Le fou de Proust — Quarante-et-unième épisode

Épisode 41

 

Pour regagner Paris, les invités de François Pinault, dont le petit noyau, prirent un avion privé. La Proust Force embarqua dans un avion de ligne. À l’arrivée, elle trouva en tête de gondoles des marchands de journaux La Revue française de linguistique qui n’avait jamais eu une telle exposition. Elle publiait un article sur les mots rajeunis par cette déferlante proustienne. Hyppolite Le Couernec avait écouté les radios, consulté les blogs, lu la presse et questionné les quartiers pour établir une liste de fortes occurrences. L’originalité de ses travaux était qu’il incluait les expressions de la conversation, de la rue. Il avait aussi bénéficié des analyses de l’équipe du dictionnaire Le Robert qui fait une veille médiatique des mots nouveaux. Cette irruption peut répondre à une mode (auquel cas, elle ne dure pas) ou répondre à un vrai besoin linguistique avéré par l’usage.

M. Le Couernec relevait « C’est assez farce », « pushing », « se faire casser le pot », « lady-like », « bancroche », « souvent, mais peu à la fois », « Bonjour, vous » et « le genre « ma chère ». Il révélait que le Robert avait l’intention d’accueillir « sportulaire » dans son édition à venir, mot né de l’Antiquité et retrouvant ainsi une nouvelle jeunesse.

L’étude faisait un sort particulier à « Et s’y fût-elle trouvée, d’ailleurs, eussé-je osé lui parler ? » formulation recherchée qui se déclinait particulièrement en région parisienne et en Bretagne. Enfin, relevant du comportement plus que du vocabulaire, intégré à la communication non verbale, le linguiste croyait à la durabilité de la façon de se faire serrer la main selon un code aristocratique : l’auriculaire, l’index et le pouce repliés, le majeur et l’annulaire tendus.

 

Dans le jet privé, Fabrice s’était endormi. Après l’atterrissage au Bourget, il sauta dans un autre avion qui l’attendait pour le déposer à Avignon. Là, une voiture le conduisit dans le mas familial et retiré qu’il avait déserté vingt ans auparavant, le considérant comme un lieu étouffant. Pour son ultime repos, il avait décidé de renouer avec son passé, se refusant à analyser ce revirement. Il n’avouait dans cette attirance que l’envie de revoir les coloris de fruits mûrs que le soleil projetait sur les murs de pierre grise.

 

Dans un mois, sonnerait l’heure du Temps retrouvé, après celui qui est perdu. Pour le Héros, ce serait la libération du créateur, la clé de toutes ses recherches. Fabrice avait envie de profiter de cet entracte pour s’arrêter sur la vitesse du temps. Des secondes interminables aux longues années en passant par les heures trop courtes. C’est peu avant sa retraite (celle de travailleur) qu’il s’était mis à réfléchir à son rapport avec les événements, la marche du monde, et leurs relations avec ce temps qui les rythmait. Toute sa vie professionnelle, il avait aimé dire : « Je me prépare tous les jours à la Troisième Guerre mondiale. » Au crépuscule de son existence, il commentait : « Et je devrais m’étonner d’avoir été stressé, d’avoir subi un infarctus, d’être incapable de ralentir ! » Dès qu’il avait cessé ses activités de journaliste, il avait fui la tyrannie de l’actualité (« Après le pape, le papier », tonnait Hugo), de son immédiateté. Il souriait en pensant à une réflexion de son père, quand celui-ci le voyait revenir exténué de ses matinales — et qu’il comprenait enfin : « Ne t’agite pas. Cela attendra bien Le Monde de ce soir. »

Il pouvait enfin ordonner toutes ces formules qu’il avait refusé de prendre en considération : celle de Charles Péguy : « Homère est nouveau ce matin et rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui » ; celle de Paul Valéry : « Les événements m’ennuient. On me dit : Quelle époque intéressante ! et je réponds : Les événements sont l’écume des choses. Mais c’est la mer qui m’intéresse… » ; celle de Raymond Aron : « Lorsqu’un événement advient, les journalistes s’exclament : c’est important, dépêchons-nous d’en rendre compte. Je leur lance : puisque c’est important, prenons le temps d’y réfléchir » ; celle enfin de Chou En-lai sur les enseignements à tirer de la Révolution française : « Il est encore trop tôt pour le dire »…

 

Il y eut une première dans les ventes de livres. Dans la dernière semaine de juin, le Relais H de l’avenue du général Leclerc de Montfermeil, en Seine-Saint-Denis, écoula plus d’exemplaires d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs que la librairie La Hune du boulevard Saint-Germain, à Paris.

