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Peut-on mesurer objectivement une émotion ?

On sait combien Marcel Proust était un être sensible — le mot est faiblard.

 

Pour exprimer des sentiments forts dans un texte — et les souligner —, rien ne vaut un point d’exclamation.

Il est placé à la fin d’une phrase exclamative. Avec lui, la surprise, l’exaspération, la colère, l’admiration, la joie, la crainte, la douleur, un ordre, et encore l’injure, l’impératif, la prière, l’acclamation, le cri.

 

Le Blogobole est allé vérifier dans À la Recherche du Temps perdu la place de ce signe de ponctuation. Il n’est pas revenu déçu…

[Là est le problème avec cette façon de s’extraire de soi et d’y voir quelqu’un d’autre : on est conduit à parler de soi à la troisième personne, ce qui n’est pas raisonnable. Retour donc au « je ».]

J’ai vérifié et j’ai été gâté.

 

Pas moins de 2 578 « ! » !

Le détail par tome : I : 531 ; II : 334 ; III : 548 ; IV : 513 ; V : 307 ; VI : 161 ; VII : 184

 

Il y en a partout. Je viens de relire (goûtant un délice piquant) le double échange de la princesse de Laumes, notre Oriane, chez la marquise de Saint-Euverte, avec le général de Froberville et avec Charles Swann — six pages dans la Pléiade.

Dans ses propos au premier, il y a quatorze points d’exclamation et il y en a huit pour le second. L’hôtesse en glisse quatre d’un coup en une seule intervention.

 

Dans des registres divers, ils expriment tous des sensations fortes. Mais sur les plus de deux mille cinq cents occurrences, il en est deux — pas une de plus — qui atteignent une intensité particulière. Comment le sais-je ? Parce que dans ces passages, les points d’exclamations se déplacent en escadrille : une rangée de trois !

 

*Il [Swann] voyait Odette avec une toilette trop habillée pour cette partie de campagne, « car elle est si vulgaire et surtout, la pauvre petite, elle est tellement bête !!! » I

*[Charlus :] « Israël, du moins c’est le nom que portent ces gens, qui me semble un terme générique, ethnique, plutôt qu’un nom propre. On ne sait pas peut-être que ce genre de personnes ne portent pas de noms et sont seulement désignées par la collectivité à laquelle elles appartiennent. Cela ne fait rien ! Avoir été la demeure des Guermantes et appartenir aux Israël !!! s’écria-t-il. II

 

Pourquoi Proust, quand il écrivit ces phrases, a-t-il éprouvé le besoin d’une telle charge ? Mystère et boule de gomme.

 

Pour ma part, je suis pour un usage modéré du point d’exclamation. Pour paraphraser une formule utilisée ad nauseam :  trop de signes tuent les signes.

Wikipédia cite fort à propos une appréciation de Scott Fitzgerald : « Enlevez-moi tous ces points d’exclamation. Un point d’exclamation est comme rire de vos propres plaisanteries. »

 

Pas mieux !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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