Le fou de Proust — Quarante-quatrième épisode

Épisode 44

 

Le lendemain, mercredi 15, les « unes » alliaient l’étape alpestre du Tour de France et la performance fabricienne au stade de France : « Fabrice en jaune » ; «Le forçat de Proust » ; « Pendant la Grande Boucle, Pelletier va boucler la boucle » ; « Fabrice ne la boucle pas » ; « Un Tour du côté de chez Proust »; « Proust ? Quel numéro de dossard ? » La palme revenait à « Tour et Stade : Fabrice de France ».

Dès neuf heures, l’enceinte de Saint-Denis résonnait de l’idée qu’un musicien moderne se faisait de la « petite phrase » de Vinteuil. C’était l’ensemble baroque de Limoges venu du château de la Borie, qui la jouait, accueillant les vagues de spectateurs qui s’asseyaient sur l’herbe ou les gradins, au plus près de la scène immense où Fabrice n’était apparu ni minuscule ni ridicule tant sa voix réussissait à emplir le stade.

À son entrée, à dix heures, une ovation le saisit et il s’appuya sur elle pour commencer. Il se fit porte-parole du Héros révélant qu’il n’y a que deux personnes, un couple, à ne pas être fictif dans ce livre « où tout a été inventé ». Étonnant procédé littéraire qui lui fait ajouter : « C’est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que […] je transcris ici leur nom véritable : ils s’appellent, d’un nom si français d’ailleurs, Larivière ». Et qu’ont-ils fait, ces Larivière, pour mériter ce traitement particulier de faveur ? Anciens cafetiers retirés fortune faite, ils se sont remis à la tâche pour remplacer un neveu tué à la guerre, qui laisse une veuve pour tenir le bar. Ils ont trimé, du matin au soir, sans réclamer un sou, pour venir en aide à une jeune femme qui ne leur était rien. Honneur donc à ces Larivière.

Pour commencer la journée, devant cette histoire, les gradins étaient émus. D’autant plus qu’on apprenait la mort de Saint-Loup à peine reparti pour le front, ce qui fait jaillir les souvenirs du Héros. Il pleure un ami qui, comme Albertine, lui disait, en prenant soin de lui : « Vous qui êtes malade. »

 

Ainsi s’achevait dans la mélancolie le chapitre II, tandis que commençait la projection des toiles et sculptures citées dans l’œuvre.

Pendant les pauses, le public allait et venait dans ce huis-clos à ciel ouvert, ce décor d’exploits physiques aujourd’hui voué au verbe. Çà et là, des étals proposaient des trucs et des bidules à l’effigie de Proust et les éditions, neuves ou d’occasion, de son œuvre. On marchait un livre à la main et, plus d’une fois, un vaste murmure accompagnait Fabrice dans son interprétation — les voix mariées des spectateurs. Le héros du lieu ne se doutait pas que ce cortège sonore allait s’amplifier. Le reste de la journée allait le lui apprendre.

Dans son annonce, le présentateur de Gennevilliers expliqua que, les années ayant passé, il fallait corriger ses connaissances — ainsi, qu’en fait de princesse de Guermantes, il fallait désormais lui donner les traits de la nouvelle, l’ex-Mme Verdurin.

C’est un Héros démoralisé qui quitte sa maison de santé pour rentrer à Paris, frappé par son « absence de dons littéraires ». Chez lui, il trouve des invitations dont une pour un goûter donné par la Berma et une autre pour une matinée (entendez le mot dans son sens moderne de réunion l’après-midi) chez le prince de Guermantes, avenue du Bois. Se rendant à cette fête, il tombe sur un Charlus méconnaissable, cheveu et barbe blancs, les yeux sans éclat, le geste difficile, timide et peureux — de ceux que « la mort a déjà fait entrer dans son ombre ».

