Le fou de Proust — Vingt-cinquième épisode

Épisode 25

 

Pendant les vacances de février, les experts ès tendances sociétales constatèrent que le prénom d’Oriane devenait furieusement à la mode. Les Sue Ellen, Kelly, Sharon ou Brenda priaient leur entourage de les nommer désormais ainsi. Pour le plus long terme, il fallait plus de neuf mois pour savoir si Oriane marquerait également la génération naissante.

Après le prénom, le nom. Un opérateur téléphonique organisa un concours de SMS sur le meilleur qualificatif pour celui de la duchesse. Les cent quarante signes alloués étaient largement de trop pour les réponses : la noble Guermantes, la super Guermantes, Guermantes ça l’fait, sans compter les jeux de mots : Guermantes-la-Jolie, Guermantes à l’eau, Guermantes religieuse ; la récompense fut attribuée à la proposition d’un enseignant d’une cité d’Avignon : « Stylée, la Guermantes ».

 

Le succès du supplément de Marianne donna des idées à Union, qui se présentait comme « le magazine des amoureux du sexe ». Lui aussi publia un supplément, détachable celui-là, placé entre un banc d’essai de sex-toys et des échanges libertins. Il comprenait nombre de références d’ordre sexuel contenues dans La Recherche. Il insistait sur la nécessité de transposer au masculin les amours hétérosexuelles racontées par l’auteur. Il connut un succès moindre, tant l’accumulation de termes liés à ce que Proust appelle « les relations charnelles » se révéla pesante. La tendance tournait plus à la galanterie qu’à la gauloiserie, deux spécialités françaises.

 

L’étranger observait incrédule cette nouvelle exception française. Les Américains étaient les moins étonnés, qui n’avaient toujours pas compris que l’on pût s’extasier devant Woody Allen, se pâmer devant Jerry Lewis. Il y avait pourtant des spectateurs venus d’au-delà les frontières pour applaudir le spectacle. Antoine eut à cœur de recueillir des témoignages qu’il donnerait à Fabrice, quand tout serait fini :

Pourya l’Iranien : « Huh, actuellement mon seul escapade à ce monde fou. Tu es éternel Marcel » ; Martin le Gallois : « Marcel — a true Genius ! »; Elsa la Brésilienne : « Marcel Proust é um monumento literário, sua obra uma catedral » ; Rachel, New Yorkaise de Brooklyn : « I am obsessed with these books. Plot does not matter to me as much as language, character and dialogue, so Proust definitely fits the bill. What can compare ? » ; George, Américain de La Nouvelle Orleans : ‎ « My favorite poet, master of analysis of the most inner perplexity his and others possibilities in various situations, which happened or not happened in the so-called reality. The greatest fairy tale in human history, encyclopedia of the most human. All my respect to your eternal work » ; Johan le Flamand : « À la Recherche du Temps Perdu : le plus grand livre de tout LE temps » ; Emanuela, Italienne de Ferrara : « In pellegrinaggio al cimitero di Père Lachaise dopo aver letto tutta la Recherche… Merci Marcel » ; Joe, Canadien du Saskatchewan : « Hi there, 

Remembrance of Things Past is the most remarkable literary work of the 20th century » ; Ndèye-Katy la Sénégalaise : « Mon cher Marcel, Je suis passée te rendre visite il y a deux ans au Père Lachaise où tu te reposes mais tu étais endormi. Je voulais juste te dire que je t’adore » ; Roberta et Anna Maria, Siciliennes : « La ricerca del tempo perduto : meraviglioso… gracias por tanta belleza !!! » ; Isabelle la Réunionnaise : « Comment vivre sans lui ? » Il y avait encore les Grecs Sotiris et Zacharias, le Coréen KangHyuk, Kristyn la Lettonne, le Togolais Ousmane… Marcel, what else ? Proust superstar !

TF1 frappa un grand coup en promettant en prime time une représentation au printemps. Récupération mercantile ou pas, c’était la plus exigeante des littératures qui s’offrait un horaire habituellement réservé au football, aux séries américaines où à la télé-réalité.

