Le fou de Proust — Vingtième épisode

Épisode 20

La pause du déjeuner arriva. Côté mer, il y avait foule derrière les grandes fenêtres vitrées et à coulisses de la salle à manger — qui, de ce fait, ne pouvaient rester ouvertes de plain-pied avec la digue —pour tenter de reconnaître quelques-unes des célébrités venues pour la performance de Fabrice. Il y avait là, dans un joyeux méli-mélo, Nina Companeez (chez elle), Frédéric Beigbeder, Geneviève de Fontenay, William Sheller, Bernard-Henri Lévy, Vikash Dhorasoo (natif d’Harfleur), Jean d’Ormesson, Jean-Paul Gaultier et Karl Lagerfeld (séparément), Bernard Pivot, Martin Hirsch, Patrick Poivre d’Arvor, Pierre Assouline — un Who’s Who pipole ! Ils firent honneur aux plateaux de fruits de mer, certains choisirent le confit de daurade aux huîtres, pommes ratte et vinaigrette d’épinard et beurre salé à la crevette.

Pour la séance du samedi après-midi, tout admiratif qu’il fût, Fabrice craignait certaines phrases. C’était le cas pour une qui venait dès le début du premier après-midi du week-end : « Tout d’un coup, tel Méphistophélès surgissant devant Faust, apparurent au bout de l’avenue — comme une simple objectivation irréelle et diabolique du tempérament opposé au mien, de la vitalité quasi barbare et cruelle dont était si dépourvue ma faiblesse, mon excès de sensibilité douloureuse et d’intellectualité — quelques taches de l’essence impossible à confondre avec rien d’autre, quelques sporades de la bande zoophytique des jeunes filles. »

Il se confessait à lui-même que cet abus de conceptualisation, ces mots scientifiques n’étaient pas ce qu’il préférait (même, puisque cet aveu n’avait que lui pour auditeur, il corrigeait : « Ça me barbe ! »). Mais un monument est à embrasser dans sa totalité. On peut en contester telle fioriture, telle décoration, ça ne remet pas en cause l’architecture globale. Il suffit de ne pas regarder ce qui n’enthousiasme pas. La seule différence touchait à l’exercice assumé par Fabrice : il ne faisait pas de tri. Des milliers de pages à réciter, il fallait conserver chaque mot — il n’avait le droit d’omettre aucune syllabe. Et il ne devait pas davantage exprimer sa réserve, au demeurant marginale. Il y allait donc gaiment (façon de dire) avec l’« objectivation », les « sporades » et l’épithète « zoophytique ».
En revanche, il s’avouait estourbi, vaincu de bonheur par les descriptions du « geste interrompu des couteaux encore de travers », de « la rondeur bombée d’une serviette défaite où le soleil intercale un morceau de velours jaune », ou de « l’altération des prunes qui passent du vert au bleu et du bleu à l’or dans le compotier déjà à demi dépouillé ». Son verbe se faisait alors extatique.
Jusqu’au crépuscule, Saint-Loup dans sa garnison de Doncières, Bloch sous son charme, Albertine sur la digue semblèrent aller et venir entre les auditeurs par la grâce de l’élocution sans apprêt de Fabrice.
Jusque tard, les Cabourgeais d’un jour ou de toujours qui avaient bénéficié du spectacle le commentèrent à l’envi, suscitant l’envie de ceux qui n’y avaient pas eu accès. Pour être honnête, le côté mondain de l’événement n’était pas pour rien dans la mobilisation. Toute la semaine, L’Éveil de la Côte normande avait tenu la chronique des personnalités voulant être à Cabourg, the place to be, ce qui fit rager Deauville. Jusqu’à l’aube, certains, entraînés par des proches pour voir Fabrice, s’y étaient ennuyé ferme. Ils se rattrapèrent au Kaz, s’éclatèrent toute la nuit, buvant (et pas du porto) et dansant (et ni le tango ni le boston). Tous les fidèles ne sont pas obligés de communier à tous les offices.