C’est après que Fabrice eut raconté cette rencontre que le bruissement vocal s’accentua. Le moment était fort puisqu’il offrait une autre madeleine, un de ces instants dérisoires d’où fuse un passé oublié : les pavés disjoints de la cour de l’hôtel. Il venait de dire : « Je reculai assez pour buter malgré moi contre des pavés assez mal équarris», quand le public s’invita puis s’imposa. D’abord à voix basse, puis de plus en plus distinctement, jusqu’à voix pleine et haute, des centaines de spectateurs s’ajoutèrent à lui, au point de faire partie de lui et, finalement, de se substituer à lui. Fabrice eut la perspicacité d’effectuer un mouvement simultané et inverse, baissant peu à peu la voix jusqu’au susurrement, mais sans jamais se taire tout à fait; des arbres près de Balbec, les clochers de Martinville, la madeleine, des sensations, les œuvres de Vinteuil, la félicité, ses doutes intellectuels dissipés, des images rendant la «mort indifférente ».

Sur ces derniers mots, dans une lucidité collective, la foule comprit qu’elle devait redevenir attentive et silencieuse. Cet unisson avait duré deux minutes, et Fabrice le salua de longs signes de tête exprimant reconnaissance, louanges et fraternité. Il s’agissait bien de cela, d’innombrables esprits communiant autour de deux hommes, l’auteur et son interprète, dont ils se sentaient parents très proches.

Dans les heures qui suivirent, d’autres signes dessillèrent les yeux du Héros. Chaque fois, des spectateurs se faisaient compagnons de voix basse de Fabrice.

Au fil des pages, l’écrivain contrarié évoluait grâce à ses réflexions sur la vie et l’art, agrémentées d’intimités troublantes telle que : « Moi qui ne suis pas le moi qui l’ai vu et qui dois céder la place au moi que j’étais alors afin qu’il appelle la chose qu’il connut et que mon moi d’aujourd’hui ne connaît point. »

Fabrice achevait à quatorze heures trente la deuxième de ses cinq interventions prévues. L’heure et demie de pause (mise à profit pour montrer de nouvelles visions des tableaux d’Elstir et faire entendre de nouvelles interprétations des œuvres de Vinteuil) ne serait pas de trop pour qu’il retrouve un rythme intérieur apaisé.

 

À seize heures, il était dispos sinon frais, prêt à répercuter les idées contre l’art populaire et la littérature de notations et celles en faveur qui permet de retrouver notre vie et celle des autres : « La vérité suprême de la vie est dans l’art ». Sans trop d’événements à raconter, ces pages épuisaient Fabrice dont la concentration devait doubler au contact des pensées, des introspections, des méditations conduisant à la reconquête du Temps perdu.

Exténué, il accueillit l’entracte avec soulagement. Il ressentait le besoin d’un complément énergétique, et son entourage commençait à s’inquiéter. Il rassura (ou tenta de le faire) en se réjouissant de la richesse de ce qu’il avait à raconter dans les deux séances qui lui restaient avant la nuit.

La célèbre réception était en effet à son programme, plus précisément, le Héros allait y faire son entrée. Mais auparavant…

 

         Flash-back : dès le printemps, Luc Besson s’était proposé de tourner sa version de la matinée chez la princesse de Guermantes. Elle allait être projetée. Le cinéaste l’avait conçue comme un clip (pas seulement pour sa durée), mélange de la scène du bal du Bal des vampires de Polanski et du Thriller de Michael Jackson. Sa costumière s’était surpassée dans les teintes sombres, le maquilleur dans la pâleur des personnages, le compositeur pour offrir un menuet macabre, les comédiens pour accentuer les préférences sexuelles — on allait dire « pour les travestir ». Tous les parfums d’un badinage morbide étaient réunis.

Le public fut averti qu’il devait bien observer, « en lever de rideau » de la séance cette transcription visuelle des mots de Proust. C’était «À la Recherche des zombies éperdus» sous le titre plus classique d’Une matinée chez la princesse. Que n’aurait-on pas inventé autour d’un texte que tant de novices croyaient poussiéreux !

Le public avait la soirée pour comparer la transcription de Besson au texte initial.

Il faut imaginer, avait prévenu le présentateur, que le Héros fait son retour « dans la société ». À l’en croire, les membres de cette société se sont « fait une tête, généralement poudrée et qui les changeait complètement ».

