Le fou de Proust — Onzième épisode

Épisode 11

 

DEUXIÈME PARTIE

 

Du côté de la campagne

 

Comme souhaité, prévu et organisé, le premier rendez-vous avec le public se tint en un lieu emblématique. Combray ? Illiers ? Non, Illiers-Combray. La seule commune de France à avoir été (re)nommée pour cause de littérature fut donc le cadre de la première séance, les premières pages de Du côté de chez Swann.

Fabrice Pelletier était seul quand il descendit du train la veille de la première représentation qui n’avait guère été annoncée, ou plutôt qui l’avait été sans susciter grande attention. Ce n’était pas pour le gêner. Il voulait des débuts modestes, discrets et initiatiques, escomptant un bouche à oreille favorable.

Il avait d’abord pris un train pour Chartres, puis un TER pour finir le trajet, à une vingtaine de kilomètres couverts en une demi-heure. Pour le comité d’accueil, la Société des Amis avait envoyé sa secrétaire générale et le maire, Jean-Claude Sédillot, sa femme et sa voiture. Les Islériens (c’est ainsi qu’on nomme les habitants, le gentilé en langage savant comme l’apprit Fabrice pour l’occasion et le laissa rêveur), quant à eux, ignoraient probablement sa venue. La brigade territoriale de proximité de la gendarmerie n’avait pas été davantage informée.

« Honneur à l’édilité, salut à la Société », déclara joyeusement Fabrice. C’était la fin de l’après-midi, la nuit gagnait la vallée. Le voyageur fut immédiatement conduit à l’hôtel de l’Image, situé sur la place de l’Église. Il avait besoin d’une bonne nuit et se coucha de bonne heure.

 

En ce lundi 17 novembre 201* (veille de l’anniversaire de la mort de Marcel Proust), une trentaine de personnes étaient installées pour écouter Fabrice.

 

En attendant son entrée, ils avaient eu tout loisir de découvrir le décor. Dans la pièce du deuxième étage de la maison de Tante Léonie choisie par la Sampac, habituellement salle d’exposition de portraits photographiques, se dressait un grand lit, de bois massif, la tête contre un mur, recouvert d’un édredon et d’un traversin sur lequel reposaient deux oreillers. Rien d’autre, sinon les chaises installées pour le public. Nul n’a besoin ici d’artifice scénique.

Fabrice entra. Comme il n’y avait qu’une porte, il vit d’abord le dos des spectateurs dont il remonta les cinq rangées. Eux purent noter qu’il était vêtu de noir : chaussures, chaussettes, costume et cravate, sur une chemise blanche (tenue qu’il ne modifierait jamais). Il se tourna, faisant ainsi face à ses spectateurs, monta sur le lit, releva l’oreiller au plus près du mur pour que, placé de biais, il tînt dressé entre la tête de lit et son dos. Ainsi assis, mais les jambes allongées, il était presque face au maigre public.

Il y avait là surtout des adhérents estampillés et quelques visiteurs.

D’entre ceux-là, il y avait d’abord les opportunistes, qui prolongeaient leur visite : deux couples, trois vieux messieurs, un petit groupe d’élèves d’une classe de troisième de Trappes, en déplacement pédagogique avec leur professeur de français. Ces ados avaient bien préparé leur journée qui devait s’achever à Chartres. Ils avaient étudié des extraits de Du côté de chez Swann et confectionné des fiches sur l’ensemble des écrits. Ils étaient tombés sous le charme du style dont leur maître craignait qu’ils le trouvassent ampoulé. C’est sa « pureté » qu’ils retinrent et, l’un d’eux, Farid, proposa d’aller sur « les lieux du livre ». Leur professeur, si habitué aux élèves rétifs, adhéra, enthousiaste.

Il y avait ensuite ceux qui étaient venus spécialement : un reporteur du bureau de l’AFP à Chartres, un journaliste (« en charge de l’agglomération chartraine, des faits divers et du canton d’Illiers-Combray ») du quotidien départemental, L’Écho républicain, et un autre d’une radio locale, Chartres FM. Deux jeunes enseignantes, Flora et Rosa, mystérieusement informées, avaient fait le voyage de Marseille où elles travaillaient, s’affichant « subjonctifimparfaiteuses » pour avoir créé sur Facebook « l’Association de défense du subjonctif imparfait » (ADSI).

