Le fou de Proust — Deuxième épisode

Épisode 02

Un drôle d’érudit

 

Pour Fabrice Pelletier, Proust était une découverte tardive.

 

Avant-dernier enfant d’une famille nombreuse, il était d’un milieu où le livre comptait. Il avait donc ouvert beaucoup d’ouvrages. Parfois, il se comparait à Philoxène Boyer, même s’il n’avait pas, comme ce surdoué fou, lu trente mille livres à dix-neuf ans, et qui agaçait autant qu’il fascinait les écrivains de la fin du XIXe siècle et auquel son ami Baudelaire demandait, sachant qu’il obtiendrait la réponse : « Philoxène, peux-tu me dresser la liste des bouquins traitant de la Vénus de Milo si elle avait conservé ses bras ? »

De fait, Pelletier avait surtout lu des auteurs de langue française et ignorait Shakespeare et Goethe, Cervantès et Dante. Sa culture livresque était profonde mais nationale, c’est dire les béances qu’elle supposait, ce qui ne l’empêchait pas de savoir parler — et même plutôt bien — des lettres étrangères (de l’Europe du Sud et de l’Amérique du Nord) car il était ignare sur la littérature japonaise et arabe, sud-américaine et africaine). Mais on ne peut pas tout savoir. Sherlock Holmes n’ignorait-il pas que la Terre tourne autour du Soleil ?

 

Fabrice avait une parfaite conscience de n’être pas un intellectuel pur sucre, mais il était ouvert, curieux et malin. Il faisait illusion. Rien qu’à l’aide de quelques livres hâtivement parcourus et habilement cités, il donnait à croire qu’il était un lecteur solide. Mais, au fond de lui, il considérait qu’il ne faisait rien, ne lisait même rien d’une manière sérieuse et approfondie.

Il se reconnaissait aussi dans l’Hermagoras de La Bruyère qui ignore tout des dirigeants de son temps mais rien de ceux du lointain passé. Qu’ainsi, « il vous révélera que c’est une erreur de s’imaginer qu’un Artaxerxe ait été appelé Longuemain parce que les bras lui tombaient jusqu’aux genoux, et non à cause qu’il avait une main plus longue que l’autre; et il ajoute qu’il y a des auteurs graves qui affirment que c’était la droite, qu’il croit néanmoins être bien fondé à soutenir que c’est la gauche. »

(Marcel Proust s’était émerveillé, lui, « qu’on savait exactement la liste des chasseurs qu’Assoubanipal invitât à ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ. »)

 

Fabrice n’avait jamais trouvé Bouvard et Pécuchet risibles, sa façon d’entasser des savoirs n’était pas fort éloignée de la leur et, plus tard, la prétention des Verdurin lui semblerait digne d’intérêt, mais, plus que par les sciences et les peintres, il était attiré par la compagnie des littérateurs, car il avait la passion des mots.

Elle tournait même à la manie. Il ne cessait de dresser des listes, à moitié conscient que cette activité peut tourner à la sottise. S’il lisait qu’Annecy était baptisé « la Venise savoyarde », il n’avait de cesse que de trouver toutes les autres localités comparées à la cité des doges (d’Argenton-sur-Creuse, la Venise du Berry, à Goudargues, la Venise gardoise, en passant par San Antonio, la Venise texane, et Ganvié, la Venise de l’Afrique) ; s’il apprenait ce qu’est un oxymoron, il en cherchait dans tous les textes (de l’« obscure clarté » cornélienne au « Je suis profondément superficiel » de Warhol en passant par la définition des Normands de la Manche par Tocqueville : des hommes « violemment modérés »). S’amusait-il devant l’expression « couper (dans le sens de la largeur ou de la longueur ?) les cheveux en quatre »? Il voulait trouver toutes celles comportant un chiffre (il en avait recensé trois cent quatre-vingt-seize dont, pour le chiffre onze, le bouillon d’onze heures, les ouvriers de la onzième heure, le Onze tricolore); etc. Il croyait emprunter la piste de grandes lois, mais n’en passait pas moins pour un fouilleur de détails. Il collectait encore les synonymes du verbe « dire », de « murmurer » à « vociférer », d’« affirmer » à « prétendre » (une centaine en tout).

