Oh, pétard !

Oh, pétard !

 

C’est troublant : voici deux passages où le Héros ne peut entendre les propos échangés. Ils se situent tous deux dans Sodome et Gomorrhe et laisse entendre (si j’ose dire) que le sujet de conversation que l’air est chargé d’actes homosexuels.

 

Le premier est au début et a pour cadre la cour de l’hôtel de Guermantes :

*Au bout d’une demi-heure, M. de Charlus ressortit. « Pourquoi avez-vous votre menton rasé comme cela, dit-il [Jupien] au baron d’un ton de câlinerie. C’est si beau une belle barbe. — Fi ! c’est dégoûtant », répondit le baron.

Cependant il s’attardait encore sur le pas de la porte et demandait à Jupien des renseignements sur le quartier. « Vous ne savez rien sur le marchand de marrons du coin, pas à gauche, c’est une horreur, mais du côté pair, un grand gaillard tout noir ? Et le pharmacien d’en face, il a un cycliste très gentil qui porte ses médicaments. » Ces questions froissèrent sans doute Jupien car, se redressant avec le dépit d’une grande coquette trahie, il répondit : « Je vois que vous avez un cœur d’artichaut. » Proféré d’un ton douloureux, glacial et maniéré, ce reproche fut sans doute sensible à M. de Charlus qui, pour effacer la mauvaise impression que sa curiosité avait produite, adressa à Jupien, trop bas pour que je distinguasse bien les mots, une prière qui nécessiterait sans doute qu’ils prolongeassent leur séjour dans la boutique et qui toucha assez le giletier pour effacer sa souffrance, car il considéra la figure du baron, grasse et congestionnée sous les cheveux gris, de l’air noyé de bonheur de quelqu’un dont on vient de flatter profondément l’amour-propre, et, se décidant à accorder à M. de Charlus ce que celui-ci venait de lui demander, Jupien, après des remarques dépourvues de distinction telles que : « Vous en avez un gros pétard ! », dit au baron d’un air souriant, ému, supérieur et reconnaissant : « Oui, va, grand gosse ! »

 

Le second se trouve bien plus loin lors d’une soirée à la Raspelière :

**À cette invitation M. de Charlus se contenta de répondre par une muette inclinaison. « Il ne doit pas être commode tous les jours, il a un air pincé, chuchota à Ski le docteur [Cottard] qui, étant resté très simple malgré une couche superficielle d’orgueil, ne cherchait pas à cacher que Charlus le snobait. Il ignore sans doute que dans toutes les villes d’eau, et même à Paris dans les cliniques, les médecins, pour qui je suis naturellement le « grand chef », tiennent à honneur de me présenter à tous les nobles qui sont là, et qui n’en mènent pas large. Cela rend même assez agréable pour moi le séjour des stations balnéaires, ajouta-t-il d’un air léger. Même à Doncières, le major du régiment, qui est le médecin traitant du colonel, m’a invité à déjeuner avec lui en me disant que j’étais en situation de dîner avec le général. Et ce général est un monsieur de quelque chose. Je ne sais pas si ses parchemins sont plus ou moins anciens que ceux de ce baron. — Ne vous montez pas le bourrichon, c’est une bien pauvre couronne », répondit Ski à mi-voix, et il ajouta quelque chose de confus avec un verbe, où je distinguai seulement les dernières syllabes « arder », occupé que j’étais d’écouter ce que Brichot disait à M. de Charlus. « Non probablement, j’ai le regret de vous le dire, vous n’avez qu’un seul arbre, car si Saint-Martin-du-Chêne est évidemment Sanctus Martinus juxta quercum, en revanche le mot if peut être simplement la racine, ave, eve, qui veut dire humide comme dans Aveyron, Lodève, Yvette, et que vous voyez subsister dans nos éviers de cuisine. C’est l’« eau », qui en breton se dit Ster, Stermaria, Sterlaer, Sterbouest, Ster-en-Dreuchen. » Je n’entendis pas la fin, car, quelque plaisir que j’eusse eu à réentendre le nom de Stermaria, malgré moi j’entendais Cottard, près duquel j’étais, qui disait tout bas à Ski : « Ah ! mais je ne savais pas. Alors c’est un monsieur qui sait se retourner dans la vie. Comment ! il est de la confrérie ! Pourtant il n’a pas les yeux bordés de jambon. Il faudra que je fasse attention à mes pieds sous la table, il n’aurait qu’à en pincer pour moi. Du reste, cela ne m’étonne qu’à moitié. Je vois plusieurs nobles à la douche, dans le costume d’Adam, ce sont plus ou moins des dégénérés. Je ne leur parle pas parce qu’en somme je suis fonctionnaire et que cela pourrait me faire du tort. Mais ils savent parfaitement qui je suis. »

 

Le lien : le pétard ! J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer le mystérieux verbe (voir la chronique L’énigmatique verbe finissant en « arder »).

Le commentaire d’un lecteur proustien de mon blogue a soudain ouvert une piste plus que prometteuse.

J’avais livré la soixantaine de verbes ayant cette terminaison : acagnarder, arder, attarder, barder, bavarder, bazarder, bocarder, bombarder, boucharder, brancarder, brocarder, cacarder, cafarder, cagnarder, canarder, carder, cauchemarder, caviarder, chambarder, chaparder, darder, débarder, débillarder, défarder, déharder, délarder, embarder, entrelarder, farder, faucarder, flemmarder, garder, goguenarder, harder, hasarder, jobarder, larder, lézarder, liarder, mansarder, mignarder, mollarder, moucharder, musarder, paillarder, pétarder, placarder, pocharder, poignarder, ramarder, rancarder, recarder, regarder, renarder, rencarder, retarder, ringarder, sauvegarder, tarder, trimarder…

« Pétarder » ne m’avait pas marqué plus que ça (même si, par distraction, je l’ai mis deux fois — erreur corrigée depuis). Définitions : enfoncer, faire sauter, faire du scandale (argot).

 

C’est là que Thierry intervient avec ce commentaire :

« Ne serait-ce pas le verbe « empétarder » dont le sens argotique est bien celui auquel vous penserez en le lisant… ?


Il apparaît dans le Dictionnaire d’argot moderne par Lucien Rigaud (1888)
.

Définition : « En user comme Jupiter envers Ganymède, comme Phœbus contre Hyacinthe, Achille sur Briséïs, Pompée sur Julie… »


Et puis Charlus n’a-t-il pas un gros pétard ? »

 

La pertinence de ces remarques saute aux yeux. Définition d’« empétarder » : sodomiser, enculer.

 

J’ajoutais, faussement naïf, qu’il serait instructif et amusant de questionner les traducteurs de l’œuvre sur le suffixe qu’ils ont choisi en leur demandant de préciser ce qui les a guidés. En fait, j’avais le souvenir d’avoir lu qu’en anglais, c’est « ast » qui est proposé (qui veut bien me le confirmer ?). Or, in english,  pétarder se dit « to blast ».

 

Affaire résolue ! What else ?

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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