Le fou de Proust —Trente-septième épisode

Épisode 37

 

Le jeudi matin, sans être clairsemé, le public n’emplissait pas la salle. La Prisonnière n’est pas, en convint Fabrice, le plus « rock’n’roll » (c’était son mot amusé) des romans du « cher Marcel ». Le récit ne faiblit pas pour autant, et l’on vogua sur les sentiments du Héros à l’égard d’Albertine, de la femme, des femmes (sans oublier lesbiennes et prostituées).

Et puis, c’est la mort de Bergotte. Mille fois commenté, ce morceau de bravoure vaut par les circonstances du décès de l’écrivain. Bergotte apprend par le journal que le tableau La Vue de Delft de Vermeer est à Paris, « prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise ». Cette œuvre, il l’adore et croit la connaître très bien mais le critique qui l’évoque signale un petit pan de mur jaune « d’une beauté qui se suffirait à elle-même ». Bergotte, qui ne se le rappelle pas, mange quelques pommes de terre et va à l’exposition. Il y est pris d’étourdissements d’entrée et remarque effectivement ce détail, tandis que ses étourdissements augmentent. Il a le temps de se dire que ses livres auraient dû être écrits comme le tableau a été peint.

Trois pensées lui viennent alors. D’abord : « Je ne voudrais pas, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. » Ensuite : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Enfin, s’abattant sur un canapé : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. »

Proust ajoute : « Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? »

À cette existentielle question, proustienne en diable, s’ajoutait un mystère : dans le tableau, où est ce pan ? Trois espaces peuvent prétendre le représenter, un en haut à gauche, les deux autres, superposés, à droite. Painter, Meyers, Pavans, Wheelock, Renzi, Parker, Tadié — tous les spécialistes s’y étaient penchés et chaque emplacement avait ses partisans.

Ces quelques centimètres carrés vermeeriens alimentèrent les discussions du petit noyau au déjeuner pris pour la première fois de la semaine en commun. Pour ce repas, les uns plaidaient en faveur de Planet Hollywood, d’autres de L’Alsace. Ce fut Flora Danica qui l’emporta parce que Mme de Custières (qui l’appréciait) fit remarqué qu’il est question du roi du Danemark dans Sodome et Gomorrhe et du port danois d’Elseneur dans Le Côté de Guermantes. C’étaient vraiment des fêlés monomaniaques.

Ils choisirent d’une seule voix le gaspacho de concombre et crevettes du Groenland, écume de fromage blanc à l’aneth, puis le réputé saumon grillé à l’unilatéral et, en dessert, la marmelade fraise-rhubarbe, comme à Copenhague. Ils se mirent d’accord aussi sur l’emplacement du petit pan de mur jaune : celui situé le plus haut à droite.

 

Le Héros, lors de la séance de l’après-midi, apparaît jaloux au point de souhaiter que celle qu’il aime ait l’air vieille. Évoquant la mort de Swann (journée décidément morbide), il s’identifie pleinement à l’auteur au point de s’adresser au disparu, lui disant que si l’on parle encore de lui c’est parce qu’il a été transformé en héros de roman.

On retrouvait le Héros se rendant à une soirée des Verdurin, quai Conti, en compagnie de Brichot et de Charlus. À la porte, il apprend que la princesse Sherbatoff est décédée dans l’après-midi (« Elle est morte à six heures », s’écria Saniette. « Vous, vous exagérez toujours », dit brutalement à Saniette M. Verdurin, qui, la soirée n’étant pas décommandée, préférait l’hypothèse de la maladie, imitant ainsi sans le savoir le prince de Guermantes ») mais les auditeurs devaient surtout noter que les invitations étaient signées du baron, « la Patronne [étant], comme on dit en termes de justice, dessaisie ».

 

Alertés par le présentateur de « Lettres pour Tous », les auditeurs surent que les conditions d’une rupture étaient réunies : Mme Verdurin n’est plus la Patronne chez elle, Charlus a pris le pouvoir. Il a choisi les invités du gratin qui ne vont avoir d’égards et de remerciements que pour lui, snobant l’hôtesse officielle (« Montrez-moi où est la mère Verdurin »).

Fâchée, froissée, elle va se venger, montrer les dents. En attendant, son mari chasse le doux Saniette de la soirée avec une méchanceté rare, et l’intéressé mourra peu après tandis que Charlus fait se pâmer de rire avec une histoire sur Mme de Montmorency qui, en guise d’invitation, avait noté sur une carte qu’il devait « penser » à elle tel jour à neuf heures et demie. Le soir venu, confortablement installé chez lui, il a pensé à penser à elle avec « intensité » : « Dites-lui bien, je vous prie, que j’ai strictement obéi à son audacieuse requête. Je pense qu’elle sera contente », confie-t-il en conclusion sans se douter de ce qui se trame contre lui pour un comportement qui incite ses invités à ne pas plus se préoccuper de Mme Verdurin que d’une ouvreuse ! Ainsi vit le grand monde…

Il fallait s’arrêter après cette longue séance. Aussi régulier, aussi métronomique qu’il fût, Fabrice avait besoin de souffler, de reposer sa voix, d’assouplir son corps, de détendre son esprit tel la corde d’un arc.