Ses propres livres fréquentaient ces allées encombrées de connaissances échevelées comme on dit que les herbes sont folles. Il ne l’aurait admis devant personne, mais sa culture, impressionnante, était dérisoire. Il accumulait, amoncelait. Fabrice paraissait posséder un savoir fort étendu tant il était capable — de chic — de livrer oralement des personnages, des citations, des histoires joliment variés. Et pour cause ! Ses ouvrages (des dictionnaires thématiques d’amateur érudit) en étaient truffés. Les ayant recherchés et rédigés, ils les avait ancrés profondément en lui, sans plus de fatigue. Il offrait un véritable capharnaüm, de « antépénultienne vient de ante (avant), paene (presque) et ultimus (dernier), soit ce qui précède immédiatement le pénultième ou avantdernier, donc l’avant-avant-dernier », à « Le Douanier Rousseau disait à Picasso : « Nous sommes les deux plus grands peintres : toi dans le genre égyptien et moi dans le genre moderne », en passant par « Fils d’un professeur de gymnastique, Arsène Lupin était végétarien »…

 

Fabrice cultivait un dilettantisme professionnel. Il considérait que ni son métier, ni ses écrits n’étaient sérieux, mais, pour autant, professait-il, il faut s’y consacrer sérieusement. Ce qui n’empêchait pas qu’au fond il n’ait jamais été, dans la vie, qu’un amateur. Ses connaissances étaient indéniables, mais il les minorait avec constance, même si son épouse lui répétait : « Vous êtes un puits de sciences, vous qui avez tout lu. » Tant de science sans confiance en soi ! Là se situait la seule conviction intime de Fabrice : il était un imposteur. Toute sa vie, il avait attendu — et continuait d’attendre — que quelqu’un vînt le démasquer.

« Je suis dépourvu de profondeur », se confiait-il à lui-même, se remémorant la nouvelle de Patrick Süskind sur cette même défaillance reprochée un jour par un critique à une dessinatrice de Stuttgart. Face à cette remarque, elle perd peu à peu tous ses moyens et plonge dans un désespoir tel qu’elle finit par se suicider. Invité à évoquer la fin atroce de l’artiste, le critique écrit que ses premières œuvres témoignaient de « cette fatale, cette — disons-le — implacable exigence de profondeur ». Le poids d’un mot, le mot qui tue.

Comme troublé d’être sincère et peut-être profond, il tournait ses pensées vers une autre œuvre, un dessin de Sempé, où une femme parle à une amie de son mari que l’on voit s’asperger d’eau tout joyeux au jardin : « Il est simple, net, limpide, content de tout. Pas la moindre zone d’ombre chez lui. C’est même ce qui m’agace. J’ai essayé de le lui faire comprendre, il y a quelque temps : « Tu sais ce qui te manque ? Tu sais ce qu’il te faudrait : « une zone d’ombre ». Il m’a regardée avec ses yeux clairs et transparents, il a dit : « Ah bon ! » et il est allé sous un parasol. » C’était tout lui.

 

Fabrice avait rencontré son lot de gens célèbres, importants même. Il n’aurait guère été capable de rapporter une conversation dépassant les banalités d’usage. Sa plus grande honte (car il était conscient que ce n’était pas glorieux) avait les traits d’un professeur de Dix-huit leçons sur la société industrielle dont il découpait les articles du Figaro en 1968, pour les contester, n’allant pas jusqu’à trouver le temps de les lire, leur préférant d’interminables traversées de Paris.

Le maigre souvenir qu’il gardait de ce mandarin remontait au temps où, à la radio, il travaillait le week-end. Il croisait l’auguste maître, venu éditorialiser le dimanche matin, et le saluait d’un « Bonjour, Raymond » qui n’était pas même irrespectueux. Pensant à tous ceux qui racontent et font imprimer les rencontres qui leur ont été marquantes, il était consterné de lui-même. Et il eut la révélation : il était, certes, sympathique, intelligent, peut-être, cultivé, sans doute, mais inconsistant toujours. Ses qualités ne servaient pas, ou plus exactement ne faisaient que confirmer son impuissance à pousser les portes de celles et ceux qu’il rencontrait. Il se contentait de relations de façade. « Je suis passé, plaisantait-il pour lui seul, d’un héros d’enfance, Kit Carson (qu’il prononçait comme « charbon ») sur son cheval (Apache ?), à un anti-héros, Raymond Aron, à cheval sur les principes ! »

