« Terraqué » : kézako ?

« Terraqué » : kézako ?

 

L’ami François Bon sait réveiller les curiosités. L’autre jour, entre deux mels techniques, il me glisse :

« à Dax avec un ami on a remonté la piste du mot « terraqué » que Proust apparemment a été le premier à reprendre depuis Voltaire et avant Guillevic (dans visite atelier Elstir) ».

 

On ne peut être plus pointu. C’est de la recherche pure. Sans autre finalité qu’elle-même. Mais — on ne s’affirme pas « fou » pour rien —, j’ai considéré cette information comme un défi et suis, à mon tour, parti sur la piste de ce mot utilisé une fois une seule (un hapax, donc) dans À la Recherche du Temps perdu, précisément dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

 

*Je regardais vaguement le chemin campagnard qui, extérieur à l’atelier, passait tout près de lui mais n’appartenait pas à Elstir. Tout à coup y apparut, le suivant à pas rapides, la jeune cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs, son polo abaissé vers ses grosses joues, ses yeux gais et un peu insistants ; et dans ce sentier fortuné miraculeusement rempli de douces promesses, je la vis sous les arbres, adresser à Elstir un salut souriant d’amie, arc-en-ciel qui unit pour moi notre monde terraqué à des régions que j’avais jugées jusque-là inaccessibles. Elle s’approcha même pour tendre la main au peintre, sans s’arrêter, et je vis qu’elle avait un petit grain de beauté au menton. « Vous connaissez cette jeune fille, Monsieur ? » dis-je à Elstir, comprenant qu’il pourrait me présenter à elle, l’inviter chez lui.

 

« Notre monde terraqué »… Consultons l’insurpassable Grand Robert de la langue française en six volumes, l’indispensable Littré, le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, le Wiktionnaire et tout ce qui se peut glaner sur internet.

 

Voici le résultat.

Terraqué, adjectif.

Définition : composé de terre et d’eau.

Etymologie : du latin terra (terre) et aqua (eau).

Remarque : rare, vieux, voire ironique, le mot est utilisé dans l’expression globe terraqué, qui désigne la planète où nous habitons.

Auteurs cités : Voltaire, Victor Hugo, Paul Claudel, Léon Daudet, Marcel Proust, Jean Guéhenno, Eugène Guillevic.

 

Occurrences

*« II y a un globe où tout cela se trouve ; mais dans les cent mille millions de mondes qui sont dispersés dans l’étendue tout se suit par degrés. On a moins de sagesse et de plaisir dans le second que dans le premier, moins dans le troisième que dans le second, ainsi du reste jusqu’au dernier, où tout le monde est complètement fou. — J’ai bien peur, dit Memnon, que notre petit globe terraqué ne soit précisément les petites-maisons de l’univers dont vous me faites l’honneur de me  parler. — Pas tout à fait, dit l’esprit ; mais il en approche : il faut que tout soit en sa place. – Eh mais ! dit Memnon, certains poètes, certains philosophes, ont donc grand tort de dire que tout est bien ? – Ils ont grande raison, dit le philosophe de là-haut, en considérant l’arrangement de l’univers entier. – Ah ! je ne croirai cela, répliqua le pauvre Memnon, que quand je ne serai plus borgne. » Voltaire, Memnon ou la Sagesse humaine (1648).

*« Et comme un bris de cristal suffit à ébranler la nuit, tout le clavier de la terre éveillé par le tintement neutre et creux de la pluie perpétuelle sur le profond caillou, je vois dans le monstrueux infondibule où je niche l’ouïe même de la montagne massive, telle qu’une oreille creusée dans le rocher temporal ; et, mon attention recueillie sur la jointure de tous mes os, j’essaie de ressentir cela sur quoi sans doute, au-dessous des rumeurs de feuillages et d’oiseaux, s’ouvre l’énorme et secret pavillon : l’oscillation des eaux universelles, le plissement des couches terraquées, le gémissement du globe volant sous l’effort contrarié de la gravitation », Paul Claudel, Connaissance de l’Est, recueil de poèmes en prose, Mercure de France, 1900, édition augmentée en 1907.

*« J’avais conseillé à Costa de Beauregard, pendant que le vicomte bomberait le torse, une sournoise piqûre d’aconitine sous le sternum de soie ocellé. Il hésita devant un tel forfait, cependant si légitime, et préféra quitter ce monde terraqué », Léon Daudet, Salons et journaux, Le Salon de Mme de Loynes, 1917.

*« Vingt ans pendant lesquels, toujours, en quelque endroit, la terre saigne […]. Le globe terraqué, roulant parmi les étoiles, souffrait d’un mal intérieur qui éclatait ici ou là [Abyssinie, Chine, Soudan, Afrique australe, Mandchourie, Maroc, Tripolitaine, Balkans] », Jean Guéhenno, chapitre IV (L’Europe des enfants ou premiers souvenirs européens), Journal d’un homme de 40 ans, Grasset, 1934.