Ses mots sont redoutables : affublé, grimé, déguisé, travesti, grimaçant ; du coup, l’intéressé devient ridé, vieilli, blanchi, argenté, émollié, tassé, courbé et il a l’air d’un mendiant, d’une loque en bouillie, d’un moribond-bouffe, d’un fantoche, tremblotant, boiteux, gâteux, gaga.

On se croit en un éternel printemps et c’est l’automne de la vie. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Il n’a pas vu le temps passer et ne conçoit pas le vieillissement.

Fabrice avait connu le choc de l’âge qui lui avait rappelé qu’il n’était plus un jeune homme, ni un homme jeune. N’ayant pas eu d’enfant, il n’avait pas vu jaillir quotidiennement les générations nouvelles, le vieillissant d’autant. Courant, quinquagénaire, un marathon, isolé dans les derniers rangs, il avait entendu un spectateur se voulant aimable lui lancer : « Vas-y, papy ! ». Il n’y avait personne devant lui, il se retourna ne vit pas plus d’âme qui vive. Il reçut comme un coup de matraque cette exhortation involontairement assassine. Il n’en termina pas moins la course.

Il s’identifiait donc pleinement au Héros qui remarque qu’on dit de lui : « Voilà le père… » (cette expression était suivie de mon nom) ; et comme je n’avais pas d’enfant, elle ne pouvait se rapporter qu’à l’âge.» — les « masques du Temps ».

Il y avait aussi ceux qui « n’étaient pas des vieillards, mais des jeunes gens de dix-huit ans, extrêmement fanés », dont on pouvait dire qu’« eux non plus, la vieillesse ne les avait pas mûris ».

Une voix puissante traversa la pelouse : « Bingo ! »

Curieusement, cette perturbation ne déplut pas à Fabrice. Il en sourit même, car il savait, lui, qu’enfin un spectateur avait débusqué la liberté qu’il s’était autorisée avec l’intouchable chef d’œuvre. Des mois durant, quoique averti et désireux de démasquer Fabrice, aucun des chasseurs de variante non estampillée n’avait trouvé la faille. Le Temps retrouvé en mains, un auditeur avait résolu ce mini-mystère linguistique qui provoqua, on le verra, une polémique.

 

Depuis le matin, Fabrice avait parlé pendant plus de huit heures et il lui en restait une à assurer. Harassé, pâle comme un mort, à la limite de l’anémie, il ingurgita une nouvelle dose de ce qu’il ne considérait pas comme une drogue. Appelé en renfort par le Dr Dickinson, le médecin des pompiers, à qui l’on tut l’aide prohibée, conclut à une hypotension qu’il soigna avec du sucre. « Si je vous suggère de remettre votre dernière séance à demain, vous n’en ferez rien, n’est-ce pas ? » En guise de réponse, Fabrice se contenta de sourire. Était-ce l’effet du remède médical ou celui de son expédient ? Il se sentit en assez bonne forme pour remonter sur scène.

Le public, qui ne se doutait de rien, ovationna le retour nocturne sur scène. Sans être un supplice, ces ultimes minutes furent vécues dans un état second par un Fabrice « en roue libre ». Le texte lui était devenu tellement consubstantiel qu’il le donnait sans en avoir une conscience totale. Il était dans la situation qu’il décrivait d’une société perdant ses repères, décomposée, où les chefs de cabinet parlent à Oriane de Guermantes « de haut en bas ». Il termina, à l’heure dite et sans trébucher, sur les mots envoûtant de mystère, fièvre et douceur.

Dans la nuit, les applaudissements retentirent longtemps.

 

Nul ne s’aperçut qu’il fallait soutenir Fabrice à sa sortie de scène. Le petit noyau se réunit autour de lui, exsangue. La journée avait été épuisante. Celle du jeudi ne serait pas moins longue. À six heures du mot « fin », pouvait-on concevoir que Fabrice renonçât ? « Dussé-je terminer couché et râlant, dussiez-vous me perfuser, j’irai évidemment jusqu’au bout », déclara le sexagénaire, mettant un terme à un débat, avant même qu’il ne commençât. Il demanda qu’on le reconduisît promptement à son hôtel pour qu’il pût dormir au plus tôt.

