Le fou de Proust — Dix-septième épisode

Épisode 17

 

Ce soir-là, ils furent quelques-uns à se rendre au Casino. L’établissement s’était mis aux goûts du jour en se rebaptisant le Kaz. Ainsi l’avaient décidé les derniers propriétaires, les Partouche, sans trop d’égard pour Proust qui y jouait lui-même au baccara. Si c’est devant l’édifice que le Héros rencontre Charlus, il n’aurait pas fallu risquer de miser gros sur l’allusion au personnage dans le nom du club Le Baron.

 

Fabrice, lui, s’assit devant le bureau de sa chambre Marcel Proust et se mit à écrire. Le mardi matin, une fiche fut remise à chaque personne entrant dans la salle Marcel Proust du Grand-Hôtel de Cabourg :

« Monsieur,

Soyez le bienvenu à la représentation d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

Je suis honoré de votre présence. L’hommage que je rends à Marcel Proust exige une concentration à laquelle vous pouvez participer.

Soyez assez aimable pour éteindre vos téléphones portables, pour éviter de feuilleter l’ouvrage et de parler pendant son interprétation, pour ne pas user d’appareils qui font du bruit, pour éviter des mouvements brusques, pour vous montrer discret si vous devez vous déplacer.

Croyez bien que je regrette de ne pouvoir répondre à aucune sollicitation avant et après la séance, mais je dois réserver énergie et réflexion à ma tâche.

Fabrice Pelletier »

 

Imprimé par les soins de l’établissement, le papier était en deux versions —une exigence de son auteur — une au masculin, une au féminin (« Madame », « bienvenue », « discrète »).

 

C’est par une lettre, signée Gilberte, que la séance commença. Comme la veille, Fabrice avait pris place dans un fauteuil en velours frappé, revêtu d’un appui-tête au crochet tel qu’il en existe chez Tante Léonie à Combray. Il n’y avait pas d’autre meuble. La pièce, dans la majesté qu’aiment les hôtels de luxe, n’avait pas besoin de se déguiser.

 

La matinée avançait, languissante, alentie, au rythme de la prose proustienne que Fabrice avivait. Il n’omettait aucune liaison, respectait la ponctuation, articulait précisément mais sans ostentation. Il scandait, déclamait, psalmodiait. Il rendait la monotonie musicale. Les phrases surgissaient tranquillement, et chacun goûtait un style qui n’avait plus cours. Le récitant prenait plaisir à dire des mots tels que : « L’eussé-je su que j’en eusse pris tout de même, car en admettant que j’eusse recouvré un instant le discernement du présent, cela ne m’eût pas rendu le souvenir du passé et la prévision de l’avenir. » Plus personne n’écrivait ainsi et enconre moins ne parlait. Ces « u » offraient une sonorité délicieuse et participaient à l’impression des spectateurs de boire eux-mêmes le thé et de manger le cake offerts par la fille de Mme Swann, dont le parfum semblait flotter au-dessus d’eux.

Magie de Proust, adresse de Fabrice.

On retrouvait Mme Blatin (la lectrice des Débats) ressemblant au Savonarole de Fra Bartolomeo. À Cabourg, comme cela avait été initié à Illiers-Combray, la projection des œuvres d’art citées dans La Recherche se poursuivait sur le mur du fond. On imaginait aisément, sous ce visage ingrat et sévère, celle qui traite un Cinghalais de « négro » et s’entend répondre « chameau ».

 

Farid, qui avait des lettres et pas seulement en littérature, se rappela un classique de Snoop Dog : « fo’ shizzle, my nizzle » (contraction de « for sure, my nigger » : « bien sûr, mon négro », « bien sûr, mon pote ». Il l’évoqua devant Fabrice à la fin de la séance. (Anticipons : quand ce dernier se l’appropria avec appétit, il laissa son jeune ami baba).

 

Au fil des pages, on s’initiait aux comportements des Swann — ainsi du goût pour Odette de termes des « bons voisins de la Tamise », s’appropriant lunch, meeting, Christmas, patronizing (qui, dans le texte, avait droit à l’italique), pushing (agrémenté lui de guillemets).

 

À la pause du déjeuner, ce dernier mot suscita des échanges passionnés entre spectateurs. Il sort de la bouche d’Odette à propos de Mme de Cambremer soupçonnée d’avoir été « folle de » Swann : « Je la crois très « pushing ». Il s’agissait de trouver la traduction parfaite, tous s’accordant à considérer le mot comme péjoratif puisqu’elle ajoute : « ce qui m’étonne d’une femme intelligente ». Les propositions tournaient autour de « qui impose sa présence », « importune », « fâcheuse », « gêneuse », « insistante », « accrocheuse », « enquiquineuse ». Tous se réjouissaient de la richesse du français, mais ils n’avaient encore rien entendu. L’offre la plus osée fut « rasoir », jusqu’à ce que des lycéens des Hauts-de-Seine, qui avaient sympathisé avec le petit noyau de Farid, se mêlassent à l’échange en sa compagnie. Et ça fusa, d’abord soft : « pot de colle », « crampon », « casse-pieds », puis plus hard : « casse-bonbons », « casse-cul », « chieuse », « emmerdeuse », « mouche à merde ». Et c’est une fille en classe de prépa, désireuse d’intégrer Normale Sup’, qui ravit la mise avec « lavement ». Et, du jour au lendemain, « pushing » — dans cette acception-là — entra dans le vocabulaire « djeunz ».