C’est ce personnage insouciant, superficiel, innocent que Fabrice s’ingéniait à afficher. De ses interviews de Jacques Chirac, il ne pouvait raconter que les remarques de son hôte sur la nécessité d’aller « pisser » avant une prise de parole. Il était passé maître en insignifiance. Il n’y avait guère que François Mitterrand dont il eût des souvenirs profonds. Ayant eu à l’interviewer longuement à la radio avant son élection à l’Élysée, il avait été frappé par la qualité littéraire des propos du dirigeant socialiste qui, au détour d’une question, lui avait déclaré très naturellement : « De toute façon, vous savez, quelques que soient les lieux et quels que soient les murs autour de soi, on n’a qu’une prison et on n’a qu’une liberté, c’est celle qui est au-dedans de soi-même et ce qui en ressort à l’extérieur n’est jamais que l’expression d’une vérité personnelle. » Le journaliste avait été impressionné, trouvant cela, d’une formule bêtasse, « classe ».

 

Au fil des ans, Fabrice avait écrit une douzaine de livres. Ils lui ressemblaient, sympathique filouterie d’un journaliste se prenant pour un linguiste puis pour un historien. Il peuplait ses ouvrages d’anacoluthes, d’antonomases et de zeugmas. Il confondait étymologie et sémantique. Du sens des mots, de leur origine et de leur formation, il avait fait son fonds de commerce, sans diplôme ni légitimité. Ensuite, lui qui n’avait pas achevé la deuxième année d’une licence d’histoire (certes, c’était à Nanterre en 1968), il commit plusieurs livres sur des pages que l’on enseigne à l’école, certains furent même inscrits au programme scolaire.

Sa hâblerie fut à son comble quand il fut invité par celui qui s’était rendu célèbre avec une émission littéraire s’achevant sur le questionnaire de Proust, avant de rajeunir la dictée au point d’en faire un rendez-vous culturel et ludique à la télévision. Il y fit merveille car il avait le goût de raconter, il savait convaincre de la richesse de ses découvertes, de son cheminement ludique et enchanteur entamé sur les mots. Mais, pour être sûr de marquer les esprits, il avait compté non sur ses talents, mais sur la veste jaune moutarde qu’il avait achetée la veille et arborait fièrement au milieu des invités plus ternes.

 

Il développait le complexe du journaliste de l’audiovisuel qui sait bien que seul l’écrit grandit. Il éprouvait le besoin de s’affirmer par des livres auprès des siens, pour lesquels il serait à jamais l’enfant geignant. Dans les récits familiaux, tant d’histoires s’achevaient sur « Et Fabou pleurait »…

 

À trente ans, il cessa de consacrer du temps à la littérature. Féru des « pages quatre de couverture», il lisait plus d’articles sur les livres qu’il n’en ouvrait, étant passé maître dans le survol, la lecture transversale, le feuilletage. Il se tenait informé grâce aux bonnes feuilles que les journaux publiaient. Comme il avait en mémoire les poètes de la Renaissance, le théâtre classique, Balzac, Flaubert et Zola, les surréalistes et les existentialistes (le nouveau roman était la barrière en deçà de laquelle il s’était arrêté), ses passions étaient banales : il vénérait Molière et adulait Hugo.

 

La vie avait voulu qu’il unît la sienne à la poésie. À son plus jeune âge, il avait été béni par ses dieux. Nouveau-né, il avait sottement mangé de la mort-aux-rats dans l’appartement parisien situé au-dessus de l’imprimerie où travaillait son père. Deux poètes dont les œuvres y prenaient corps furent émus qu’un petit garçon atteint du typhus soit plongé dans le coma. C’est ainsi que l’auteur de Feuillets d’Hypnos et celui du Parti pris des choses avaient été les deux fées penchées sur son berceau d’enfant mourant d’un mal que l’hôpital n’avait su identifier — les erreurs des médecins sont innombrables, la médecine n’est pas une science exacte. Il les fréquenta dès lors comme des oncles affectueux que l’on voit de loin en loin. Toute sa vie en avait été illuminée, même si leur disparition, séparée de quelques mois, lui ôta comme un poids. Il est lourd d’être élevé avec de telles références qu’on doit ne pas décevoir dans un devoir de français. Histoire de refermer une boucle, un demi-siècle plus tard, un autre géant devait recevoir le petit d’homme que la mort avait finalement épargné. En lui accordant de précieuses heures, des entretiens rares, l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal le replongeait divinement dans la magie des mots.

