Proust, les Guignols et Gotlib

Proust, les Guignols et Gotlib

 

J’aurais dû m’en douter : Clopine Trouillefou a les références vagabondes. Cette tchatcheuse bien connue de la blogosphère littéraire m’a envoyé ses deux ouvrages : Petites histoires familiales et nombreuses, aux Editions du Net ; et La Recherche racontée (… à mes potes), chez ILV Edition. Authentiquement sincères et parfaitement foutraques, ils se dégustent goulument.

077 Petites histoires familiales et nombreuses

077 La Recherche racontée (... à mes potes)

 

Dans le second — le sujet de ce blogue —, elle explique en quoi Marcel Proust  « n’est PAS  le Narrateur », auquel ressemble la marionnette en latex du programme de Canal Plus, dans son générique : « une masse informe à qui pousse un visage, puis un autre, puis encore un autre, et le tout se met à tourner sur lui-même, de plus en plus vite. Marcel est un peu comme cela vis-à-vis de tous les autres personnages de la Recherche. […] Tous les écrivains font ça : pour construire un personnage, ils prennent un trait ici, un autre là, ils habillent leurs marionnettes avec les habits de l’un, ils lui donnent les manières de l’autre, un vocabulaire entendu ici, une particularité vue là.

Mais Proust va plus loin : il va mettre une partie de lui-même dans chacun de ses personnages et va doser le pourcentage de la matière première « Marcel Proust » à côté des ingrédients. Pour vous faire comprendre, si Flaubert dit : « Madame Bovary, c’est moi », Proust peut dire à son tour : « Je suis Tous les personnages d’À la Recherche du temps perdu ».

Voilà comment la boîte à images éclaire le maître de l’écrit.

Passons à Gotlib (au demeurant, prénommé Marcel). Quelques pages plus loin, notre Clopine assène que le Narrateur, « de la catégorie des voyeurs complets »  « MATE comme un pervers pépère ». Ces deux derniers mots désignent un personnage créé par l’auteur de BD créé en 1981, dans le magazine Fluide glacial.

Et elle précise qu’« à trois reprises, le Narrateur va être témoin de scènes secrètes, perverses, sexuelles, qui vont changer son opinion sur le monde. À chaque fois, c’est planqué comme un voyeur penché vers le trou de la serrure d’une porte fermée, qu’il va regarder, sans d’ailleurs forcément comprendre tout de suite ce qu’il a sous les yeux… »

Je n’y avais jamais pensé.

Dans son livre, Clopine se définit joliment en « bedeau sympa » : « Je suis à la porte d’une cathédrale, la porte est lourde à pousser, un étranger arrive, je l’aide. Je sais, moi, quelles splendeurs attendent celui qui ose pousser la porte. Je connais la hauteur des voûtes, la splendeur [répétition maladroite, NDLR] des vitraux, la largeur des dalles, le labyrinthe des nombres d’or qui ont orienté l’emplacement du chevet. »

Bien vu. Je suis jaloux de l’image que j’aurais bien prise à mon compte. Me voilà contraint d’en trouver une autre pour mon propre rapport à Proust :  J’aime entasser à ma guise les pierres de sa cathédrale que je m’ingénie à déconstruire consciencieusement avant de pouvoir la rebâtir les yeux fermés. L’amie Clopine se fait guide quand je décortique.

Alors, à moi de travailler sur les trois fois que je n’avais pas pensé à regrouper. Il s’agit de la scène sadique de Mlle Vinteuil et de son amie (Du côté de chez Swann), de la conjonction Jupien-Charlus (Sodome et Gomorrhe) et de la torture réclamée du baron (Le Temps retrouvé).

En fait de trou de serrure, la première scène est vue des « buissons du talus » dominant la maison de Montjouvain ; la deuxième de « la fenêtre du rez-de-chaussée » de l’hôtel de Guermantes « ouverte elle aussi, et dont les volets n’étaient qu’à moitié clos » ; la dernière d’« un œil-de-bœuf latéral dont on avait oublié de tirer le rideau » de la chambre de l’hôtel de Jupien où la flagellation est donnée.

Maintenant, on peut tirer le rideau sur cette chronique.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Proust, les Guignols et Gotlib”

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  1. Ce que vous êtes gentil, Patrice ! C’est bien simple : vous êtes arrivé beaucoup trop tard dans ma vie. Je vous aurais embauché directos pour corriger mon pauvre petit livre !!!

    Je suis bien contente de vous avoir fait sourire, parce que, je vais vous l’avouer : j’en ai un tout petit peu honte, aujourd’hui, de ce bouquin. Surtout auprès de votre travail à vous, si fondamental…

    très bonne journée (je m’en vais m’atteler à votre énigme quotidienne, là).

  2. patricelouis says: -#1

    On est ce qu’on fait. Et n’ayez surtout pas honte.
    Si j’ai posté mes petits riens dominicaux avec retard, ce n’est pas dû à quelque « jet lag » provoqué par l’heure d’été.
    Je rentre juste de Normandie où je suis allé dîner chez un couple d’amis — nous étions donc quatre.
    Lui m’a parlé d’un homme politique connu de lui et au demeurant pas antipathique dont la devise est : « Il n’est pas interdit d’être malin. »
    De Gaulle invitait à aborder « l’Orient complique » avec « des idées simples ».
    Où veux-je en venir ?
    Le travail de chacun est utile. Surtout s’il est fait et sérieusement, et avec modestie et avec la dose d’humour qui empêche d’être pesant. Bref, j’ai toujours essayé de faire des choses sérieuses sans me prendre au sérieux.
    Mon travail n’est pas « fondamental ». Je ne revendique aucune intelligence particulière. En revanche, je n’enorgueillis de poser les questions bêtes et de savoir faire le pas de côté par rapport au « main stream », ce qui rend ma démarche futée.
    Non, il n’est pas interdit d’être malin.

  3. Comment ! Vous en Normandie… Et vous n’avez pas poussé jusqu’en Bray ?

    … Certes, nos pommiers n’ont pas encore revêtu leurs robes de mariées, les hirondelles ne sont pas revenues et le jardin potager est encore en friche. Néanmoins, je vous en prie, M. Louis, si vous et vos amis repassez par là…

    (zut, on m’appelle, à très bientôt)

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