Un article du Monde fut remarqué, ne serait-ce que par la signature. Sous le titre « Marcel, c’est mortel », Philippe Sollers tentait une explication de ce flirt très poussé entre un vieil écrivain mort et une jeunesse remuante qu’on dit rétive au livre. Il y voyait une réponse exaltante à la France «moisie» qu’il avait dénoncé dans le même journal au tournant du siècle : « Ni rancie, ni endormie, ni renfrognée, la rencontre fleure bon le lilas et les fleurs de pommiers d’un mélodieux lendemain. Les jeunes prouvent que ceux qui professent que les vivants sont des morts qui exploitent des morts qui sont plus vivants qu’eux ont tort, et Proust nous rappelle que rien n’a été fait sans le verbe ; le verbe peut donc nous accompagner au-delà des fins de tout ce qui a été fait et se fera jamais. »

Pour Fabrice, un sérieux problème se posait à son corps défendant. Quand certains saturent l’espace médiatique, lui risquait de souffrir du déficit assumé. Fin janvier, à la suite du « papier » de France-Soir, son équipe sonna l’alarme. Son silence devenait insupportable aux médias et risquait de se retourner contre lui. Il fallait parler. Déterminé mais pas buté, il comprit le message.

Il s’était isolé, avait filé en Seine-et-Marne pour s’installer à… Guermantes.

Il existe en effet une commune française portant le nom de l’auguste famille, dans le canton de Thorigny-sur-Marne. Elle abrite même un château qui, d’évidence n’est pas celui qui servit de modèle à Proust puisque situé à l’est de Paris quand le berceau de la famille Guermantes est à l’ouest.

Cette fausse conjonction plaisait à Fabrice, qui se déterminait souvent à partir de données plus anecdotiques que fondamentales. Toujours cette propension (même à son âge) à la légèreté, à la superficialité… Il avait donc fait demander si la demeure l’accueillerait et avait confié la mission à Petit-Jean. Le château était certes fermé au public mais comme il avait été transformé en centre de séminaires, ses propriétaires acceptèrent sa demande. Et puis, Fabrice commençait à être sérieusement célèbre, ce qui les flattait. Nul doute qu’ils sauraient faire fructifier son séjour.

Le château étant déserté, l’ami factotum dut faire appel à une gouvernante et à un domestique guermantais pour prendre soin de l’illustre occupant. Il y passa un séjour idyllique jusqu’à son retour anticipé.

Même si cela ne l’enchantait pas, il allait s’exprimer, accordant quarante-cinq minutes aux journalistes. Rendez-vous fut fixé à Illiers-Combray, à la Société des amis de Proust le lundi 9 à onze heures.

C’est peu de dire que l’attente était forte. Ils se déplacèrent à plus de soixante. Tous les genres étaient représentés, des généralistes aux magazines pipole, de la presse littéraire aux journaux étrangers, des agences de presse aux médias électroniques. Les caméras de onze chaînes de télévision faisaient le pied de grue, les micros de dix-neuf stations de radio offraient un somptueux bouquet — peut-être un peu surchargé. Une quinzaine de photographes formaient une haie compacte. Tous se disputaient les meilleures places pour bien voir l’artiste.

D’entrée, Antoine exposa les règles du jeu : trois quarts d’heure de questions-réponses et l’autorisation d’accompagner Fabrice lors d’une promenade dans le village, sans chercher à lui soutirer des propos supplémentaires.

— Pourquoi cette aventure ?

— Il est déraisonnable de chercher une raison raisonnée à tout.

— Quel est le secret de votre mémoire ?

— Il ne faut faire que ça, à l’exclusion du reste, de tout le reste.

— Jusqu’à présent, vous stupéfiez tout le monde en n’ayant fait aucun faux pas, sans vous tromper, sans trou de mémoire. Cela peut-il arriver, et comment réagirez-vous alors ?

— Je ne suis évidemment pas à l’abri d’une défaillance. Ce que je ferai ? Je m’arrêterai. Je me ressaisirai. Seule la concentration compte. J’ai tout mis en œuvre pour maîtriser le texte intégral. Je n’ai pas d’inquiétude de ce côté-là. Si je trébuche, c’est que je me serai laissé distraire. Voilà pourquoi je dois faire abstraction de tout, et c’est pourquoi, au passage, j’avais choisi de ne répondre à aucune sollicitation. Ce n’est pas pour apparaître comme un phénomène de foire, c’est aussi un travail d’interprétation. Réserver toute son énergie au profit du public que je dois voir sans le regarder, que je ne dois pas exclure mais avec lequel je ne peux pas jouer.

— Suivez-vous l’actualité ?

— Je n’ai pas suivi les nouvelles depuis trois ans.

— Vous avez été journaliste pourtant !

