Un cow-boy subliminalement proustien

Un cow-boy subliminalement proustien

 

Ne cherchez pas de Carson dans À la Recherche du Temps perdu.

 

Ils ne sont pas nombreux les Américains nommés dans la somme proustienne.

Il y a les « Montgommery, Berry, Chandos ou Capel » ; une amie de Saint-Loup dont le Héros lit une lettre ouverte par erreur ; une autre, amie de Bloch. Ces personnages-là sont fictifs. Il en est une, enfin, parfaitement réelle : « Consuelo de Manchester ». Amie d’Oriane de Guermantes, qui a fait des courses avec elle à Londres, cette Américaine, née María Consuelo Iznaga y Clemen, a épousé  George Montagu, viscount Mandeville.

 

Mais qui est ce Carson ? Kit Carson. Ce fut un personnage de Far West — cow-boy contre Indiens — il eut droit un siècle plus tard à des bandes dessinées en petit format à son nom, proposant ses aventures aux jeunes Français, dont j’ai été.

 

Quel rapport avec Proust ? C’est mon amie Laurence Grenier, l’auteure du blogue franco-anglais « proustpourtous », qui a dégainé la première en publiant hier matin une chronique intitulée « Kit Carson, je m’en souviens ; Kit Carson, I remember you ». En introduction d’un extrait du Temps retrouvé, elle note :

« J’ai lu dans le NYTimes que Kit Carson était mort ; ça m’a fait un coup, car ce nom de ma jeunesse m’était cher. Kit Carson était-il un Yankee qui avait combattu les Indiens, un personnage de roman, un héros de télévision ? et le Kit Carson mort récemment, qui était-il ? Tout se mélangeait dans ma mémoire volontaire. Mais le coup involontaire a été rude : une violente madeleine… »

 

Quelques heures plus tard, je sortais mon colt en lui proposant ce commentaire :

« Il faut que je m’abonne à ce journal qui donne des nouvelles si fraîches (ou d’une actualité brûlante) : Kit Carson est mort il y a 146 ans.

Mais trêve d’ironie ! Vous réveillez des souvenirs en moi sans faire de ce héros de la Conquête de l’Ouest, trappeur, scout puis militaire US une madeleine — juste quelques miettes de madeleine. Dans les albums dessinés en petit format, il avait de longs cheveux blonds bouclés, une veste de daim à franges et un cheval dont j’apprends qu’il s’appelait Tonnerre alors que j’avais un autre souvenir ainsi qu’en témoigne cet extrait de mon roman « Le fou de Proust » :

*Il se contentait de relations de façade. « Je suis passé, plaisantait-il pour lui seul, d’un héros d’enfance, Kit Carson (qu’il prononçait comme « charbon ») sur son cheval (Apache ?), à un anti-héros, Raymond Aron, à cheval sur les principes ! »

 

Et en guise de conclusion :

« Deux blogues proustiens célébrant Kit Carson, ça m’la coupe ! »

 

Je ne vois pas ce que je pourrais ajouter d’autre.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits :

*Très modeste en ce qui concernait sa propre famille, ce ne fut pas par M. de Crécy que j’appris qu’elle était très grande et un authentique rameau, détaché en France, de la famille anglaise qui porte le titre de Crécy. Quand je sus qu’il était un vrai Crécy, je lui racontai qu’une nièce de Mme de Guermantes avait épousé un Américain du nom de Charles Crécy et lui dis que je pensais qu’il n’avait aucun rapport avec lui. «Aucun, me dit-il. Pas plus-bien, du reste, que ma famille n’ait pas autant d’illustration — que beaucoup d’Américains qui s’appellent Montgommery, Berry, Chandos ou Capel, n’ont de rapport avec les familles de Pembroke, de Buckingham, d’Essex, ou avec le duc de Berry.» IV

 