Le dimanche matin, c’est à la sortie de la messe que fut battu le record d’affluence. Plus de trois mille personnes encerclaient l’hôtel de Cabourg. Prévoyant, le préfet du Calvados avait fait appel à la gendarmerie pour canaliser la foule, mais il n’eut pas besoin de recourir à la force. S’il y avait bien là des contestataires, c’étaient des soixante-huitards sexa ou septuagénaires qui ne lançaient plus de pavés depuis longtemps. Les seuls qu’ils connaissaient désormais trônaient dans les vitrines des libraires et il n’était pas sûrs qu’ils fussent lus jusqu’à la dernière page.

La Recherche n’a, le plus souvent, été lue que partiellement. Comme pour La Marseillaise, on en connaît le premier couplet, mais qui saurait chanter le quatrième des sept couplets de l’hymne : « Mais ces despotes sanguinaires, / Mais ces complices de Bouillé, / Tous ces tigres qui, sans pitié, / Déchirent le sein de leur mère ! » ? Quoi qu’il en fût, la foule se laissa contenir, les plus chanceux accédant au salon principal, certains dans une des deux salles attenantes, d’autres dans les jardins sonorisés, et le plus grand nombre livré à l’espace entre l’hôtel et la mer.

Fabrice avait dormi d’une traite bien qu’il se fût chargé l’estomac, après un dîner frugal, avec des tartes aux fraises et un éclair au café (à l’imitation du Héros avant d’aller saluer Albertine). C’était sa façon de se récompenser pour sa prestation de la journée.

À dix heures, les privilégiés, ceux qui étaient près du récitant à le toucher, se gardaient bien d’esquisser la moindre familiarité. Ils l’avaient investi des mêmes pouvoirs que l’auteur et le regardaient intimidés.
Le récital reprenait.
Entre les jeunes filles, le cœur du Héros balance. Pour l’anecdote, c’est dans ces pages que Proust se trompe en assurant (mais de quoi se mêle-t-il ?) que le diabolo « est tellement tombé en désuétude que devant le portrait d’une jeune fille en tenant un, les commentateurs de l’avenir pourront disserter ». Eh non, au bout de son « cordelet », le jouet n’a pas disparu.
Un autre personnage essentiel fait son apparition, pour que soient saluées ses créations : Mariano Fortuny. Peintre et styliste, né la même année que Proust, baptisé « le Magicien de Venise », il surgit grâce à ses « étoffes », puis ses robes, conduisant à l’évocation des rêves de luxe d’Albertine.
Subjugué, l’auditoire voguait avec la jeune fille, le Héros et Elstir sur quelque yacht « arborant le drapeau américain », quand souffla, inattendu, un violent coup de vent.

