Deux tranches de jambon

Deux tranches de jambon

 

Une expression populaire, limite argotique, se trouvait dans la chronique d’hier (L’énigmatique verbe finissant par « arder »).

Mise dans la bouche de Cottard, elle vise à faire reconnaître un homosexuel : « les yeux bordés de jambon ».

Pourquoi un tel homme aurait-il, plus qu’un hétéro, les paupières rougies ? L’extrait de Sodome et Gomorrhe ne le dit pas. Proust s’amuse juste à enchaîner les formules — une à double sens (« un monsieur qui sait se retourner »), une autre communautaire (« de la confrérie ») et la dernière tranche gastronomique (le jambon).

Le docteur parle ainsi de Charlus. À la recherche sur Internet d’une photo illustrant ces yeux bordés de rouge, je n’ai trouvé que celle d’un chien, un sharpei boudiné, dans lequel je verrais bien ce cher Palamède s’il était réincarné en animal.

Un sharpei aux yeux rouges

Un sharpei aux yeux rouges

 

Il y a une autre référence au jambon dans l’œuvre proustienne : celui d’York et d’Olida dont Françoise est friande.

Olida "Maison du Jambon"

Olida « Maison du Jambon d’York »

 

Bon app’ !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

Les extraits :

*[Cottard : ] Alors c’est un monsieur qui sait se retourner dans la vie. Comment ! il est de la confrérie ! Pourtant il n’a pas les yeux bordés de jambon. IV

 

*Et dès la veille Françoise avait envoyé cuire dans le four du boulanger, protégé de mie de pain comme du marbre rose ce qu’elle appelait du jambon de Nev’-York. Croyant la langue moins riche qu’elle n’est et ses propres oreilles peu sûres, sans doute la première fois qu’elle avait entendu parler de jambon d’York avait-elle cru — trouvant d’une prodigalité invraisemblable dans le vocabulaire qu’il pût exister à la fois York et New-York — qu’elle avait mal entendu et qu’on aurait voulu dire le nom qu’elle connaissait déjà. Aussi, depuis, le mot d’York se faisait précéder dans ses oreilles ou devant ses yeux si elle lisait une annonce de : New qu’elle prononçait Nev’. Et c’est de la meilleure foi du monde qu’elle disait à sa fille de cuisine : « Allez me chercher du jambon chez Olida. Madame m’a bien recommandé que ce soit du Nev’-York. » II

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Deux tranches de jambon”

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  1. Ah, les « cuirs » de Françoise ! (au fait, pourquoi appelle-t-on ça un « cuir » ?) : cela vaudrait bien une chronique pour eux seuls, à moins que vous ne l’ayez déjà faite, Patrice ?

    très bonne journée à vous,

    (et je rejoins Madame Naturel pour, à la fois, souligner le travail de Véronique, et déplorer le silence qui l’accompagne !)

    • Chère Clopine,
      Le cuir trouve son origine dans une autre expression : « écorcher un mot ». Il consiste à placer fautivement une finale « t » (« je vis-t-à Illiers-Combray »). Le velours — finale « s » — se nomme ainsi car la faute est moins rude à l’oreille (« Clopine est-z-une proustienne avertie) »). Un velours a été officialisé : entre quatre-z-yeux.
      Bon début de semaine.

  2. Nouvelle intervention de ma part concernant le même sujet (dont je ne m’érige pas en spécialiste).
    Il me semble que tout viveur doit avoir son compte de fatigue et par conséquent les yeux rougis par la débauche…
    à moins, à moins… qu’il ne faille prendre cette expression au sens propre!
    Imaginons alors le Baron administrant un plaisir buccal à un affidé, si celui-ci est corpulent, il se retrouverait les yeux bordés de jambons… (« Pour avoir une andouille, elle offre deux jambons », exemple trouvé dans le dictionnaire de Bob)

  3. Reçu de Don Janssen, d’Almere, aux Pays-Bas :

    Vous citez là Cottard parlant des « yeux bordés de jambon ». Je ne saurais pas non plus vous dire pourquoi un homosexuel aurait les paupières rouges, maar je voudrais ajouter une citation, (de La Prisonnière), où ce n’est pas Cottard qui parle, mais le ´narrateur’ (à propos du baron de Charlus):

    « une vie crapuleuse racontée par la déchéance morale. Celle-ci, en effet, quelle qu’en soit la cause, se lit aisément, car elle ne tarde pas à se matérialiser, et prolifère sur un visage, particulièrement dans les joues et AUTOUR DES YEUX, aussi physiquement que s’y accumulent les jaunes ocreux dans une maladie de foie ou les répugnantes rougeurs dans une maladie de peau. »

    Ceci semble confirmer que Proust le croyait sérieusement, et qu’il n’a pas mis la première citation dans la bouche de Cottard pour le ridiculiser (Proust n’aimant par particulièrement les médecins).

    Et puis, en vous envoyant ce message, je voudrais également exprimer mon appréciation pour votre site!

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