Il y avait aussi deux caméras reliées à deux micros, l’un accroché au revers de la veste de Fabrice, l’autre posé entre le récitant et le public. L’idée, à laquelle nul n’avait pensé, avait surgi chez un stagiaire de la Société venu se former à l’accueil des visiteurs. Il s’appelait Valentin. Il avait placé une caméra de sorte qu’elle pût filmer la « scène » en plan fixe et il commandait la seconde, sur son trépied, pour capter des gros plans de Fabrice et d’autres du public. Sans lui, aucune trace de l’événement n’aurait été conservée, son initiateur n’ayant jamais réclamé le moindre enregistrement.

Ultimes spectateurs : la Proust Force au grand complet, plus le Dr Speck (que Petit-Jean s’obstina à nommer le Dr Spock) et que Fabrice appela Prince Von, considérant que le plus éminent Allemand de La Recherche, l’ami de M. de Norpois, le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen, devait avoir ses traits et son maintien (il avait beau exécrer les clichés, force lui était de constater que son mécène avait une raideur qui passe pour être germanique).

Il était neuf heures trente quand Fabrice considéra que les présents étaient disponibles et lui près pour commencer son marathon des mots. Le silence régnait. On avait cessé de se regarder, émus, interrogateurs et un brin amusés, en tout cas concentrés. Fabrice, qui n’avait pas encore ouvert la bouche, pas même pour dire bonjour, balaya la pièce et ses occupants d’un regard neutre et se lança.

 

Dès les premiers mots, universellement connus, sa voix fit un grand effet. Elle n’était ni aiguë ni grave, sans accent, et n’exprimait aucune musique particulière. Elle était sage sans être morne. Ce qui frappait, c’était la clarté de l’articulation et la précision de la prononciation, ni scolaire ni théâtrale. Elle vivait vrai, elle visait juste. Elle s’interdisait tout effet spectaculaire pour être à l’unisson du décor dépouillé et laisser pure la magie du texte.

Fabrice parlait lentement, chaque mot se détachant sans être haché. Il avait longtemps travaillé le rythme ordonné par la ponctuation : tant qu’il n’y avait pas de signe, les sons roulaient réguliers. Quand une virgule survenait, une courte pause l’accompagnât, qui se faisait plus longue, mais sans atteindre les deux secondes après un point.

 

Au cent vingt-cinquième mot qu’il venait de prononcer, un incident eut lieu, bien malgré lui. Il était en train de dire : « une église, un quatuor, la rivalité de François 1er et de Charles-Quint » quand, au-dessus de lui, sur le mur laiteux, entre la tête et le pied du lit, un tableau apparut, projeté, représentant le roi de France et l’empereur d’Allemagne réconciliés par le pape.

Fabrice, comme électrisé sursauta, s’apprêta à reprendre mais se ravisa et se leva : « Qui a fait ça ? » gronda-t-il. La secrétaire générale de la société, debout au fond de la pièce, s’approcha et dit : « C’était notre surprise pour vous faire plaisir. Nous avons travaillé d’arrache-pied pour collecter à temps tous les portraits des personnages cités dans Swann (elle contractait le titre de l’œuvre). C’est notre contribution en guise d’hommage à votre abnégation. » Fabrice resta confondu : « Vous auriez dû me prévenir. Je vous remercie de cette participation, mais j’étais le premier à devoir la connaître. Vous m’avez déstabilisé alors que nous ne sommes qu’aux premières minutes d’une expérience qui va prendre des jours, des semaines, des mois — Nous sommes confus et vous prions de nous pardonner — Vous êtes excusés. Il y en a beaucoup comme ça ? — Tous les personnages de la vraie vie, à leur première apparition, les reproductions des œuvres citées (tableaux, sculptures, mais pas les livres) — J’espère que vous n’avez pas voulu figurer les personnages du roman — Non, non. Nous pensions qu’ils devaient être laissés à l’appréciation du public, que chacun pût mettre le visage, la silhouette, la démarche de son choix — Vous avez bien fait car, dans le cas contraire, j’aurais stoppé net. Considérons l’incident clos. Nous déciderons à la première pause s’il faut ou non continuer ces projections. Et ne vous avisez pas de vous tromper ou d’intervertir les personnages, je ne vous le pardonnerais pas — Soyez rassuré, nous avons tout vérifié, et plutôt deux fois qu’une — Acceptons-en l’augure.»

Le public était resté figé pendant cet échange. Fabrice reprit : « Mesdames et messieurs, je vous prie d’excuser cette interruption. Nous repartons du début, car je me suis engagé à ne pas m’interrompre, sauf cas de force majeure.»

Comme si l’incident n’avait pas eu lieu, il recommença la représentation.

