Proust cravaté

Proust cravaté

 

Proust ne lit pas assez Marcel…

Je le dis bien dans cet ordre-là : l’écrivain ne lit pas assez l’homme.

 

Un jour de mars 1914, il écrit à André Gide : « Moi, je ne peux pas, peut-être par fatigue, ou paresse, ou ennui, relater, quand j’écris, quelque chose qui ne m’a pas produit une impression d’enchantement poétique, ou bien où je n’ai pas cru saisir une vérité générale. Mes personnages n’enlèvent jamais leur cravate »…

C’est effectivement révélateur d’une conception de la littérature. N’attendons pas de lui que ses personnages soient prosaïques et leurs comportements triviaux. Dans À la Recherche du Temps perdu, on ne mange pas de pâtes ; on ne descend pas dans le métro et on ne fait pas tremper du linge pas dans des lessiveuses.

Certes, on parle de pommes de terre, mais devant un Vermeer ; on se déplace dans Paris, mais plutôt en victoria ; on parle chiffons, mais plutôt griffés Fortuny…

 

Toutefois, pour m’en tenir à l’exemple pris par Proust, il n’est pas si lumineux qu’il le prétend.

Examinons les occurrences par volume :

Six dans Du côté de chez Swann : cravates lavallière flottantes de Legrandin ; cravate molle du même ; cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, puis mauve, soyeuse et gonflée de la duchesse de Guermantes ; cravate mauve de Mme Sazerat ; cravate blanche de M. de Bréauté.

Douze dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs : masque froid de Cottard comparable au regard dans une glace pour vérifier si on n’a pas oublié de nouer sa cravate ; épingle de cravate du Héros à qui il arrive de resserrer le nœud d’une magnifique cravate de chez Charvet, d’en attacher une (après s’être séché le corps et avoir passé un smoking), d’en faire venir de Paris à Balbec, de remarquer que sa cravate est tout de travers (tandis que son chapeau laisse voir ses cheveux longs) ou pas en ordre (et son chapeau pas brossé) ; cravate de Mme Swann nouée de telle façon sous son menton sans qu’on pût voir où elle était attachée ; cravate que quelqu’un noue devant une glace sans comprendre que le bout qu’il voit n’est pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main ; cravate avec une tache rouge imperceptible de Charlus, comme une liberté qu’on n’ose prendre ; cravate noire de notaire de village ; cravates du directeur du Grand-Hôtel sans cesse changées.

Cinq dans Le Côté de Guermantes : retour de la cravate gonflée de la duchesse veloutée de ce mauve si doux, trop brillant, trop neuf ; cravate noire passée par le Héros (accompagnée d’un coup de grosse à ses cheveux) ; cravates 1830 de clients d’un café ; cravates à la Saint-Joseph ; cravate noire du duc de Bouillon comme en avaient le notaire de Combray et plusieurs amis du grand-père du Héros.

Deux dans Sodome et Gomorrhe : cravates noires portées par des singes ; cravates que l’on change.

Une dans La Prisonnière : cravate blanche de Morel.

Zéro dans La Fugitive.

Quatre dans Le Temps retrouvé : cravates claires que Charlus évite de porter ; cravate du de dont Françoise lui signale comme une indécence d’avoir oublié de la mettre ; cravate blanche de deux Russes devant l’hôtel de Jupien ; grief de la duchesse de Létourville sur une attitude de Charlus comparée à une sortie sans cravate (ou sans souliers).

 

Stricto sensu, Marcel Proust dit vrai : nul n’ôte jamais sa cravate dans la Recherche. Mais, on en passe, on en renoue, on en attache, on en change, on l’oublie. De même, une cravate peut être de travers ou pas en ordre.

Est-ce moins banal et inintéressant ? Ressent-on un enchantement poétique ?

Poser la question, c’est y répondre, même si l’on ne qualifiera jamais l’auteur et son œuvre de débraillés.

*Proust cravaté

 

 

En argot, être cravaté, c’est être arrêté.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Je découvre un propos de Marcel Proust à Robert Dreyfus, en décembre 1913 : « Pas une seule fois un de mes personnages ne ferme une fenêtre, ne se lave les mains, ne passe un pardessus, ne dit une formule de présentation. »

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Dans le même genre d’enquête, est-il possible de savoir combien de fois dans la Recherche les propos du Narrathéros sont rapportés directement entre guillemets et non sous la forme: je demandai à la duchesse…., ou je dis à ma mère… etc. Si du moins une telle recherche ne vous paraîtrait pas du temps perdu.

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