 

À la reprise du vendredi après-midi, le piège préparé par Mme Verdurin était prêt, et Charlus ignorait le coup qui allait le frapper. Il glose sur le nombre de « saints », d’hommes vertueux, qui ne dépasse pas « trois sur dix », ce qui effare Brichot, et énumère les amants d’Odette « avec autant de certitude que s’il avait récité la liste des rois de France ».

Préparant le guet-apens, Mme Verdurin commence par débiner le baron devant Morel, jouant de la corde sensible en assurant que lui est « la fable du Conservatoire ». Et quand Charlus entre la bouche en fleur, il est accueilli par un Morel qui lui défend de l’approcher.

Le Héros est alors tout étonné, convaincu que l’aristocrate va « pulvériser » ses adversaires. Au contraire, il le voit « muet, stupéfait, mesurant son malheur sans en comprendre la cause, ne trouvant pas un mot, levant les yeux successivement sur toutes les personnes présentes, d’un air interrogateur, indigné, suppliant ». Et Charlus ne réapparut plus jamais chez les Verdurin.

 

La séance terminée, le public, aussi envoûté qu’enchanté par une littérature qui était une découverte pour le plus grand nombre, se mélangea joyeusement à la foule qui déambulait sur les Champs-Élysées comme toute les veilles de week-end. Le récit lui transmettait une joie de vivre, semblait lui inoculer une plénitude qui, se répandant d’un promeneur à l’autre, faisaient du lieu une foire aux plaisirs. Une légèreté flottait, née des mots de Proust, transformés en autant de particules de bonheur.

 

Une énième scène de jalousie ouvrait la séance du samedi matin dans l’hypermarché culturel bondé. Se faisant face, le Héros et Albertine ont des échanges déséquilibrés, lui voyant le mal partout et considérant qu’il en a les bras et les jambes cassés, elle minimisant les soupçons : « Il n’y a rien de cassé. » Retrouvant son parler et son phrasé d’avant, Farid se dit à lui-même : « Marcel et Albertine, c’est parti en live, ça peut que se barrer en cacahuète ».

Le public, peu habitué au style de Proust pour lequel il y avait tant de prévention (long, lourd, compliqué, snobinard) eut le sursaut qu’attendait Fabrice quand la jeune fille sort une expression que le Héros qualifie d’« atroce ».

Proust en avait déjà étonné plus d’un avec ses vulgarités, ses familiarités, sa grossièreté. Il y avait des paris faciles à gagner en demandant s’il était capable d’user des mots « de traviole », « monter le bourrichon », « chambrer » (« ma parole ») ! Ce sont parfois des phrases entières, telle celle-ci de Bloch : « Il a une impayable bobine de gaga de la plus haute lignée… Celui-là, à voir passer, est crevant. Mais je négligerais le côté caricatural de la binette qui, excusez-moi, m’a fait gondoler. »

Mais là, c’était — si l’on ose dire — le pompon. Le cardinal archevêque de Paris n’aurait pas causé plus d’émoi en lançant au pape : « Va te faire enculer avec ta Trinité ! ». Proust mettait dans la bouche d’une jeune fille une formule d’une vulgarité absolue… Le Héros, se voulant apaisant et proposant de donner l’argent nécessaire pour permettre à Albertine de jouer « la dame chic » aux yeux des Verdurin, s’entend répliquer : « J’aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j’aille me faire casser… »

Sur le coup, les auditeurs s’agitèrent, et certains crurent même que Fabrice avait tourné fou et qu’il sortait du texte pour délirer ainsi, mais il fallut se rendre à l’évidence : il était fidèle au texte.

Le Héros poursuit en racontant qu’Albertine est coutumière de « casser du bois », de « casser du sucre sur quelqu’un », ou de : « Ah ! ce que je lui en ai cassé ! ». Il a beau reconnaître : « Il n’y avait pas de propos si pervers, de mots si grossiers que nous ne les prononcions tout en nous caressant. » Mais ce « casser »-là, non, c’était un comble inimaginable. Ce n’état pas « casser », mais « me faire casser ». Et casser quoi ? « le pot ». Albertine est décidément une sacrée délurée. Les spectateurs du Mégastore n’en revenaient pas.

On avait beau prendre l’expression dans tous les sens, sa signification était sans ambiguïté : Albertine parlait bien de sodomie.

Par la suite, cette expression si surprenamment proustienne entra dans le langage des jeunes, mais dans une acception édulcorée, glissement de sens dû à la pruderie d’une génération finalement moins audacieuse et libérée qu’on l’aurait cru. « Je vais me faire casser le pot » devint par la suite une ritournelle pour signifier : « Des graves épreuves m’attendent, je cours vers de sévères déconvenues. »

Le Héros en vient à demander à Albertine de partir pour toujours (« ne me revoyez jamais en cette vie »), ce qui se termine donc par… son maintien chez lui, ce qu’il appelle « un renouvellement de bail ».

(À suivre)

 

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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