Quand Proust s’auto-pastiche

Quand Proust s’auto-pastiche

 

Marcel Proust a-t-il couché dans une chambre à Liège ?

Je ne crois pas, mais de liège, oui. C’est même légendaire. L’écrivain a fait insonoriser sa chambre dans l’appartement du 102, boulevard Haussmann, à Paris, de 1906 à 1919. Une telle mission est donc confiée à des panneaux muraux de liège tout comme les fenêtres et rideaux fermés doivent le protéger de l’asthme provoqué par le pollen des arbres de la rue.

Reconstitution au musée Carnavalet

Reconstitution au musée Carnavalet

 

Il s’agit là d’une précaution nécessaire, non d’un luxe superflu. Quoique… Dans son pastiche de Gustave Flaubert que Le Figaro publie le 14 mars 1908, Proust se montre doublement facétieux, d’abord en parodiant l’auteur de Madame Bovary, ensuite en se moquant de lui-même.

C’est au détour d’une phrase consacrée à cette affaire Lemoine où un escroc prétendait pouvoir fabriquer des diamants. Il imagine les rêves formés si la pseudo découverte avait été réelle. La liste est croquignolette : cesser de travailler, habiter une avenue chic, siéger sous la Coupole, faire des croisières en yacht, boursicoter, devenir président de la République, ambassadeur voire pape !

Et au milieu de ces désirs, un particulier : vivre dans une chambre capitonnée de liège estompant les bruits voisins — une telle protection présentée comme le luxe suprême illustre l’humour trop souvent négligé du cher Marcel.

 

Il n’est pas dans mes habitudes de sortir de la Recherche pour explorer d’autres textes proustiens, mais la chronique d’hier (Proust à la manière de…) m’y a conduit. Et je ne le regrette pas. Il faut saisir toutes les occasions de sourire par les temps qui courent.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait

*Et beaucoup se livrèrent une fois encore à la douceur des rêves qu’ils avaient formés, quand ils avaient entrevu la fortune, sur la nouvelle de la découverte, avant d’avoir dépisté l’escroc.

Pour les uns, c’était l’abandon de leurs affaires, un hôtel avenue du Bois, de l’influence à l’Académie ; et même un yacht qui les aurait menés l’été dans des pays froids, pas au Pôle pourtant, qui est curieux, mais la nourriture y sent l’huile, le jour de vingt-quatre heures doit être gênant pour dormir, et puis comment se garer des ours blancs ?

À certains, les millions ne suffisaient pas ; tout de suite ils les auraient joués à la Bourse ; et, achetant des valeurs au plus bas cours la veille du jour où elles remonteraient — un ami les aurait renseignés — verraient centupler leur capital en quelques heures. Riches alors comme Carnegie, ils se garderaient de donner dans l’utopie humanitaire. (D’ailleurs, à quoi bon ? Un milliard partagé entre tous les Français n’en enrichirait pas un seul, on l’a calculé.) Mais, laissant le luxe aux vaniteux, ils rechercheraient seulement le confort et l’influence, se feraient nommer président de la République, ambassadeur à Constantinople, auraient dans leur chambre un capitonnage de liège qui amortît le bruit des voisins. Ils n’entreraient pas au Jockey-Club, jugeant l’aristocratie à sa valeur. Un titre du pape les attirait davantage.

 

Flaubert

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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