Yvette et Marcel…

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Yvette et Marcel…

 

On se lève tous pour Yvette…

Elle n’a droit qu’à quatre mots dans une phrase de Sodome et Gomorrhe :

*le duc de Guermantes, lequel parlait du même ton cérémonieusement méprisant des « chansons de Mademoiselle Yvette Guilbert » et des « expériences de Monsieur Charcot ».

 

Ainsi, la chanteuse de café-concert est curieusement associée à un ponte de la médecine, le neurologue Jean-Martin Charcot dont les travaux sur l’hypnose et l’hystérie conduiront, en 1885, un de ses disciples à révolutionner la médecine ?

Qui est cet élève ? Sigmund Freud, l’inventeur de la psychanalyse. Le médecin viennois revient en France en 1889 pour assister, en juillet, au Congrès international de psychologie de Paris. Dans la foulée, en août, pour se distraire, il va applaudir Yvette Guilbert à l’Eldorado (elle se produira plus tard au… Divan !). Pourquoi ce choix ? Freud a suivi ainsi les conseils d’Augustine-Victoire Durvis, héritière d’une maison de couture, et épouse… du professeur Charcot.

1 Yvette Guilbert par Toulouse-Lautrec, 18942 Sigmund Freud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Proust, qui consacre son tout premier article à la chanteuse, dans Le Mensuel en février 1891, connaît-il cette conjonction Yvette/Sigmund (ils s’écriront régulièrement) quand il rédige cette phrase de la Recherche où la chanteuse de goualante et l’austère théoricien de l’inconscient cohabitent ? Il ne peut y avoir de hasard que les deux noms soient unis dans le mépris du duc de Guermantes.

 

Un siècle plus tard, deux passionnés de Proust confessent leur attachement à la chanteuse de caf’conc’ au répertoire célèbre : Mme Arthur, le Fiacre, l’Éloge des vieux… Le fou de Proust est le premier. Toute sa jeunesse, il a chanté en famille, l’inénarrable Verligodin, chanson du XVe ou XVIe siècle, dialogue tendu entre deux époux, reconstitué par Yvette Guilbert. Et c’est à la seconde — puisqu’il s’agit d’une dame — qu’il l’offre.

 

Chère Marcelita Swann — puisque vous êtes la destinataire — j’espère bien un jour chanter Verligodin avec vous.

 

D’où venez-vous, d’où venez-vous donc mon joli Verligodin

D’où venez-vous, d’où venez-vous donc mon ami doux ?

Ben je viens de la foire

Vous venez de la foire ? mais y’a pas de foire

Mais si parbleu quoé je viens de la foire

 

Et que m’avez-vous donc rapporté mon joli Verligodin ?

Que m’avez-vous donc rapporté mon ami doux ?

Quatre balais

Quatre balais ? mais je vois point de balais

Mais si parbleu quoé quatre balais

 

Eh ben ! où c’est t-y que vous les avez mis mon joli Verligodin ?

Eh ben ! où c’est t-y que vous les avez mis mon ami doux ?

Dans un coin

Dans un coin ? mais je vois pas de coin

Mais si parbleu quoé dans un coin

 

Mais pourquoi donc vous fâchez-vous mon joli Verligodin ?

Mais pourquoi donc vous fâchez-vous mon ami doux ?

Bah ! je suis malade

Vous êtes malade ? vous êtes point malade

Mais si parbleu quoé je suis malade

 

Eh ben ! alors, alors soignez-vous mon joli Verligodin

Eh ben ! alors soignez-vous mon ami doux

Ben j’ai point le sou

Vous avez point le sou ! vous êtes riche comme tout

Mais non parbleu quoé j’ai point le sou

 

Sous votre matelas y’a plus de trois cents francs mon joli Verligodin

Sous votre matelas y’a plus de trois cents francs mon ami doux

mais comment que tu le sais ?

Ah ! comme ça je le sais,

Je vois ben que tu le sais mais parbleu comment que tu le sais

 

Dame vous nous laissez tous crever de faim mon joli Verligodin

Dame vous nous laissez tous crever de faim mon ami doux

Ah ! mais c’est mon bien

Ah oui, c’est t-y pas aussi le mien ?

Ah non parbleu quoé c’est mon bien

 

Ah ! quand vous mourrez je sais ben ce qu’arrivera mon joli Verligodin

Quand vous mourrez je sais ben ce qu’arrivera mon ami doux

Ben quoé on m’enterrera

Ah oui ! et le curé c’est qui qui paiera?

Ah! alors là je m’en fous hé ! on m’enterrera

 

Vous savez ce qui diront vos enfants mon joli Verligodin

Vous savez ce qui diront vos enfants mon ami doux

Y diront « Tiens le vieux est mort y gueulera pus »

Eh ben ils ont torts, je gueulerai encore

 

Notre proustienne de New York a sa propre histoire avec Yvette et Marcel. Et elle est bien belle. Vous en aurez le récit par elle-même demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Yvette et Marcel…”

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  1. Merci de m’avoir rappelé l’existence de « Verligodin » que j’ai moi aussi beaucoup chanté il y a des décennies. Je me suis surpris à être capable de la chanter,de mémoire,d’une traite et avec l’accent.
    Sacré Yvette!
    Mais à l’instant même où j’entonnais le dernier couplet je tressaillis,attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi. D’où pouvait il venir? Je chante « Verligodin » une deuxième fois, rien de plus. Une troisième fois…et tout à coup le souvenir m’est apparu. Gordes, les nuits d’été, le placis, le bruit des grillons,l’odeur des herbes sèches, le lever de la pleine lune entre les cyprès, les phares des voitures au loin sur la route,les chansons reprises en canon….etc..
    Sacré Madeleine!
    Et merci d’avoir fait remonter ces émotions.

    • patricelouis says: -#2

      C’est exactement ça. Je n’aurais pas dit mieux, et même l’aurais-je essayé qu’il n’y aurait pas eu une telle émotion…

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