 

La SNCF organisa un concours en interne autour d’un certain chemin de fer :

1) Citez les différents surnoms du « petit train d’intérêt local » de Balbec.

2) Citez les stations de la ligne.

À la clé, les cinq meilleures réponses bénéficieraient de places dans le carré VIP de la dernière session.

 

D’ici là, il restait un rendez-vous : l’anniversaire de Marcel Proust tombait le vendredi 10 juillet. Plusieurs stations de radio eurent la même idée. RMC, qui s’était signalée pour la Saint-Marcel, invita ses auditeurs à signaler tous les natifs du jour que la station appellerait pour leur offrir un des romans de La Recherche. Les stations locales de France Bleu invitèrent les Marcel nés un 10 juillet à venir dans leurs studios. Deux personnes se déplacèrent, un Martial septuagénaire au Mans et… une Marcelle quinquagénaire à la station picarde. Le premier fut gratifié d’un poster de Proust et la seconde gagna l’intégrale de l’œuvre de Proust offerte par une librairie d’Amiens nommée… Martelle.

L’Académie des Césars consulta les Français sur le casting proustien parfait.

Quel générique ! le Héros : Guillaume Gallienne, Pierre Niney ; sa mère : Anne Consigny, Catherine Frot ; son père : Didier Besace Pierre Arditti ; sa grand’mère : Jeanne Moreau, Miou-Miou ; son grand-père : Michel Bouquet, André Dussolier ; sa tante Léonie : Kristin Scott-Thomas ; la duchesse de Guermantes : Carole Bouquet, Karine Viard ; le duc : Lambert Wilson, Jacques Dutronc ; la princesse de Guermantes : Catherine Deneuve, Fanny Ardant ; le prince : Alain Delon, Sami Frey ; Mme de Marsantes : Nathalie Baye ; Saint-Loup : Gad Elmaleh, Romain Duris ; Rachel : Emmanuelle Devos ; la reine de Naples : Bulle Ogier, Aurore Clément, Isabelle Adjani ; Charlus : Gérard Depardieu, Éric Cantona ; Swann : Guillaume Canet, Jacques Gamblin ; Odette : Louise Bourgoin, Marina Hands ; Bloch : Fabrice Luchini ; la marquise de Villeparisis : Charlotte Rampling ; Norpois : Claude Rich, Jean Rochefort ; Mme de Cambremer : Isabelle Huppert ; la marquise de Saint-Euverte : Valérie Lemercier ; Mme Verdurin : Sylvie Testud, Sandrine Bonnaire ; M. Verdurin : François Cluzet, Daniel Auteuil ; Gilberte adulte : Sandrine Kiberlain, Marie Gilain ; Albertine : Cécile de France, Émilie Dequenne ; Andrée : Audrey Tautou ; Françoise : Josiane Balasko, Yolande Moreau ; Bergotte : Hippolytte Girardot ; Elstir : Alain Souchon ; Brichot : Michel Blanc ; Cottard : Claude Brasseur ; Mme Cottard : Valérie Bonneton; Saniette : Denis Podalydès ; Jupien : Albert Dupontel, Gérard Lanvin ; Morel : Grégoire Leprince-Ringuet, Vincent Pérez ; Aimé : Jean-Pierre Daroussin, José Garcia.

 

À la toute fin du mois de juin, Antoine reçut un appel téléphonique très spécial. Mick Jagger était au bout du fil. Le frère de Fabrice savait, naturellement, que les Rolling Stones étaient au programme du Stade de France, une « date » s’achevant le 12 juillet. Il le savait d’autant mieux que le groupe de rockers (on peut l’être à près de quatre-vingts ans) avait accepté, sur sa demande, de laisser son podium une semaine supplémentaire pour en faire profiter le « show » Proust. Dans l’équipement qui allait avec, il y avait les caméras et écrans géants permettant aux plus éloignés de voir ce qui se passait sur scène autrement que comme un microbe dans un microscope.

Ls cinq rockers, même les moins francophiles, connaissaient l’auteur, certains avec une réelle finesse, le plus pointu sur le sujet étant le taciturne batteur, Charlie Watts. Le contact fut vite noué. Mister Jagger se trouvait déjà en France, en sa résidence tourangelle, le château de Fourchette. Son coup de fil avait une offre pour objet. Antoine la transmit à Fabrice qui l’agréa aussitôt, avec gratitude.

L’effet Proust…

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton, Non classé/ AUTHOR : patricelouis

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