Fabrice en était arrivé à parler des sœurs de Bloch : « On ne me permet pas de jouer avec des israélites », disait Albertine. La façon dont elle prononçait « issraélite » au lieu d’« izraélite » aurait suffi à indiquer, même si on n’avait pas entendu le commencement de la phrase, que ce n’était pas de sentiments de sympathie envers le peuple élu qu’étaient animées ces jeunes bourgeoises, de familles dévotes, et qui devaient croire aisément que les juifs égorgeaient les enfants chrétiens. « Du reste, elles ont un sale genre, vos amies », me disait Andrée avec un sourire qui signifiait qu’elle savait bien que ce n’était pas mes amies. « Comme tout ce qui touche à la tribu », répondait Albertine sur le ton sentencieux d’une personne d’expérience. »
« Très bien ! Prenez ça, les youpins ! », éructa en se levant un spectateur en loden, reprenant le mot sorti de la bouche d’Albertine en début de matinée, qui avait provoqué un murmure dans l’assistance, réprobateur mais bien élevé, comme une protestation dans les règles des bonnes manières.
Jusque là, les références aux juifs étaient passées sans réactions. Le public se montrait furieusement modéré, écoutant des insanités sans hostile clameur. À l’instar d’Oriane, il avait jusque-là écouté en n’en pensant pas moins et s’était abstenu de toute vive réaction.
Mais cette fois, l’interrupteur fut conspué et chassé sans ménagement par un public qui, dans les quelques mètres qui le séparaient de la porte, le fit valdinguer de bras en bras, malmené de mains en mains. Il sembla qu’une gifle l’atteignit sur la joue droite sans que quiconque y trouvât à redire. Le seuil franchi, il fut pris en charge par le personnel qui, à la porte tournante de verre, le remit aux gendarmes. C’était un hobereau d’une obscure mais très ancienne famille du voisinage. « Dreyfus était coupable ! », criait-il encore quand le fourgon bleu des forces de l’ordre l’embarqua.
La manifestation des présents devait sans doute plus au mécontentement d’une séance perturbée qu’à des positions nettes contre le racisme. La haine de l’autre est admissible tant qu’elle ne dérange pas l’ordonnance. L’avis sans frais avait été adressé à tout voyou, fût-il en loden.
Fabrice était demeuré figé, coi et impassible. Le calme revenu, il reprit comme si de rien n’était. Et il acheva la représentation avec les mots qu’Albertine écrit au Héros : « Je vous aime bien » — libre à chacun de le considérer pour lui.

L’incident de la matinée nourrit évidemment les conversations du déjeuner. Accueilli à la table du petit noyau, le docteur Dickinson montra qu’il était un bon connaisseur (« connoisseur » in english) de l’œuvre. Il livra les occurrences de « youpin » dans les différents tomes. Pour ce faire, il ouvrit sa mallette de médecin de style diligence en cuir de vachette. Elle contenait un stéthoscope et l’intégrale de La Recherche. Ouvrages à l’appui, il remémora qu’Albertine dit (« on l’a entendu ce matin ») : « Je l’aurais parié que c’était un youpin. C’est bien leur genre de faire les punaises » ; que M. de Charlus raconte à M. de Vaugoubert qu’Esther « a des parents « youpins », dans Sodome et Gomorrhe ; que, dans le même, Morel dit de Bloch : « Il voudrait me prendre ma place. C’est bien d’un youpin ! » ; qu’Albertine remet ça dans La Prisonnière avec : « votre youpin d’ami Bloch ». — Et c’est tout, conclut-il. — Et c’est trop ! », claqua Farid.
«Avez-vous remarqué, intervint une jeune fille de la table d’à coté, penchée vers le groupe (et chacun crut qu’elle allait ajouter son grain de sel au délicat débat), l’expression d’Albertine : « Je me trotte » ? Le médecin britannique dit que, décidément, les Français ne sont pas sérieux en s’attardant sur des détails. Sans hostilité, Farud rétorqua que ce n’était pas plus tordu que de chercher le nombre de fois où les juifs sont traités d’un mot insultant, et il proposa de quitter la table : « Allez, on se trotte ! », et il saisit le bras de la voisine ravie.

Pendant ce temps, Fabrice achevait de déguster, en plus de ses fruits, des sandwichs au chester et à la salade qu’il avait commandé la veille. C’était un clin d’œil encore à une nourriture évoquée le matin, quoique « ignorante et nouvelle », d’après l’auteur. Serein, l’interruption antisémite ne lui était pas restée en travers de la gorge car, lors de ses longues préparations, il avait envisagé que survinssent des péripéties et des anicroches fâcheuses. Il était comme blindé, sa carapace lui permettait de rester de marbre.

