Sherlock Proust et Marcel Watson

Sherlock Proust et Marcel Watson

 

Pierre-Yves Leprince est un « fou de Proust ». En tous cas, j’ai plaisir à le labéliser ainsi. Son roman est tout à fait singulier et j’y retrouve la même absence assumée de vraisemblance et de logique qui caractérise ma propre fiction, « Le fou de Proust ». Et pourtant, ça fonctionne. Je n’irai pas plus loin dans la comparaison pour ne pas l’enfermer dans un vaniteux compliment.

L’ouvrage, son premier, qu’il publie à la NRF se nomme Les enquêtes de Monsieur Proust.

074 Les enquêtes de Monsieur Proust

Il organise la rencontre de notre cher Marcel avec un adolescent, Noël, coursier sans le sou. Une amitié va naître sur fond d’enquêtes dignes du consulting detective. Les conversations et les aventures sont théoriquement invraisemblables, mais Pierre-Yves Leprince réussit le prodige de nous entraîner avec lui, ravis. Écrit à la première personne, le roman est censé avoir été écrit alors que le Narrateur (le Héros) est presque centenaire et qu’il a une culture et une connaissance de l’œuvre de Proust évidemment centuplée par rapport à celles qu’il possédait jeune.

C’est là que s’insinue la seule faiblesse de la fiction : pour être crédible, l’auteur doit justifier l’emploi de mots dont il ignorait l’existence à l’époque des « faits », et c’est parfois pesant, tout en devoir faire du jeune ami des « couches inférieures » un familier de Poe et de la musique — sachant la lire et chanter des airs d’opéra. C’est affaire de crédibilité, mais qui laisse parfois incrédule.

Mais ne chipotons pas sur la liberté du créateur. Les pages les plus savoureuses racontent la quête d’un carnet perdu par Proust et retrouvé par Noël  car sa mère lui disait : « Quand on a perdu une chose, on ne la retrouve pas parce qu’on la cherche là où elle devrait se trouver ; si elle y était, on ne l’aurait pas perdue, il faut la chercher dans les endroits où elle ne devrait pas se trouver ». Je vous laisse découvrir le lieu de la découverte.

Les dialogues sont épatants, les situations piquantes (Je ne l’ai pas encore terminé mais ne veux pas tarder à vous en parler). Autant que la comparaison avec les personnages de Conan Doyle — les deux protagonistes de Leprince étant alternativement le détective et son acolyte —, le nom qui me vient pour ces « enquêtes de Monsieur Proust », est celui d’un héros de bandes dessinées presque contemporain (il a été créé en 1924). Ce livre, c’est « Bibi Fricotin et l’écrivain ».

Finalement, quand il demande de l’aide pour un objet perdu, l’auteur d’À la Recherche du Temps perdu lance son SOS parce que ce qu’il a perdu, c’est lui-même.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “Sherlock Proust et Marcel Watson”

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  1. Cher Fou de Proust,
    Merci d’une lecture aussi vive,vivante, vivace, joyeuse, bienveillante mais libre et critique.
    Votre conclusion qui me touche au coeur : oui, le vrai Marcel est perdu, à l’époque de son séjour à Versailles, mon désir inconscient était de rendre à celui qui lui ressemble comme un frère, mon Monsieur Proust, grâce à une présence juvénile inattendue, désintéressée, affectueuse, le goût perdu de vivre.
    Une seule réserve me surprend : le petit Noël a lu un seul conte de Poe, sous l’influence de son patron, la chose n’est pas impossible ; il a appris la musique avec Charpentier, créateur d’une école de chant sur la Butte, ouverte aux pauvres, précisément, ce gamin a eu des dons et de la chance, il est vraisemblable…
    J’ai hâte de connaître la suite de vos impressions – et de lire votre fiction à vous, en toute amitié d’un fou de Proust à un autre,
    Pierre-Yves Leprince.

  2. patricelouis says: -#1

    Cher autre fou de Proust,
    Je n’ai pas voulu vous peiner. Mes propres audaces ne sont pas toujours vraisemblables. Le créateur fait ce qu’il veut. Le lecteur y adhère ou non. Ce qui compte c’est le plaisir et l’intérêt que chacun trouve. J’ai hâte de connaître votre regard sur ma fiction et me réjouis à l’avance de vos critiques.

  3. Cher Fou,
    Vous ne m’avez pas peiné, simplement étonné sur deux points seulement, il pourrait y en avoir bien d’autres !
    Oui, le lecteur adhère ou non, l’auteur n’y peut plus rien lorsqu’il publie – j’ai tout de même fait attention à la vraisemblance.
    Je me réjouis de lire totalement votre texte, que je viens de découvrir en ligne (sinon, je l’aurais achetée) : je n’ai pu lire que les premières pages (beaucoup de travaux en ce moment) mais y retournerai très vite…

  4. At the beginning of the book, Proust’s ghost walked about the room where I was reading, much as Celeste Albaret caused him to do. Thanks for some pure fun, Mr. Leprince. I was a little confused by the gift of a key at the end of the story. I think Noël was about to explain to Proust what he had learned from Rose Bienaimé. I cannot imagine the two men singing « Louise », but I had fun trying. That part was good, but my imagination failed. (Sorry about the English. Lots of us read French, but do not write it well.)

  5. Quant au Proust du roman, dont Pierre-Yves Leprince sait tout, nous en avons un portrait superbe nous le rendant vivant à jamais, avec ses problèmes de santé, sa mélancolie récurrente après le décès de sa mère, son envie d’écrire ; désormais, quand j’entendrai parler de Proust, c’est cette image qui me restera toujours en mémoire et non plus une figure désincarnée forgée à partir d’articles de presse ou de préfaces d’ouvrages.

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