Le fou de Proust — Neuvième épisode

Épisode 09

 

Après ces plus de deux années d’occupations passablement titanesques, Fabrice s’aperçut qu’il ne s’était pas posé une essentielle question : mais de quoi ça parle ? Comment résumer l’œuvre ? À la façon de Woody Allen : « J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire Guerre et Paix en vingt minutes. Ça parle de la Russie. » ?

La besogne à laquelle il se livra, sur sa grande table de bois blanc, consista à résumer au plus court les différents romans : ça parle de vocation littéraire ; de l’enfance fragile  ; des amours d’adolescence; des adultes (mais le sont-ils ?) ; de tendresse (et de manque) ; d’amour (et de jalousie) ; de tendresse (et de mensonge) ; d’engagements (et d’hypocrisie) ; de morale (et de cruauté) ; de l’insatisfaction (jouissive) ; de sexualité (sans la pratiquer) ; d’homosexualité (masculine et féminine) ; d’art et de politique ; du grand monde (et de ses rites) ; de classes qui s’ignorent puis s’unissent ; de l’utile futilité ; de l’art opposé à la réalité ; de vocation littéraire et d’écriture jamais commencée ; de la mémoire (qui forme, déforme et reforme) ; du temps (qui tue) et du souvenir (qui sauve).

Il nota encore : L’œuvre de Proust — voulue cathédrale —, en un mot, c’est un labyrinthe, des méandres.

Et puis : Ça ne parle pas d’argent ; ça ne parle pas de travail ; et si ça parle du quotidien, ce n’est jamais banal. (Fabrice était tombé sur une lettre de Proust à Gide où il explique que ses « personnages n’enlèvent jamais leur cravate »). Dans le décor, il n’y a ni saletés qui traînent, ni boîte à ordures.

Il conclut : Ça se lit parce que ce sont de belles histoires, parce qu’il y a du suspense, parce que c’est drôle, parce que c’est émouvant, parce que c’est bien écrit, parce que ça nous parle.

 

Oui, se réjouissait-il, il faisait désormais corps avec La Recherche. Totalement. Enfin presque. Il devait convenir qu’il souffrait encore devant certaines phrases qui n’avaient pas livré leur plein contenu. Le style et la tournure recélaient d’ultimes mystères qu’il lui fallait élucider. Il y retournait, relisait, prenait des notes. Il savait bien que ce n’était pas Proust qui avait mal écrit mais lui qui n’était pas assez fort et agile pour aller jusqu’au bout. Comme un sportif, il reprenait son élan, s’aidait des pieds et des mains, et s’accrochait jusqu’à ce que les mots lui fussent parfaitement lumineux.

Par exemple, il lui fallut trois jours pour comprendre la phrase du Côté de Guermantes : « Mais comme l’esprit d’un artiste continue à modeler bien des années après qu’il est éteint la statue qu’il sculpta, elles avaient pris corps en lui, s’y étaient matérialisées, incarnées, c’était elles que reflétait son visage. » La ponctuation le torturait et il aurait mieux compris si Proust avait écrit « qu’il ait éteint ». Seulement, il avait écrit « qu’il est éteint ». Et Fabrice bloquait jusqu’à ce qu’il ajoutât pour lui-même une virgule après « modeler », ce qui le décoinça.

Il est un aspect que Fabrice n’aurait éludé pour rien au monde : le recensement des subjonctifs imparfaits. Comme tous les esprits simples et limités évoquant cet auteur incomparable, il se gaussait de l’utilisation pointilleuse de ce temps. En le lisant, des phrases que l’on pouvait aborder avec l’esprit graveleux surgissaient : « Je retrouvais bien peu d’elle, assez cependant pour qu’au saut qu’elle faisait dans ma voiture je susse » et : « Ce n’est pas qu’il crût qu’en effet je le susse déjà. Au contraire il ne doutait pas que je l’ignorasse. »

D’autres formes ne paraissaient pas moins cocasses : « Elle se diminuait à chercher seulement à avoir les peignoirs qui lui plussent » ; « C’est un des torts des gens du monde de ne pas comprendre que s’ils veulent que nous croyions en eux, il faudrait d’abord qu’ils y crussent eux-mêmes, ou au moins qu’ils respectassent les éléments essentiels de notre croyance ».