— Justement. Je ne dirai pas, comme Charlus : « Je ne fais pas attention aux journaux, je les lis comme je me lave les mains, sans trouver que cela vaille la peine de m’intéresser », ni comme Swann, quand il parle des « assommants journaux que nous nous croyons obligés de lire matin et soir », mais je le rejoins quand il poursuit : « Ce que je reproche aux journaux c’est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles. » J’ai mis une vie à me libérer d’une passion que je ne renie pas.

— Quelle est votre madeleine ?

— Depuis Proust, celle de chacun devrait rester secrète.

— À quand remonte votre découverte de La Recherche ?

— À cinq ans. Vous concevez que je doive rattraper le temps perdu.

— Votre adresse à vos amis actuels et anciens les enjoignant au silence avait un petit air de fatwa

— Ah, le sens de la formule et de l’exagération des journalistes ! Ma capacité de rétorsion est ténue, pour autant que la volonté d’en exercer une existât. L’expérience que je vis a besoin de protection. Ce n’est pas plus compliqué que cela.

— Comment expliquer-vous l’engouement du public, largement jeune, pour un texte présenté depuis toujours comme compliqué.

— Je laisse la réponse à un autre écrivain, présenté, lui, comme hermétique, Aimé Césaire : « C’est une affaire de sensibilité, une affaire de sympathie, au sens très fort du terme; je trouve que ma poésie n’est pas hermétique. Je constate qu’un tas de gens, parfaitement armés pour comprendre cette poésie, ne la comprennent pas; et que beaucoup de gens qui n’ont aucune culture particulière la comprennent fort bien. Je suis absolument sidéré de voir des Africains comprendre ma poésie beaucoup mieux qu’un tas de Martiniquais qui sont bardés de diplômes. Beaucoup de gens du peuple, aux Antilles, la comprennent fort bien, à leur manière, bien entendu, mais ils la saisissent et souvent vont à l’essentiel. J’ai vu des gens, les larmes aux yeux, en écoutant Cahier d’un retour au pays natal — alors que j’aurais cru qu’ils ne comprendraient rien — et tel lettré rester froid comme marbre à sa lecture. »

— Quand vous aurez terminé, que ferez-vous ?

— Je ne suis pas aussi catégorique que vous. Rien ne garantit que j’arrive sans casse à la fin. Toutes mes pensées sont tournées vers le prochain rendez-vous.

— Ce sera dans une cité. C’est une idée de vous ?

— C’est même un des tous premiers lieux qui s’est imposé. Une évidence, la raison même du projet.

— Et entre deux semaines de performance, que faites-vous ? Vous vous reposez ?

— Vous n’y pensez pas. Je me concentre, encore et toujours, je marche, je profite du grand air, en solitaire.

— La vie sociale ne vous manque pas ?

— Comment appelez-vous la société qui compose La Recherche ? Elle ne vous paraît pas assez riche, variée, étourdissante ? C’est ça : Proust m’étourdit. »

 

La suite fut assez rock’n’roll.

Retourné dans sa bulle, Fabrice se balada comme annoncé dans les petites rues, rue du Cotron, rue des Lavoirs, avec retour par la rue du Dr Proust. Il faisait comme s’il n’avait pas à ses basques une escouade de caméras et de perches de micros (mais peut-être ne les voyait-il pas, replié dans ses obsessions d’un texte qui occupait sa vie sans laisser d’interstices).

Télés et photographes avaient leurs images, c’était le but de la manœuvre et le récitant s’évanouit comme dans la brume. Pendant ce temps, les journaux sortaient leurs « papiers » : « Du côté de chez Pelletier » (Aujourd’hui en France), « À la recherche du Pelletier perdu » (Télérama), « On ne perd pas son temps avec Fabrice Pelletier » (Libération) — du classique, de l’attendu, du convenu.

 

La suite du programme devait être décidée. C’était affaire de disponibilité. Fort heureusement, c’est Fabrice qui avait la main, car les candidats étaient prêts à beaucoup de concessions pour obtenir qu’il vînt chez eux. La Proust Force fut convoquée chez Nathanaël, et les « dates » (comme l’on dit dans le show-biz pour désigner dates et lieux) furent fixées : mars à l’Olympia, avril à l’Hôtel-de-Ville de Paris, mai au Virgin Megastore des Champs-Élysées, juin à l’ancienne Douane de mer de Venise. Le bouquet final de juillet restait réservé.

La cité du prochain rendez-vous était donc Créteil, précisément dans le quartier du Haut de Mont-Mesly.

(À suivre)


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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