 

« Bougie éteinte », « sifflement des trains », « belles joues de l’oreiller », « kaléidoscope de l’obscurité », « terreurs enfantines », « immobilité des choses », « impalpable alcôve », « bœuf à la casserole » — le livre se faisait sons, que le récitant débitait sans effort apparent. Au bout de vingt minutes, les premiers mots des personnages arrivèrent, apportant des variations dans le ton. Il fallait à Fabrice faire entendre les guillemets, sans les énoncer évidemment ni surjouer : « C’est une pitié de rester enfermé à la campagne » — et les auditeurs savaient que la grand-mère inaugurait les dialogues. « Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté » — et ils entendaient l’affliction de la vieille dame parlant de son petit-fils, le Héros, puisque le texte précisait : « disait-elle tristement » sans qu’il eût besoin de préciser : « Je cite » ou « Ouvrez (et fermez) les guillemets ». Ici résidait son art de faire apparaître lumineusement les signes (y compris parenthèses et tirets).

Saisi, conquis, le public suivait, docile, des souvenirs dont la plupart lui étaient familiers : la lanterne magique, le baiser du soir, Françoise, les cabinets servant de refuge, Swann, la ruse pour obtenir le baiser qu’un dîner empêche, les romans champêtres de George Sand. Parallèlement, sur le mur se succédaient Ève et Adam, le comte de Paris et le prince de Galles, Aristée et Thétis, le maréchal de Mac-Mahon et Louis-Philippe, Pascal et Saint-Simon, Sand, Musset et Rousseau, l’Abraham de Gozzoli, le Vésuve par Turner et la Cène par Vinci.

L’émotion fut particulière quand le père, alors que le petit garçon s’estime « perdu », loin de se mettre en colère, dit, consolateur, à son épouse à laquelle un baiser est réclamé : « Reste un peu dans sa chambre, moi je n’ai besoin de rien. »

 

Fabrice en arrivait à l’évocation du gâteau le plus célèbre de la littérature : « Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. »

« C’est l’histoire de la Petite Madeleine, écoute bien », dit le professeur à son élève le plus proche, Farid. Mais il était treize heures et Fabrice se tut, se leva doucement et se retira laissant les spectateurs indécis sur la conduite à tenir. Applaudir ? C’était trop tard quand l’idée leur vint. Ils se retirèrent à leur tour, et tout le monde alla déjeuner à l’hôtel-restaurant Les Aubépines. « Vous êtes les invités de la Société des amis », lança son président qui voulait, par cette générosité, saluer celle de Fabrice qui les avait régalés de la prose proustienne.

 

À ce rythme-là, calcula M. Contamine, Du coté de chez Swann serait achevé dans une vingtaine d’heures, soit vendredi soir si Fabrice parlait deux heures le matin et deux l’après-midi. Mais il avait déjà « dit » Proust trois heures d’affilée.

 

À table, Farid s’empara de la formule « Souvent, mais peu à la fois » attribuée à Swann et promit de l’utiliser beaucoup. Avec moins de volubilité, il demanda, un peu gêné, si le « plaisir que j’étais sur le point de goûter », nocturne, évoqué par le Héros, correspondait bien à ce que lui, l’adolescent du XXIe siècle pensait en rougissant. Sobrement mais en souriant, une convive lui répondit que oui.

Il n’était pas question d’entraîner Fabrice aux Aubépines, lui qui avait prévenu qu’il voulait rester concentré, qu’il ne réclamait qu’une pièce abritée du bruit, que de l’eau plate, que des fruits lui suffiraient, qu’il se retirerait ainsi sans que l’on puisse savoir à quel moment il s’arrêterait et que toute compagnie le déstabiliserait.

 

Avant de reprendre sa position assise, Fabrice s’isola avec l’équipe d’Illiers-Combray pour lui faire part de sa décision sur les incrustations murales. « C’est ridicule si nous illustrons tous les noms propres, d’autant que, par exemple, Dreyfus est cité deux cent trente et une fois sous toutes ses formes, donc dreyfusisme, dreyfusard, antidreyfusard, dreyfusiste, antidreyfusisme sans omettre l’Affaire quand elle porte une majuscule ; la marquise de Sévigné cinquante-quatre ; Balzac cinquante-trois ; Wagner trente-cinq ; Saint-Simon trente-quatre ». Et il parlait sans notes !