Mais Proust n’était pas un enfant de la télé, au piètre style. Et Fabrice comprenait chaque jour davantage qu’il multipliât imparfaits du subjonctif : « Soit qu’ils rentrassent vers quelque chalet inconnu, soit qu’ils en sortissent pour se rendre raquette en mains à un terrain de tennis, ou montassent sur des chevaux dont les sabots me piétinaient le cœur, je les regardais avec une curiosité passionnée » ; « Vous vous rappelez bien, n’est-ce pas, que c’est vous qui m’avez demandé que nous vinssions ce soir ? » ; « Aux différences qu’il y avait entre eux, étaient bien loin de correspondre sans doute des différences égales dans la longueur et la largeur des traits lesquels eussent, de l’une à l’autre de ces jeunes filles, et si dissemblables qu’elles parussent, eussent peut-être été presque superposables » ; « J’avais ignoré seulement jusque-là que ces dames lussent la Revue des Deux Mondes » ; « Mme Verdurin voulait que nous attendissions le goûter, mais nous refusâmes » ; « Lié qu’il était à toutes les saisons, pour que je perdisse le souvenir d’Albertine il aurait fallu que je les oubliasse toutes, quitte à recommencer à les connaître, comme un vieillard frappé d’hémiplégie et qui rapprend à lire; il aurait fallu que je renonçasse à tout l’univers »…

 

Au delà du temps, qui plus que Proust, éternel insatisfait, pouvait apprécier le mode, ce subjonctif (fût-il imparfait !), qui permet d’exprimer le doute, l’incertitude, l’éventuel ? Ce n’est pas un hasard si ce mode ne permet pas réellement de situer l’action sur la ligne du temps. Avec lui, nous nous retrouvons dans le désir, le souhait, l’ordre ou l’attente, dont on ne peut jamais savoir si cela va se réaliser. De moins en moins usité, d’usage dans les subordonnées, il est omniprésent dans La Recherche, surtout dans ses formes ailleurs rarissimes. Fabrice avait recensé les premières personnes de l’imparfait du subjonctif. Il en avait compté soixante-quatre en « asse », trente en « isse », quatre en « insse », treize en « usse », de « que j’abordasse » à « que je voulusse » en passant par « que je conduisisse » et « que je vinsse ».

Il sourit quand il croisa « hommasse » qui n’avait rien d’un verbe, « fillasses » (« horde de »), dépréciatif de filles, « rêvasse » sous sa forme d’un indicatif présent et et « bêtasse » : «Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue. »

 

Fabrice aimait les boucles qui se bouclent, les histoires dont la fin renvoie au début. Il avait le sentiment d’être parvenu à l’aboutissement d’une vie en achevant d’emmagasiner dans son cerveau cette œuvre qui l’avait métamorphosé. « Je suis abouti », se disait-il curieusement. Lui revinrent en tête des récits proprement merveilleux qui avaient rythmé son existence.

Il y avait celui de l’organiste berlinois arrêté dans le Midi de la France à la Libération, et que son père, mari d’une résistante torturée, avait été chargé d’interroger à Marseille où, nommé capitaine, il travaillait pour le 2e Bureau. L’homme jurait non seulement ne pas être nazi, mais avoir lutté contre. Comme il y avait un piano dans la pièce, le résistant l’invita à jouer un morceau et l’Allemand commença l’andante grazioso, le premier mouvement de la Sonate n° 11 de Mozart qui s’achève par le Rondo alla Turca, troisième et dernier mouvement. Or c’est cet Allegretto que la mère de Fabrice avait joué quand, entre deux violences, un Allemand avait exigé d’elle qu’elle se mît au piano du salon. Même à l’envers, l’histoire était bouclée. Cette évocation terrible l’enchantait.

Il se plaisait encore à penser que sa propre vie, commencée sous le signe de la poésie, allait s’achevant de même avec sa rencontre avec le chantre de la négritude. Il y ajoutait un épisode né de La Recherche. Dans l’interview qu’il lui avait accordé, le géant martiniquais des mots avait redit ce qu’il avait écrit avec tant de force, s’adressant à son peuple : « Fouille en toi ! Allez, fouille encore et encore ! Et quand tu auras bien fouillé, tu trouveras quelque chose. Tu trouveras le Nègre fondamental. » D’ailleurs, il avait intitulé le livre de ces entretiens : Rencontre avec un Nègre fondamental. Et qu’avait-il découvert dans Le Côté de Guermantes ? : « Les niais s’imaginent que les grosses dimensions des phénomènes sociaux sont une excellente occasion de pénétrer plus avant dans l’âme humaine ; ils devraient au contraire comprendre que c’est en descendant en profondeur dans une individualité qu’ils auraient chance de comprendre ces phénomènes. »