 

Avec une existence commencée sous le signe de la poésie et s’achevant de même, Fabrice avait eu l’occasion, précisément en Martinique, de s’entretenir de ses deux fées avec un ancien Premier ministre entiché de poésie, au lyrisme aussi virevoltant que ses mèches de cheveux. Il avait même offert au dirigeant politique, qui les chérissait, la seule photo les réunissant dans le mas lubéronien où les parents de Fabrice avaient été d’authentiques résistants. Sur le cliché, les deux hommes, dans des shorts en vogue dans les années 1950, regardaient gambader un gamin miraculé devant eux : lui. L’entiché lyrique l’avait chaudement remercié et avait rejoint son équipe après l’avoir raccompagné. Quelques secondes plus tard, il avait rouvert la porte, couru derrière Fabrice pour lui glisser, hilare : « Et savez-vous qu’ils se détestaient ? — C’est bien pour ça que la photo est un précieux cadeau. »

 

Replongeant dans sa jeunesse, Fabrice se disait que la vie à la maison était joyeuse, érudite et secrète. Débarrassés des soucis financiers, les enfants poursuivaient des études avec plus ou moins de réussite, l’aîné énarque, Fabrice tardif bachelier, «de justesse» comme furent obtenus tous ses résultats scolaires, de l’école communale aux collèges privés succédant aux lycées dont il se trouvait exclu pour insuffisance. Les parents n’étaient pas du genre à se mêler ni à aider aux devoirs ni à les faire répéter. Chacun devait se débrouiller, dans un aimable et détendu désordre.

L’érudition gorgeait les discussions à en donner une indigestion. C’était étourdissant. Aucun échange familial ne pouvait se tenir sans assaut de références, de citations, de comparaisons savantes, l’objectif étant sinon d’avoir le dernier mot, du moins d’argumenter, de contredire, d’emporter la conviction, y compris sur des sujets que l’on ne maîtrisait pas. L’exercice, plus que tous les enseignements formels, forgea les esprits des quatre grands et des quatre petits, qui avaient tout autant voix au chapitre. Les enfants auraient pu devenir de très convenables joueurs de poker tant ils étaient initiés au bluff.

Les citations (sourcées) du père jouaient un grand rôle. Il ne pouvait chausser des lunettes sans dire : « À grand renfort de bésicles, Rabelais, Gargantua »; tendre son assiette pour être resservi : « C’est trop, me disait-il, c’est trop de la moitié, je ne mérite pas de vous faire pitié, Molière, Tartuffe »; commenter une conversation subtile : « Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont mises » (formule du Misanthrope qu’affectionne la grand’mère du héros de Proust, même si elle remplace l’interjection par « Dieu ! »; s’émerveiller d’un ciel étoilé : « Et nous avons des nuits plus belles que vos jours» , Racine, dans une lettre, non dans une pièce ; commenter les prévisions météo de l’été : « Ce n’est pas pour me vanter, mais il fait joliment chaud aujourd’hui, Labiche, 29° à l’ombre »), etc. Quoique répétitif, les enfants trouvaient ça amusant. Et quels autres savaient que les bronzes de Barbedienne se croisent dans Huis-Clos de Sartre et dans Sodome et Gomorrhe comme dans La Prisonnière de Proust — même s’il s’interrogeait aujourd’hui sur les raisons qui projetaient les reproductions de ce fondeur de Ferdinand Barbedienne dans les conversations ? Fabrice devait se fier à l’évidence : son érudition foutraque avait un précédent paternel. Et cet affichage littéraire, cette habitude familiale des citations, avait déteint sur toute la maisonnée.

(À suivre)

 

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le fou de Proust — Deuxième épisode”

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  1. Bravo : nous voici au coeur du sujet, si j’ose dire ! Et l’auteur a beau insister sur le côté « arnaqueur », il ne peut s’empêcher de s’intéresser (et nous intéresser) particulièrement à son charmant personnage. De toute manière, cher Patrice, peu importe la matière : c’est l’étoffe qui comptera, in fine. Et puis vous avez tout l’avenir devant vous. Rembrandt n’a-t-il pas composé plus de 60 autoportraits ?

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