*Je construisais si bien la vérité, mais dans le possible seulement, qu’ayant un jour ouvert, et par erreur, une lettre adressée à ma maîtresse, cette lettre écrite en style convenu et qui disait : «Attends toujours signe pour aller chez le marquis de Saint-Loup, prévenez demain par coup de téléphone», je reconstituai une sorte de fuite projetée; le nom du marquis de Saint-Loup n’était là que pour signifier autre chose, car ma maîtresse ne connaissait pas suffisamment Saint-Loup, mais m’avait entendu parler de lui, et, d’ailleurs, la signature était une espèce de surnom, sans aucune forme de langage. Or la lettre n’était pas adressée à ma maîtresse, mais à une personne de la maison qui portait un nom différent et qu’on avait mal lu. La lettre n’était pas en signes convenus mais en mauvais français parce qu’elle était d’une Américaine, effectivement amie de Saint-Loup comme celui-ci me l’apprit. Et la façon étrange dont cette Américaine formait certaines lettres avait donné l’aspect d’un surnom à un nom parfaitement réel mais étranger. Je m’étais donc ce jour-là trompé du tout au tout dans mes soupçons. Mais l’armature intellectuelle qui chez moi avait relié ces faits, tous faux, était elle-même la forme si juste, si inflexible de la vérité que quand trois mois plus tard ma maîtresse, qui alors songeait à passer toute sa vie avec moi, m’avait quitté, ç’avait été d’une façon absolument identique à celle que j’avais imaginée la première fois. Une lettre vint ayant les mêmes particularités que j’avais faussement attribuées à la première lettre, mais cette fois-ci ayant bien le sens d’un signal. VI

 

*Le nom de la jeune femme à laquelle Bloch m’avait présenté m’était entièrement inconnu et celui des différents Guermantes ne devait pas lui être très familier, car elle demanda à une Américaine, à quel titre Mme de Saint-Loup avait l’air si intime avec toute la plus brillante société qui se trouvait là. Or, cette Américaine était mariée au comte de Farcy, parent obscur des Forcheville et pour lequel ils représentaient ce qu’il y a de plus brillant au monde. Aussi répondit-elle tout naturellement : «Quand ce ne serait que parce qu’elle est née Forcheville. C’est ce qu’il y a de plus grand.» Encore Mme de Farcy, tout en croyant naïvement le nom de Forcheville supérieur à celui de Saint-Loup, savait-elle du moins ce qu’était ce dernier. VII

*Les dîners, les fêtes mondaines, étaient pour l’Américaine une sorte d’École Berlitz. Elle entendait les noms et les répétait sans avoir connu préalablement leur valeur, leur portée exacte. VII

 

*[Le Héros à la duchesse de Guermantes :] Et cette robe de chambre qui sent si mauvais, que vous aviez l’autre soir, et qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’or comme une aile de papillon ? — Ah! ça, c’est une robe de Fortuny. Votre jeune fille peut très bien mettre cela chez elle. J’en ai beaucoup, je vais vous en montrer, je peux même vous en donner si cela vous fait plaisir. Mais je voudrais surtout que vous vissiez celle de ma cousine Talleyrand. Il faut que je lui écrive de me la prêter. — Mais vous aviez aussi des souliers si jolis, était-ce encore de Fortuny ? — Non, je sais ce que vous voulez dire, c’est du chevreau doré que nous avions trouvé à Londres, en faisant des courses avec Consuelo de Manchester. C’était extraordinaire. Je n’ai jamais pu comprendre comme c’était doré, on dirait une peau d’or, il n’y a que cela avec un petit diamant au milieu. La pauvre duchesse de Manchester est morte, mais si cela vous fait plaisir j’écrirai à Mme de Warwick ou à Mme Malborough pour tâcher d’en retrouver de pareils. Je me demande même si je n’ai pas encore de cette peau. On pourrait peut-être en faire faire ici. Je regarderai ce soir, je vous le ferai dire.» V

 

PS : Ce n’est pas dans la Recherche mais dans Le Figaro du 6 septembre 1903 qu’une chronique de Proust, signée Horatio — « Le Salon de la Princesse Edmond de Polignac » — évoque une autre Américaine :

*Le soleil éclairait en plein le plus beau tableau de Claude Monet que je sache : Un champ de tulipes près de Haarlem. Le prince [de Polignac] avant son mariage, dans une vente, l’avait convoité. « Mais, disait-il, quelle rage ! Ce tableau me fut enlevé par une Américaine dont je vouai le nom à l’exécration. Quelques années plus tard, j’épousai l’Américaine [Winerita, fille d’Isaac Singer, des machines à coudre] et j’entrai en possession du tableau !  »

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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