Il adorait trouver de ces passerelles entre auteurs et entre textes de cultures différentes. Et il repensa à celle trouvée entre le Mahâbhârata et l’Ancien Testament. La Bhagavad-Gîtâ : « Ce qui est ne peut cesser d’être… Les eaux se perdent dans l’océan, lequel s’emplit sans cesse et pourtant demeure immuable… Quand on a perdu tout désir et qu’on vit désormais sans attaches, sans possession, affranchi de soi-même, on atteint alors à la sérénité. » L’Ecclésiaste : « Ce qui a été, c’est ce qui sera… Tous les fleuves se jettent dans la mer, et la mer ne regorge pas… M’étant mis à considérer les œuvres de mes mains et les travaux auxquels je m’étais livré, je reconnus que tout est vanité et pâture de vent, que rien n’est profit solide sous le soleil. »

 

Dans ces cas-là, Fabrice ne cherchait pas à briller. Il redevenait un enfant que tout peut étonner, émerveiller, celui qu’il ne voulait cesser d’être en proclamant sa définition du journaliste : un gamin professionnel…

 

Son âge ne le tourmentait pas pour cette expérience. Proust est quadragénaire quand il entreprend sa somme et quinquagénaire quand il meurt. Fabrice était sexagénaire quand il se lança. Il avait théorisé son état d’esprit (simpliste mais éloquent) : « Savez-vous pourquoi je vais bien ? — … — Parce que j’ai passé l’âge d’aller mal. » Il n’avait rien à prouver — en tout cas pas qu’il demeurât jeune contre toute apparence. Il pensa à ce que Donatien Grau avait écrit sur son blog à propos de Michael Lonsdale lisant, « déjouant », Proust « avec sa voix vieillie d’enfant ». Il saluait « la merveilleuse réunion de La Recherche qui fait qu’un homme, sur le couchant de sa vie, retrouve sa jeunesse par le Livre ». Lui ne poursuivait pas cette quête. Il pensait comme Jean-Laurent Cochet qui avait lu Albertine disparue, Salle Gaveau, un week-end de janvier 2011 (entre samedi dix heures et dimanche peu avant cinq heures) et qui avait rétorqué à l’assistant qui avait eu l’idée de cette représentation et qui réfléchissait sur la « distribution » : « La distribution de quoi ? » Il me dit : « Pour que ce soit lu par plusieurs personnes. » Je lui ai alors dit : « Mais tu plaisantes ! S’il faut une Madame Verdurin pour faire Madame Verdurin, il ne faut pas le faire car cela devient une fausse adaptation théâtrale. — Comment faire ? » me demande-t-il alors. « Tu prends une seule personne ! — Ce n’est pas possible ! » rétorque-t-il. Et je lui dis : « . Moi je te le fais. »

 

Persévérance, effort continu, focalisation sur un but : Fabrice sentait, savait, qu’il approchait de la connaissance parfaite du « Tout Proust », qu’il ne pouvait pas être plus près de Proust qu’il n’y était parvenu. Il multipliait les exercices de mémoire, les chausse-trapes, prenant n’importe quel feuillet, récitant — de chic — les mots qui s’enchaînaient naturellement, sobrement, sans angoisse. Il pouvait observer sans appréhension les trente-huit mille sept cent dix-sept phrases réparties sur cent soixante-quatorze ramettes hautes de huit cent soixante-dix centimètres. Il y avait neuf mille feuilles pour Du côté de chez Swann, treize mille pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, dix-sept mille pour Le Côté de Guermantes, vingt mille pour Sodome et Gomorrhe, onze mille pour La Prisonnière, sept mille pour La Fugitive et dix mille pour Le Temps retrouvé.

 

Un jour du début 201*, une expression s’imposa à son esprit : Lectio divina. D’où remontait-elle ? Son éducation religieuse était loin, et il s’affichait indifférent à l’idée de Dieu. Il n’en était pas moins sensible à l’expression humaine d’un besoin de transcendance, fasciné par la magnificence des édifices érigés pour les célébrer, temples, pyramides, cathédrales. Mysticisme et religion, non ; spiritualité et sacré, oui.

Alors que venaient faire ces deux mots latins dont Fabrice, que fascinait le choix des moines contemplatifs, avait entendu parler ? Au XIIe siècle, Guigues II le Chartreux avait établi les règles de la lectio divina. Pilier de la vie monastique, pratique quotidienne, régulière et efficace exigeant l’isolement, c’est le temps fort quotidien que l’on accorde à l’écoute de Dieu en étudiant les livres saints : Lectio (lire le texte lentement plusieurs fois), Meditatio (réfléchir sur le texte et sur la manière de l’appliquer dans sa vie), Oratio (ouvrir son cœur à Dieu), Contemplatio (écouter Dieu). La première cherche la vie bienheureuse, la suivante la trouve, la troisième la demande, la quatrième la goûte.