De telles circonstances angoissantes naissent parfois de comportements surprenants mais nécessaires, car ils libèrent. Ainsi, Farid, qui n’était pas le moins inquiet, voulut masquer ses sentiments en lâchant un inattendu « Bien sûr, mon pote ! » Fabrice lui répondit : « Dans la version originale, c’est « Fo’ shizzle, my nizzle », enchaînant : « Pas vrai, mon p’tit gars ? Tu te souviens de Cabourg, sans vouloir me la jouer ! » « Il tiendra », en conclut le jeune ami confiant.

Dans la nuit, des employés installèrent des appareils ressemblant à des machines à laver à six points élevés des gradins. Seuls les employés du nettoyage auraient pu se montrer abasourdis mais ils n’avaient pas la tête à ça.

Comme la dernière marche d’un escalier géant, comme les derniers mètres d’une course de fond, comme la dernière page du livre d’une vie… Ce jeudi 16 juillet 201* allait marquer la fin d’un calendrier ouvert des années auparavant, l’ultime seconde d’un compte à rebours commencé dix mois plus tôt.

 

Les foules gagnant le stade de France avaient conscience de s’apprêter à vivre des moments non pas mêmes rares, mais uniques. Des mots inaugurant La Recherche dans l’intimité de la maison de Tante Léonie à ceux qui allaient être prononcés ce jour dans ce cirque colossal, un homme avait tenté une gageure inouïe (et tout laissait prévoir qu’il la réussirait).

 

Initialement, il s’agissait de montrer qu’un être humain pouvait mémoriser des milliers de pages prtétendues spécialement ardues. Mais au fil des semaines, l’enjeu avait bifurqué. Il était maintenant question d’attachement à un texte, de tendresse pour un auteur, de fraternité pour un héros dénué attributs du surhomme. À tous les tenants du réalisme, à tous les cyniques, à tous ceux qui désespèrent de leurs semblables, par son intense conviction, un monsieur âgé, pas plus à suivre qu’à fuir, honnêtement ordinaire, avait balayé bien des idées reçues.

Non, la médiocrité n’est pas fatale ; non, le niveau d’exigence n’a pas à être confisqué ; non, la qualité n’est pas incompréhensible au plus grand nombre. Fabrice avait provoqué un effet d’entraînement que lui-même avait sous-estimé. Proust en banlieue, Proust chez les yé-yés, Proust s’emparant d’un témoin que lui tendrait Zidane ! Qui eût rêvé ces rencontres ? Qui aurait songé qu’elles se fissent dans un échange respectueux ?

Il fallait méditer cette confiscation de fait d’une œuvre par l’élite. Les intellectuels pouvaient faire profil bas devant une ruée qui respirait l’intelligence, l’ouverture d’esprit, la disponibilité d’âme. Fini le dogme de la médiocrité aux médiocres. La culture ne garantit pas l’intelligence, mais elle ne peut lui faire du mal.

Qui trouverait à critiquer les produits dérivés ? Ce n’était pas pour des tee-shirts et des chopes ornées d’un visage moustachu en noir et blanc que les foules étaient venues à cette quintessence de la littérature qu’était cet hymne au sacré Marcel ; d’autant que des progrès avaient été faits, les objets se diversifiaient : dessous féminins incarnat, chaussettes fantaisies ornées de madeleines, parapluie portant les noms des sept romans.

L’aventure engagée par Fabrice, heureusement déraisonnable, l’avait transformé en mage. Il reviendrait à l’avenir d’expliquer cette alchimie inscrite dans une exception française qui pouvait faire sourire mais ne méritait aucune moquerie. Pour avoir hissé les mots si haut, chapeau bas.

C’est ce mélange de sentiments, dont chacune et chacun pouvait ressentir de la fierté, qui flottait au-dessus de Saint-Denis.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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