Albertine et le pianola

Albertine et le pianola

 

Bizarrement, c’est une obsession d’Albertine et le Héros la relaie avec force.

À l’idée de quitter son amour, elle exprime son désarroi de devoir perdre la chambre, les fauteuils et… le pianola. L’épisode se trouve dans La Prisonnière. Proust le rappelle dans La Fugitive, pas une, non, deux fois. Les éléments peuvent changer (des livres remplaçant les fauteuils), mais l’instrument est toujours cité, en tout, douze occurrences dans les deux tomes.

Vous avez dit pianola ! Quézaco ?

C’est un piano mécanique.

Pianola Steinway

Pianola Steinway

 

Grâce à un système pneumatique, il reproduit de la musique à partir de rouleaux en papier ou en carton perforé. À la place du pianiste, les touches et les pédales sont actionnées par des systèmes mécaniques, pneumatiques, et plus tard électriques. Nul besoin donc d’être un grand interprète… L’appareil a plusieurs inventeurs, dont Henri Fourneaux en 1863 qui l’appelle « pianista ». Le plus connu est le « pianola » d’Edwin Scott Votey, créé en 1895. À l’origine, c’est une marque déposée par The Aeolian Company de New York, mais pianola devient vite un terme générique.

À partir de 1905, le piano mécanique « à reproduire » arrive sur le marché. Alors que la musique était auparavant transcrite, littéralement perforée, à partir d’une partition, les nouveaux systèmes permettent eux de reproduire sur rouleau la dimension artistique de la prestation d’un pianiste, en incorporant des nuances dans la dynamique, le tempo et même dans l’usage des pédales. Grâce aux perfectionnements technologiques constants dans le domaine de l’électricité, il devient possible de reproduire automatiquement et fidèlement au piano une exécution originale.

Avec le phonographe, l’instrument constitue — pour ceux qui peuvent se le permettre — les deux principales sources de musique dans les foyers du début du XXe siècle.

Les plus grands pianistes et compositeurs de leur temps, comme Grieg, Rachmaninov, Debussy, Ravel, Mahler, Richard Strauss, Stravinsky mais aussi Paderewski, Josef Hofmann, Leschetizsky et Horowitz ont ainsi réalisé des enregistrements pour piano mécanique.

Les années 1930 voient disparaître le pianola victime de la radio et du phonographe électrique. (Source : http://www.pianola.be/fr/pianola.htm)

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Elle regarda la chambre, le pianola, les fauteuils de satin bleu. « Je ne peux pas me faire encore à l’idée que je ne verrai plus tout cela ni demain, ni après-demain, ni jamais. Pauvre petite chambre ! V, 246

*Alors, pour changer le cours de mes pensées, plutôt que de commencer avec Albertine une partie de cartes ou de dames, je lui demandais de me faire un peu de musique. Je restais dans mon lit et elle allait s’asseoir au bout de la chambre devant le pianola, entre les portants de la bibliothèque. Elle choisissait des morceaux ou tout nouveaux ou qu’elle ne m’avait encore joués qu’une fois ou deux V, 256

*Venez, petite fille, que je vous embrasse pour vous remercier de vous rappeler si bien ce que je dis, vous retournerez au pianola après. V, 261