Puisque La Recherche s’était imposée comme le livre sacré pour lui, Fabrice n’hésita pas à faire endosser par Proust l’habit divin. Cette méthode lui paraissait parfaite pour couronner ses années d’apprentissage. Une lectio divina pouvait sceller sa connaissance.

Il prit contact avec un hôtelier du littoral qui possédait une salle de sport et des paillottes sur sa plage privée, à qui il expliqua qu’il avait besoin de s’extraire du monde pour un long travail de réflexion sans lui en dire davantage. Au préalable, il s’était libéré de toutes les activités qui l’occupaient encore — quelques cours et des rencontres mondaines.

 

Avec sa lectio proustina, il considérait les phrases comme des éléments liquides qui, par la seule force de son regard, se solidifiaient peu à peu jusqu’à geler et se transformer en autant de petits glaçons stockés dans la chambre froide de son cerveau. Formant un mini-iceberg ou des pains de glace, elles attendraient d’avoir à se réchauffer, à glisser dans sa bouche, à couler de ses lèvres avec la fluidité d’un ruisseau.

 

C’était, une fois encore, assez approximatif, mais la certitude de son efficacité suppléait l’absence de raisonnement global.

 

Au bord de l’océan, son emploi du temps devint immuable : réveil au lever du soleil, promenade d’une heure, petit déjeuner, lecture jusqu’au coucher du soleil, interrompue toutes les trois heures par l’apport d’un plateau de fruits frais (il avait prescrit qu’on lui en apportât quatre différents à chaque fois, à choisir entre mangues, goyaves, ananas, raisins, caramboles, fraises — hors de prix, mais qu’importe ! —, papayes, melons, bananes, poires et pêches), exercices physiques au crépuscule, dîner léger, coucher tôt. Toute la nuit, son magnétophone égrenait les mots qu’il avait enregistrés et qui se gravaient ainsi dans sa mémoire libérée de soucis. Il en fut ainsi pendant huit mois, tous les jours jusqu’au samedi midi, où la foule du week-end le faisait décamper.

De retour chez lui, il lisait encore et s’imprégnait de la version enregistrée sans cesse rejouée.

La lectio achevée, le rideau pouvait-il se lever sur le show ?

 

Fabrice possédait son texte (à moins que ce ne fût l’inverse) et il tenait son programme. Sans l’aide de personne, non seulement il savait « par cœur » ce qu’il s’était promis d’apprendre, mais il avait découpé son futur emploi du temps, celui de la « récitation » (mais était-ce le bon mot ? il n’en était décidément pas sûr) sur les sites retenus.

 

La France découvrait l’automne. Il était temps pour le sexagénaire de quitter l’Afrique pour prendre ses quartiers dans le pays de ses futures prouesses.

 

C’est dans l’avion qu’il régla un point important. Il lui fallait décider du nombre de sessions nécessaires pour son interprétation. Il convint qu’il lui en fallait plus de sept — le nombre des romans, tant sont épais deux d’entre eux qui ne « tiendraient » pas en une semaine. Il s’arrêta sur neuf, Le Côté de Guermantes et Sodome et Gomorrhe étant répartis sur deux sessions chacun. C’est donc en neuf mois qu’il accomplirait sa propre œuvre.

 

Arrivé à Paris, il se retira d’abord chez un confrère et ami parisien qui l’accueillait parfois dans son hôtel particulier de Passy. Il s’y sentait bien, choyé, en sécurité. C’est de tranquillité d’esprit qu’il avait besoin avant le grand saut.

(À suivre)

 

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le fou de Proust — Neuvième épisode”

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  1. et, à propos des subjonctifs dans la Recherche, Pierre Assouline n’a pas manqué d’écrire un jour : « il (Charlus) était homosexuel sans que je le susse », ce qui, vous en conviendrez cher Patrice, mériterait un châtiment exemplaire. Lire la Recherche à rebours, tenez. En partant de la dernière page jusqu’à la première…

    Votre texte prend de l’ampleur, s’organise et déploie sous nos yeux un univers bigrement spirituel (dans tous les sens du terme). Je cours le continuer !

  2. Chère Clopine, j’ai une admiration sans conditions pour Pierre Assouline.
    Si vous vous reportez à ma chronique sur le subjonctif proustien (outrecuidante auto-citation !), vous noterez ces extraits de la Recherche :
    *« Je retrouvais bien peu d’elle, assez cependant pour qu’au saut qu’elle faisait dans ma voiture je susse »
    *« Ce n’est pas qu’il crût qu’en effet je le susse déjà. Au contraire il ne doutait pas que je l’ignorasse. »

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