«Je n’ai rien contre le premier degré, bien au contraire, je me méfie des allusions obscures, de l’understatment abscons. Mais réservons les illustrations aux œuvres picturales citées. Les spectateurs ne pourront que se réjouir de découvrir des toiles ou des sculptures qui participent pleinement à la compréhension de l’histoire. Je pense à la Charité de Giotto, aux Winterhalter, à La Ronde de nuit de Rembrandt, et — plus que toutes — à la Vue de Delft de Vermeer. Je veux bien qu’on y ajoute des robes de Fortuny, des Rolls, des fleurs. Pour le reste, c’est non. » Et il reprit son chemin avant de se raviser : « J’ajoute que quand vous avez projeté la Cène de Léonard, ce n’était pas logique puisque le texte précise qu’on ne peut plus voir ce chef d’œuvre depuis que Morghen l’a dégradé. Et je n’ai pas vu les quatre fils Aymon alors que les miniatures du XIVe siècle ne sont pas rares qui représentent Renaud, Guichard, Alard et Richardet » ! Le groupe resta pétrifié. Il avait tout vu, tout remarqué pendant qu’il récitait.

 

Cette fois, il se dirigea vers la chambre, sans laisser à quiconque le temps de répliquer, ce dont chacun devait convenir que c’eût été en vain. Réinstallé sur le lit, il remarqua qu’il avait en face de lui le même nombre de personnes que le matin. Les collégiens de Trappes auraient dû disparaître puisque la sortie prévoyait la visite de la cathédrale de Chartres (citée par Proust quand elle naît sous le pinceau de Corot) sur le chemin du retour, mais ils n’eurent pas de mal à convaincre leur professeur de prolonger leur présence à Illiers-Combray pour profiter de ce que l’un d’eux appela « le show à Marcel ». « La cathédrale sera toujours là, plaida Farid, nous aurons d’autres occasions, tandis que, ça, c’est unique. »

 

À quinze heures précises, le récit reprit. Combray renaquit et l’épisode mythique de la madeleine prit corps dans la bouche de Fabrice. L’auditoire buvait ces paroles qui sortaient sans effets abusifs, ruisselaient tranquillement et le récitant semblait n’éprouver aucune difficulté pour les faire sourdre. On se familiarisa avec Combray (et son église), tante Léonie (et sa pepsine), Françoise (alors à son service), les dames du village (épiées), les asperges (à « plumer »), le clocher de Saint-Hilaire (sa pointe « si mince, si rose »), M. Legrandin (type de l’homme d’élite) et Eulalie (boiteuse, active et sourde).

À l’image de Valentin derrière sa caméra, Farid se montrait fort attentif. Il cala devant les mots « elle les douait d’une motilité » concernant les sensations de la tante, mais cela ne l’empêchait pas de comprendre l’ensemble.

 

Quand la journée s’acheva, à dix-sept heures trente, le groupe de Trappes repartit en car et, le soir même, l’adolescent avait rendez-vous avec son équipe de « tchatcheurs ». Dans la cité, son meilleur copain était Nawel, le plus jeune des frères Debbouze. Il entretenait la tradition de l’improvisation sur scène, défis de mots lancés, duels où l’on se jette des histoires à l’oreille. Une Ligue nationale s’était même créée et l’adolescent était membre des Juniors de Trappes et il avait participé aux Impro Masters.

(À suivre)


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le fou de Proust — Onzième épisode”

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  1. Ouah, on a l’impression d’y avoir été ! Sans rire !!! Quelle performance, et puis ces allers et retours entre la fiction et la réalité (car c’est vous,cher Patrice, qui avez imagé les oeuvres d’art) : je subodore que, plus qu’une fiction, ce sont des souvenirs que vous égrenez ainsi !!!

    Et puis, merci pour votre si gentille invitation, qui m’a troublée – j’espère que vous n’avez pas pris mon commentaire pour un « appel du pied » ? de toute façon, je suis bien trop timide pour débarquer ainsi chez vous, même si, a contrario les portes de ma longère brayonne vous sont grandes ouvertes (près de Forges les Eaux, dans le pays de Bray). Par contre, si, lors d’une belle après-midi de printemps et d’été, à Combray, une promenade organisée autour des lieux proustiens me permettait de vous entendre, j’en profiterai volontiers. La société des amis de Proust a-t-elle songé à faire appel à vous en tant que conférencier ? Si oui, je m’inscris de suite et envoie direct le chèque de participation !

    Merci à vous – je suis passée aussi sur la page facebook de François Bon, qui n’avait pas vu la chronique de son livre postée sur mon blog. Du coup, je lui ai posé des questions… Ah là là, je suis décidément dévorée de curiosité sur les proustiens, fous ou non.

    • Recevez mon invitation comme je vous l’ai adressée, simplement.
      Ne vous y trompez pas : aucune œuvre d’art n’est sortie de mon imagination. Celles que je cite sont toutes dans Proust. Je vous renvoie aux listes complètes illustrées de mon blog.
      A demain, après le douzième épisode, j’espère.

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