre grand’mère » et elle fit payer les marchands par le petit nègre habillé en satin rouge qui la suivait partout et qui faisait l’émerveillement de la plage. Puis elle dit adieu à Mme de Villeparisis et nous tendit la main avec l’intention de nous traiter de la même manière que son amie, en intimes et de se mettre à notre portée. Mais cette fois, elle plaça sans doute notre niveau un peu moins bas dans l’échelle des êtres, car son égalité avec nous fut signifiée par la princesse à ma grand’mère au moyen de ce tendre et maternel sourire qu’on adresse à un gamin quand on lui dit au revoir comme à une grande personne. Par un merveilleux progrès de l’évolution, ma grand’mère n’était plus un canard ou une antilope, mais déjà ce que Mme Swann eût appelé un « baby ». II

 

*Ainsi s’apparentait, et de tout près, aux Guermantes, cette Mme de Villeparisis, restée si longtemps pour moi la dame qui m’avait donné une boîte de chocolat tenue par un canard, quand j’étais petit, plus éloignée alors du côté de Guermantes que si elle avait été enfermée dans le côté de Méséglise, moins brillante, moins haut située par moi que l’opticien de Combray, et qui maintenant subissait brusquement une de ces hausses fantastiques, parallèles aux dépréciations non moins imprévues d’autres objets que nous possédons, lesquelles — les unes comme les autres — introduisent dans notre adolescence et dans les parties de notre vie où persiste un peu de notre adolescence, des changements aussi nombreux que les métamorphoses d’Ovide. II

 

*M. de Charlus, désireux de témoigner sa reconnaissance au docteur de la même façon que M. le duc son frère eût arrangé le col du paletot de mon père, comme une duchesse surtout eût tenu la taille à une plébéienne, approcha sa chaise tout près de celle du docteur, malgré le dégoût que celui-ci lui inspirait. Et non seulement sans plaisir physique, mais surmontant une répulsion physique, en Guermantes, non en inverti, pour dire adieu au docteur il lui prit la main et la lui caressa un moment avec une bonté de maître flattant le museau de son cheval et lui donnant du sucre. Mais Cottard, qui n’avait jamais laissé voir au baron qu’il eût même entendu courir de vagues mauvais bruits sur ses mœurs, et ne l’en considérait pas moins, dans son for intérieur, comme faisant partie de la classe des «anormaux» (même, avec son habituelle impropriété de termes et sur le ton le plus sérieux, il disait d’un valet de chambre de M. Verdurin : « Est-ce que ce n’est pas la maîtresse du baron ? »), personnages dont il avait peu l’expérience, se figura que cette caresse de la main était le prélude immédiat d’un viol, pour l’accomplissement duquel il avait été, le duel n’ayant servi que de prétexte, attiré dans un guet-apens et conduit par le baron dans ce salon solitaire où il allait être pris de force. N’osant quitter sa chaise, où la peur le tenait cloué, il roulait des yeux d’épouvante, comme tombé aux mains d’un sauvage dont il n’était pas bien assuré qu’il ne se nourrît pas de chair humaine. Enfin M. de Charlus, lui lâchant la main et voulant être aimable jusqu’au bout : « Vous allez prendre quelque chose avec nous, comme on dit, ce qu’on appelait autrefois un mazagran ou un gloria, boissons qu’on ne trouve plus, comme curiosités archéologiques, que dans les pièces de Labiche et les cafés de Doncières. Un « gloria » serait assez convenable au lieu, n’est-ce pas, et aux circonstances, qu’en dites-vous ? — Je suis président de la ligue antialcoolique, répondit Cottard. IV

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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