Quand Proust explique (justifie ?) le rejet de son œuvre

Quand Proust explique (justifie ?) le rejet de son œuvre

 

Quelle prescience !

S’il est un auteur qui rebute, c’est bien lui — il serait absurde de le nier.

Moi le premier, j’ai eu ma période (longue) où À la Recherche du Temps perdu me tombait des mains après seulement quelques pages. Les remarques que l’on entend le plus à l’énoncé de son nom sont connues : « Ah, non ! J’ai essayé, mais sans façons ! », « Je n’y comprends rien », « Non merci ! je n’ai pas assez de souffle », « Quand on arrive au bout de ses phrases, on en a oublié le début », « Un peu de simplicité, que diable ! », « Ce ne sont pas des phrases, c’est un salmigondis »— J’en passe et d’encore moins tendres.

 

Proust a anticipé ces condamnations.

Il les décrit —mieux : les prend à son compte — dans Le Côté de Guermantes quand son Héros évoque un romancier qui a détrôné Bergotte dans ses admirations littéraires :

*Or un nouvel écrivain avait commencé à publier des œuvres où les rapports entre les choses étaient si différents de ceux qui les liaient pour moi que je ne comprenais presque rien de ce qu’il écrivait. Il disait par exemple : « Les tuyaux d’arrosage admiraient le bel entretien des routes » (et cela c’était facile, je glissais le long de ces routes) « qui partaient toutes les cinq minutes de Briand et de Claudel ». Alors je ne comprenais plus parce que j’avais attendu un nom de ville et qu’il m’était donné un nom de personne.

 

Que faire ? Refermer le livre, baisser les bras ? Non, reprendre son souffle et son élan :

*je sentais que ce n’était pas la phrase qui était mal faite, mais moi pas assez fort et agile pour aller jusqu’au bout. Je reprenais mon élan, m’aidais des pieds et des mains pour arriver à l’endroit d’où je verrais les rapports nouveaux entre les choses. Chaque fois, parvenu à peu près à la moitié de la phrase, je retombais comme plus tard au régiment, dans l’exercice appelé portique. Je n’en avais, pas moins pour le nouvel écrivain l’admiration d’un enfant gauche et à qui on donne zéro pour la gymnastique, devant un autre enfant plus adroit. Dès lors j’admirai moins Bergotte dont la limpidité me parut de l’insuffisance.

 

La récompense n’est garantie que si l’on accepte de quitter sa routine :

*Celui qui avait remplacé pour moi Bergotte me lassait non par l’incohérence mais par la nouveauté, parfaitement cohérente, de rapports que je n’avais pas l’habitude de suivre. Le point, toujours le même, où je me sentais retomber, indiquait l’identité de chaque tour de force à faire.

 

Du coup, l’idée que l’on a reçue d’un Proust illisible disparaît. Je parle d’expérience. Après neuf cents quatre-vingt dix-neuf tentatives, la dernière a été la bonne. Le septième et dernier tome achevé, mon premier commentaire de lecteur convaincu, converti, conquis, comblé (et non plus conditionné, conventionnel, contrarié, constipé) a été : « Quel humour chez Proust ! »

 

Lui-même m’avait précédé :

*Du reste, quand une fois sur mille je pouvais suivre l’écrivain jusqu’au bout de sa phrase, ce que je voyais était toujours d’une drôlerie, d’une vérité, d’un charme, pareils à ceux que j’avais trouvés jadis dans la lecture de Bergotte, mais plus délicieux. Je songeais qu’il n’y avait pas tant d’années qu’un même renouvellement du monde, pareil à celui que j’attendais de son successeur, c’était Bergotte qui me l’avait apporté. Et j’arrivais à me demander s’il y avait quelque vérité en cette distinction que nous faisons toujours entre l’art, qui n’est pas plus avancé qu’au temps d’Homère, et la science aux progrès continus. Peut-être l’art ressemblait-il au contraire en cela à la science ; chaque nouvel écrivain original me semblait en progrès sur celui qui l’avait précédé ; et qui me disait que dans vingt ans, quand je saurais accompagner sans fatigue le nouveau d’aujourd’hui, un autre ne surviendrait pas devant qui l’actuel filerait rejoindre Bergotte ?

 

La différence avec la réalité, c’est qu’après lui, nul n’a surpassé Proust.

 

Et c’est un trait d’esprit qui conclut l’épisode :

*Je parlai à ce dernier du nouvel écrivain. Il me dégoûta de lui moins en m’assurant que son art était rugueux, facile et vide, qu’en me racontant l’avoir vu, ressemblant, au point de s’y méprendre, à Bloch.

 

Il faudrait faire lire ces lignes aux lecteurs que Proust rebute.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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