*« [Terraqué] paraissait au moment où Colomba, ma compagne, s’expatriait pour fuir la zone sud. Elle portait l’étoile jaune… […] Un jour, j’ai rencontré, à la station Alésia, Louis de Gonzague-Frick qui dirigeait la revue Le Lunin, c’était un ami d’Apollinaire… Il m’a dit : « Mon cher poète, comme vous avez raison, comme nous sommes traqués ! » Dans Terraqué, il y avait en effet traqué. J’avais d’abord cherché un titre autour du mot terre… Jean Cassou avait d’ailleurs annoncé dans le numéro d’Europe de juillet 39 : «  à paraître dans le prochain numéro, Guillevic : Argile » En effet, j’ai publié dans le numéro suivant de la revue, qui a paru en janvier 1946 : Les charniers. Argile était devenu entre-temps Terraqué. Je cherchais dans le Petit Larousse un mot dérivé de terre,… terrien, terrestre, terroir… et je suis tombé sur terraqué, que je ne connaissais pas et qui désigne le globe terrestre, de terra et aqua, composé de terre et d’eau, employé, dit toujours le dictionnaire, par Voltaire, pat Victor Hugo, comme adjectif : ce globe terraqué… Et moi, je l’ai trouvé chez Proust, dans les Jeunes Filles en fleur [sic], au sujet du Bois de Boulogne [re-sic]… Chose amusante, depuis le mot a disparu du Petit Larousse

R.J. Tu l’as dérobé, ravi.

G. Sans doute, mais par contre, dans Le Petit Robert, au mot Terraqué, il y a : Recueil de Guillevic, 1942. » Choses parlées, entretiens avec Raymond Jean, Champ Vallon, 1982

L’ouvrage renvoie au pays natal breton de Guillevic, Carnac, espace préhistorique de rochers, de vagues, entre terre et mer…

1942

1942

 

1978

1968

 

 

 

 

 

Terraqué, Guillevic 3

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Hugo apparaît comme une fausse piste.

Outre Guillevic, d’autres sources certifient que l’écrivain utilise le mot dans Les Travailleurs de la mer :

*Louis Marrou
, professeur à l’université de La Rochelle : « V. Hugo se fait enfin géographe du terraqué comme dans ce premier chapitre ajouté sur « L’archipel de la Manche ». Sa description englobe toutes les facettes de ce groupe d’îles tombées entre la France et l’Angleterre et sur lequel Hugo observe, la France et les temps qui changent. »

*Wikipédia : « Au-delà de l’histoire de machination crapuleuse et d’amour, des drames personnels des personnages campés avec une modernité surprenante, il s’agit d’un roman terraqué, emmêlant eau et terre, en quête d’un regard sur les océans, comme d’une ode à la mer. »

Mais à lire le roman maritime publié en 1866, nulle trace du mot.

 

Pour ne pas m’égarer et tomber dans des poursuites un peu vaines, je cesse ici ma recherche du terraqué perdu. J’ajoute cependant que « Terraqué » est le nom de l’espace culturel de Carnac, Morbihan où Guillevic est né en 1907.

Carnac

Carnac

 

« Terraque » enfin est une entreprise de restauration traditionnelle à l’enseigne « Le Temps pour Temps », à Ploemel, également dans le Morbihan, créée en 2010 par Sébastien… Guillevic et, semble-t-il, mise en liquidation judiciaire le mois dernier.

Alors, Cher François, fructueuses, vos propres recherches ?

 

Les miennes montrent l’étendue (terraquée ?) de ce qu’on peut trouver.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “« Terraqué » : kézako ?”

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  1. Un endroit privilégié d’un monde terraqué, c’est l’estran, évidemment. Ou la baie du Mont-Saint-Michel.

    Mais je crois que l’endroit le plus défintivement terraqué que j’ai pu parcourir dans mon étroite vie, c’est la mangrove martiniquaise : songez que les palétuviers qui l’habitent font pousser leurs racines à l’envers, cherchant à atteindre le ciel, et que les plantules qui en assurent la reproduction, et qui tombent dans l’eau comme on fait tomber le sucre en poudre dans l’appareil à gâteaux, sont conçues pour flotter au rythme des marées, dans l’eau salée donc. Monde double, trouble, paisible et oppressant. Proustien en diable, finalement.

    Je crois que Proust l’employait surtout pour décrire le mélange de deux mondes dissemblables absolument (ce serait bien dans sa manière), ici la jeune fille en fleurs, là l’artiste. Comme se faire rencontrer le côté de Guermantes et le côté de chez Swann, une fois de plus.

    Merci pour ce mot, Patrice. Il va me falloir éviter de l’utiliser à tout bout de champ, je crois !

  2. patricelouis says: -#1

    Un commentaire de Clopine, c’est toujours une valeur ajoutée garantie, une voie qui s’ouvre…

  3. oui, stupéfait du fil remonté, et on y reconnaît bien la patte du maître !

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