« Mais vous tournez bien vite la page, remarqua un proustologue jusque là muet. Au début de la matinée, nous avons entendu parler, certes de façon quasi subliminale d’Albertine, future héroïne, et Gilberte l’a qualifiée de « fast » — pour être très précis, elle a estimé, concernant cette élève qu’elle a vu « seulement passer », et qui, au passage, ne lui « plaît pas » : « Elle sera sûrement très « fast » mais en attendant elle a une drôle de touche. » « Comment le traduiriez-vous ? » L’assemblée, sans idées, lui retourna la question. Il proposa alors « de mœurs légères », « dissolue », « noceuse », sens qui viennent après « rapide », évidemment inapproprié ici. L’érudit anglophone n’avait pas trop de mérite. Médecin, Patric Dickinson était un sujet de sa Très Gracieuse Majesté installé à Versailles depuis vingt ans. Il était venu à Proust via sa spécialité (il s’était imposé dans le traitement des rhinopharyngites récidivantes) et s’était épris de l’homme et de son œuvre — pas que de ses essoufflements.

 

Comblés, tous prirent la direction du restaurant Le Balbec, (« pas un fast-food », crut bon de proférer un émule du docteur Cottard). Il y avait là une centaine de personnes, dont près de la moitié avaient pris leurs dispositions pour assister à l’ensemble des journées, qui logées au Grand-Hôtel, qui dans des établissements alentour, trois couples ayant choisi la solution du camping-car, comme le font les fanas du Tour de France qui s’installent plusieurs jours le long des routes montagneuses. D’autres avaient fait coïncider leurs vacances d’hiver avec l’événement ; deux, enfin, avaient pris spécialement un congé sans solde.

 

Il se murmurait que, lors de cette prestation, Fabrice n’userait sciemment que d’une seule liberté avec le texte. Il le considérait erroné à plusieurs endroits, même si aucune édition n’avait jugé utile de corriger la faute. Cette distance écornant le respect absolu affiché aviva l’intérêt des proustolâtres, d’autant qu’il se disait encore que cette liberté s’exercerait dans ce tome, dans Le Côté de Guermantes et dans Le Temps retrouvé. Qui la dénicherait en premier ? Un romancier connu, Alexandre Jardin, affichait sa certitude de dénicher l’écart.

 

Dès les premières minutes du mardi après-midi, fut projeté un portrait de Winterhalter évoqué à propos de la princesse Mathilde rencontrée au Bois de Boulogne — de ses nombreux tableaux, c’est celui représentant en 1856 la princesse de Baden qui avait été choisi. Le personnage que ressuscitait Fabrice était savoureux et réjouit l’assistance avec sa description de Musset ivre-mort, et sa façon impériale de dire qu’elle a ses clefs des Invalides qui sont d’une certaine façon chez elle puisque son oncle Napoléon 1er (« un militaire dans la famille » !) y repose.

Le récit du déjeuner chez les Swann, où se trouve Bergotte, l’écrivain adulé, fit réfléchir tous ceux qui découvraient les usages du grand monde grâce à deux comportements : prendre l’air naturel d’un libre-penseur à la messe copiant les gestes des fidèles ; et ne pas manger ce qu’on ne connaît pas, comme le Héros pour le caviar, décrit en « matière noirâtre ».

 

Sur le mur s’affichait une Rolls-Royce 40/50 HP, dite Silver Ghost, à la façade palladienne, considérée comme une œuvre d’art, dont le Héros parle — et ce ne sera pas la seule fois.

 

Peu après dix-huit heures, Fabrice prononça la dernière phrase de cette séance. À propos d’une enveloppe, le jeune Héros de retour chez ses parents après le repas chez les Swann dit : « Je l’ouvris, à l’intérieur était une carte sur laquelle on m’indiquait la dame à qui je devais offrir le bras pour aller à table. » Mme de Custières avait attendu fébrilement cette proposition, car elle fermait une séquence ouverte plus de onze mille mots et une cinquantaine de paragraphes plus tôt, quand un maître d’hôtel remet au Héros jeune une enveloppe avant de passer à table : « Je vis qu’elle était fermée, je craignis d’être indiscret en l’ouvrant tout de suite et je la mis dans ma poche d’un air entendu. » En proustologue avertie, elle savoura le sens du récit et la chute de son auteur chéri.

 

Dans la soirée, les salles de jeux leur étant interdites puisqu’ils étaient mineurs, Farid et sa petite troupe passèrent quelques minutes au Lounge Bar du Casino. Le nom était de mise pour clore une journée où l’anglais, grâce à Odette, avait joué les stars (ajoutant à ceux de la matinée ceux de « crack », « hansom cab » ou « tract »). Ils prirent le temps de siroter des jus de fruits. Véritable papa poule, le jeune trappiste veillait à ce que les siens fussent sages et surtout dispos pour le lendemain.

(À suivre)

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le fou de Proust — Dix-septième épisode”

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  1. « la lecture qu’il avivait », ça, j’adore !

  2. .. Je ne comprends pas pourquoi je suis la seule à laisser des commentaires sur ce blog. On pourrait croire que des conversations proustiennes s’engageassent (bon, d’accord, mais si je ne peux pas faire de subjonctif ici, où , alors ? sourire !), mais non…

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