*Ce n’était pas, du reste, que de la musique de lui que me jouait Albertine ; le pianola était par moments pour nous comme une lanterne magique scientifique (historique et géographique), et sur les murs de cette chambre de Paris, pourvue d’inventions plus modernes que celle de Combray, je voyais, selon qu’Albertine jouait du Rameau ou du Borodine, s’étendre tantôt une tapisserie du XVIIIe siècle semée d’Amours sur un fond de roses, tantôt la steppe orientale où les sonorités s’étouffent dans l’illimité des distances et le feutrage de la neige. Et ces décorations fugitives étaient, d’ailleurs, les seules de ma chambre, car si, au moment où j’avais hérité de ma tante Léonie, je m’étais promis d’avoir des collections comme Swann, d’acheter des tableaux, des statues, tout mon argent passait à avoir des chevaux, une automobile, des toilettes pour Albertine. Mais ma chambre ne contenait-elle pas une œuvre d’art plus précieuse que toutes celles-là ? C’était Albertine elle-même. Je la regardais. C’était étrange pour moi de penser que c’était elle, elle que j’avais crue si longtemps impossible même à connaître, qui aujourd’hui, bête sauvage domestiquée, rosier à qui j’avais fourni le tuteur, le cadre, l’espalier de sa vie, était ainsi assise, chaque jour, chez elle, près de moi, devant le pianola, adossée à ma bibliothèque. Ses épaules, que j’avais vues baissées et sournoises quand elle rapportait les clubs de golf, s’appuyaient à mes livres. Ses belles jambes, que le premier jour j’avais imaginées avec raison avoir manœuvré pendant toute son adolescence les pédales d’une bicyclette, montaient et descendaient tour à tour sur celles du pianola, où Albertine, devenue d’une élégance qui me la faisait sentir plus à moi, parce que c’était de moi qu’elle lui venait, posait ses souliers en toile d’or. Ses doigts, jadis familiers du guidon, se posaient maintenant sur les touches comme ceux d’une sainte Cécile. Son cou dont le tour, vu de mon lit, était plein et fort, à cette distance et sous la lumière de la lampe paraissait plus rose, moins rose pourtant que son visage incliné de profil, auquel mes regards, venant des profondeurs de moi-même, chargés de souvenirs et brûlants de désir, ajoutaient un tel brillant, une telle intensité de vie que son relief semblait s’enlever et tourner avec la même puissance presque magique que le jour, à l’hôtel de Balbec, où ma vue était brouillée par mon trop grand désir de l’embrasser ; j’en prolongeais chaque surface au delà de ce que j’en pouvais voir et sous ce qui me le cachait et ne me faisait que mieux sentir — paupières qui fermaient à demi les yeux, chevelure qui cachait le haut des joues — le relief de ces plans superposés. Ses yeux (comme, dans un minerai d’opale où elle est encore engainée, les deux plaques seules polies encore) devenus plus résistants que du métal tout en restant plus brillants que de la lumière, faisaient apparaître, au milieu de la matière aveugle qui les surplombe, comme les ailes de soie mauve d’un papillon qu’on aurait mis sous verre. Ses cheveux, noirs et crespelés, montrant d’autres ensembles selon qu’elle se tournait vers moi pour me demander ce qu’elle devait jouer, tantôt une aile magnifique, aiguë à sa pointe, large à sa base, noire, empennée et triangulaire, tantôt tressant le relief de leurs boucles en une chaîne puissante et variée, pleine de crêtes, de lignes de partage, de précipices, avec leur fouetté si riche et si multiple, semblaient dépasser la variété que réalise habituellement la nature et répondre plutôt au désir d’un sculpteur qui accumule les difficultés pour faire valoir la souplesse, la fougue, le fondu, la vie de son exécution, et faisaient ressortir davantage, en les interrompant pour les recouvrir, la courbe animée et comme la rotation du visage lisse et rose, du mat verni d’un bois peint. Et par contraste avec tant de relief, par l’harmonie aussi qui les unissait à elle, qui avait adapté son attitude à leur forme et à leur utilisation, le pianola qui la cachait à demi comme un buffet d’orgues, la bibliothèque, tout ce coin de la chambre semblait réduit à n’être plus que le sanctuaire éclairé, la crèche de cet ange musicien, œuvre d’art qui, tout à l’heure, par une douce magie, allait se détacher de sa niche et offrir à mes baisers sa substance précieuse et rose. Mais non, Albertine n’était nullement pour moi une œuvre d’art. V, 263-264

*Je me remis sur mes jambes ; je n’avançais dans la chambre qu’avec une prudence infinie, je me plaçais de façon à ne pas apercevoir la chaise d’Albertine, le pianola sur les pédales duquel elle appuyait ses mules d’or, un seul des objets dont elle avait usé et qui tous, dans le langage particulier que leur avaient enseigné mes souvenirs, semblaient vouloir me donner une traduction, une version différente, m’annoncer une seconde fois la nouvelle de son départ. VI, 8

*Je revoyais Albertine s’asseyant à son pianola, rose sous ses cheveux noirs ; VI, 57

*Pensez, s’il vous arrivait un accident je ne m’en consolerais pas », et elle : « Mais il peut m’arriver un accident » ; à Paris, le soir où j’avais fait semblant de vouloir la quitter : « Laissez-moi vous regarder encore puisque bientôt je ne vous verrai plus, et que ce sera pour jamais. » Et elle, quand ce même soir elle avait regardé autour d’elle : « Dire que je ne verrai plus cette chambre, ces livres, ce pianola, toute cette maison, je ne peux pas le croire, et pourtant c’est vrai. » VI, 64

*Même, quand peu à peu Albertine cessa d’être présente à ma pensée et toute-puissante sur mon cœur, je souffrais tout d’un coup s’il me fallait, comme au temps où elle était là, entrer dans sa chambre, chercher de la lumière, m’asseoir près du pianola. Divisée en petits dieux familiers, elle habita longtemps la flamme de la bougie, le bouton de la porte, le dossier d’une chaise ; VI, 75

*si Albertine vicieuse avait existé, cela n’empêchait pas qu’il y en eût eu d’autres, celle qui aimait à causer avec moi de Saint-Simon dans sa chambre ; celle qui, le soir où je lui avais dit qu’il fallait nous séparer, avait dit si tristement : « Ce pianola, cette chambre, penser que je ne reverrai jamais tout cela » et, quand elle avait vu l’émotion que mon mensonge avait fini par me communiquer, s’était écriée avec une pitié sincère : « Oh ! non, tout plutôt que de vous faire de la peine, c’est entendu, je ne chercherai pas à vous revoir. » VI, 80

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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