La dernière séance allait s’ouvrir. Et elle commença par l’inénarrable composition de certificat d’études de Gisèle. À l’époque, les maîtres n’hésitaient pas à demander d’imaginer la lettre que Sophocle écrirait des Enfers à Racine pour le consoler de l’insuccès d’Athalie. Le public apprécia les commentaires d’Andrée et la note de l’examinateur : « 14/20 ». S’ensuivent les réflexions du Héros sur ses choix amoureux qui s’arrêtent, finalement, sur Albertine, même s’il feint de préférer Andrée, mais les plus fidèles de l’auditoire avaient appris à démêler les propos du jeune homme
Les filles ne sont pas plus simple : Albertine a beau dire, aguicheuse : « Je passe cette nuit-là à votre hôtel et même comme je suis un peu enrhumée, je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à ce que vous voudrez », elle ne lui refuse alors pas moins un simple baiser. Juste un baiser ? Plus loin, le Héros confesse qu’il n’entendait pas s’arrêter là, précisant : elle a refusé « de se laisser embrasser et prendre par moi ».
Ce qu’elle lui accorde, en revanche, c’est un crayon d’or. Ce don inspire au Héros des réflexions sur le thème déjà vu du « Jamais content », avec d’éloquentes comparaisons : « le critique dont l’article flatterait le romancier l’invite à la place à dîner, la duchesse n’emmène pas le snob avec elle au théâtre, mais lui envoie sa loge pour un soir où elle ne l’occupera pas ». Perpétuelle insatisfaction, frustration permanente… Au passage, Marcel se décrit en personnages divers : « un jaloux, un indifférent, un voluptueux, un mélancolique, un furieux »…
Le temps et les mots fuyaient. La projection des œuvres d’art sur le mur se poursuivait et l’on voyait ainsi apparaître, donné comme comparaison à « une femme qui se coupe un ongle de pied », dans sa noblesse, ce Tireur d’épine, ce Spinario, bronze du Capitole de Rome.
La séance (et la semaine) approchait de sa fin, et les auditeurs le sentaient. Même ceux qui avait suivi tous les shows avaient du mal à se résigner à se lever et s’en aller. Perdu ou retrouvé, comment suspendre le Temps ? La réponse restait en l’air.
L’épilogue était inéluctable, annoncé dans des évocations crépusculaires sinon sépulcrales : « les concerts finirent, le mauvais temps arriva, mes amies quittèrent Balbec », dans un hôtel qui se vide, le directeur tel « le fantôme d’un souverain qui revient hanter les ruines de ce qui fut jadis son palais », le Héros et sa grand’mère retenus, « le Casino étant fermé, dans des pièces presque complètement vides comme à fond de cale d’un bateau quand le vent souffle ». Encore quelques lignes — « Un instant, monsieur le bourreau… » aurait-on pu quémander —, des souvenirs d’été, et c’était fini.
Presque gênant, le grand silence se poursuivit quelques secondes. Et puis, ce fut la clameur.

(À suivre)


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Ca devient de plus en plus beau, votre texte, je trouve. Perso, hier, j’ai longtemps divagué sur la métaphore des deux clochers de Saint-Mars, comparés par Proust à de « vieux poissons imbriqués d’écailles, moussus et roux qui, sans avoir l’air de bouger, s’élèvent dans une eau transparente et bleue ». Il a mêlé son désir de rafraîchissement (il fait chaud, le Narrateur a envie de se baigner dans une eau fraîche) à sa métaphore. Quel toupet, et quel talent.

    Il y a une certaine église dans mon pauvre petit pays de Bray qui me fait penser à Marcel à chaque fois que je la vois. C’est le clocher de La Feuillie, remarquable car c’est le clocher ardoisé le plus haut de France (54 m). Si fin, si élancé, à la pointe si resserrée que le coq qui le surmonte ne semble pas y être rattaché, mais un simple point surmontant un « i ». Qu’en aurait fait Proust ? Je ne sais, mais j’y pense à chaque fois que j’y passe, assez souvent en ce moment car j’y emmène mon Clopinou, qui va y rejoindre son amie (ils s’aiment un peu, beaucoup, à la Feuillie, ahahah !)

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