Tourisme : faire d’Illiers-Combray un songe

Tourisme : faire d’Illiers-Combray un songe

 

Depuis mon installation à Illiers-Combray, je me désole de voir le peu de cas que ses habitants font de Proust et de son œuvre…

Relisant pour la énième fois Le Temps retrouvé, je viens de comprendre pourquoi ils paraissent indifférents : leurs rêves sont ailleurs, ou, plus exactement, ici ne sont pas les leurs.

J’en avais une préscience mal formulée en comparant leur rapport à la Maison de tante Léonie à celui des Parisiens avec la Tour Eiffel : ils ne la visitent pas plus que les habitants de la Capitale ne montent sur le monument de Gustave. Ni les uns ni les autres n’en éprouvent le besoin. Il leur suffit de savoir que c’est là, qu’ils peuvent s’y rendre quand ils en auront envie, et tant pis si ça ne leur chante jamais, ou seulement quand des proches — exilés hors du canton pour les premiers, cousins de province ou amis étrangers pour les seconds — les viennent voir. À ce moment-là, et seulement en cette circonstance, ils peuvent s’approprier la maison ou la tour.

 

Dans le dernier tome de la Recherche, c’est la cathédrale parisienne qui remplit cet office :

*Françoise, quand je lui parlais d’une église de Milan – ville ou elle n’irait probablement jamais – ou de la cathédrale de Reims – fût-ce même de celle d’Arras ! – qu’elle ne pourrait voir puisqu’elles étaient plus ou moins détruites, enviait les riches qui peuvent s’offrir le spectacle de pareils trésors, et s’écriait avec un regret nostalgique : « Ah ! comme cela devait être beau ! », elle qui, habitant maintenant Paris depuis tant d’années, n’avait jamais eu la curiosité d’aller voir Notre-Dame. C’est que Notre-Dame faisait précisément partie de Paris, de la ville ou se déroulait la vie quotidienne de Françoise et où en conséquence il était difficile à notre vieille servante – comme il l’eût été à moi si l’étude de l’architecture n’avait pas corrigé en moi sur certains points les instincts de Combray – de situer les objets de ses songes.

 

La question se pose alors ainsi : comment faire d’Illiers-Combray l’objet des songes de celles et ceux qui y vivent ?

La réponse se présente sans doute de cette façon : en l’externalisant, en gommant Illiers pour ne retenir que Combray, en remplaçant la réalité par la fiction. Reste aux professionnels qui ont la charge de dynamiser la petite cité, de le concrétiser. C’est ce qu’on leur a confié.

Dans sa quotidienneté, une ville ne fait pas rêver. Il faut s’en extraire par l’art qui nous dit que, pas plus que Notre-Dame de Paris, la maison de tante Léonie n’est un endroit banal. C’est un lieu étrange bénéficiant de la même extraterritorialité que les ambassades étrangères, à laquelle s’ajoute l’extratemporalité. Y entrer, c’est sortir de son quotidien, fuir les proximités.

Ainsi d’ailleurs se présente la magie née de toute création artistique, de toute œuvre de l’esprit — à commencer par les romans et le plus monumental d’entre eux, À la Recherche du Temps perdu. Songeons-y.

 

Demain, d’autres modestes réflexions, peut-être même des suggestions.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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