Feuilleton

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Bientôt, ici, un grand feuilleton : « Le fou de Proust ».

L’histoire du défi fou d’un sexagénaire : apprendre par cœur les sept tomes d’À la Recherche du Temps perdu et les dire en public lors de représentations dans des lieux symboliques de plus en plus vastes provoquant un intérêt de plus en plus vif pour Proust — mais j’en ai déjà trop révélé !

De l’humour, de l’émotion, des rebondissements : ne ratez pas le rendez-vous, qui sera quotidien, à compter du lundi 13 janvier — j’espère pouvoir tenir le rythme.

 

Quelques informations utiles avant le premier épisode :

*Dans cette fiction, l’auteur fait intervenir des personnes réelles dans des aventures inventées. Par avance, qu’elles trouvent ici l’expression de son estime et de sa gratitude pour leur compréhension.

*L’ouvrage est émaillé de citations cachées d’À la recherche du temps perdu, extraites des sept tomes. Aux amateurs de les trouver. Que les profanes se rassurent : elles s’intègrent (en principe) avec justesse dans le récit et leur ignorance n’est en aucun cas un handicap. Quant à l’auteur, il se réjouit que ces extraits puissent lui être imputés. La révélation des citations se fera après le dernier épisode.

*Par respect et fidélité à Proust, un mot continuera de s’écrire ici comme il l’orthographiait : « grand’mère » — et non comme l’exige la règle d’aujourd’hui : « grand-mère ».

 

Parole de feuilletonniste…

Patrice Louis

 

 

Tout bien réfléchi, en guise de hors d’œuvre, voici le premier épisode.

 

 

« Si je travaillais, ce ne serait que la nuit.

Mais il me faudrait beaucoup de nuits, peut-être cent, peut-être mille. »

Marcel Proust, Le Temps retrouvé

 

PREMIÈRE PARTIE

 

Proust sans papier

 

La lettre faillit finir dans la corbeille à papiers. C’eut été dommage.

 

Elle était adressée au président de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray. Elle avait été postée à Paris, le 15 octobre 201*, et l’écriture de l’enveloppe n’était pas la même que celle du contenu.

 

Celle de la suscription était nette et claire :

 

Monsieur Claude Contamine

4-6, rue du Dr Proust

BP 20025

28120 Illiers-Combray

 

L’autre était brouillonne. La lettre était ainsi conçue :

 

« Monsieur le Président,

J’ai l’honneur de vous soumettre une proposition que je sais originale et que je crois intéressante.

Après plusieurs années d’apprentissage, je suis en mesure de réciter par cœur les sept ouvrages d’À la Recherche du temps perdu.

Il ne s’agit pas pour moi de prétendre à quelque record, mais de mener au bout une démarche raisonnée si ce n’est raisonnable.

Le défi était audacieux. Je l’ai pourtant mené à bien et j’ose vous demander de m’accueillir à Illiers-Combray afin que je puisse y réaliser cette monumentale interprétation.

J’estime à une dizaine de semaines à raison de six heures par jour pour narrer, sans le texte sous les yeux, l’ensemble de l’œuvre — de « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » à « tant de jours sont venus se placer — dans le Temps ».

Ma biographie ci-jointe (je crois avoir passé l’âge de parler de CV) vous indiquera que je ne suis pas un plaisantin.

Je n’ai pour seul regret que d’avoir découvert ces écrits à l’automne de ma vie et vous prie d’examiner mon offre (naturellement exempte de toute prétention financière) avec bienveillance.

Si vous l’agréez, nous devrons étudier ensemble sa faisabilité. Ma seule conviction est qu’une telle performance ne peut avoir pour cadre principal que la maison de Tante Léonie.

Dans l’attente de vous lire, je vous prie d’agréer, monsieur le Président, l’expression de ma haute considération.

Semper idem,

Fabrice Pelletier »

 

Un bulletin d’adhésion à la Société des amis de Marcel Proust et des amis de Combray et un chèque de soixante-cinq euros correspondant à la cotisation d’un membre bienfaiteur étaient glissés dans l’enveloppe.

 

La secrétaire (qui s’empressa de l’enregistrer) hésita un instant à faire suivre la lettre, convaincue qu’il s’agissait de celle d’un fou. Elle jugea préférable de transmettre au destinataire, qui, à son tour, fut tenté une seconde de chiffonner le courrier en boulette. La citation latine (« Toujours le même », en français) l’incita à plus de clémence, car elle faisait allusion directement à l’œuvre de l’auteur vénéré en ces lieux, fermant un courrier du baron de Charlus au narrateur, dans Le Temps retrouvé. Il fournit donc l’effort auquel, autrement, il se serait soustrait pour étudier ces mots étonnants. En prenant connaissance du dense feuillet effectivement joint, l’éminent personnage eut la confirmation que son correspondant apparaissait tout ce qu’il y a de sérieux.

 

Le signataire lui était un peu connu. Journaliste à Paris, il avait notamment travaillé dans une radio périphérique (rue François 1er), dans une autre du service public (quai Kennedy), il avait même été un éphémère rédacteur en chef d’une télé aussi cryptée que branchée. Ce Pelletier-là avait ensuite quitté les bords de Seine pour les Antilles, afin de s’éloigner des médias. Quand il évoquait ce choix, il parlait en riant de son « échec », puisqu’il y avait dirigé une chaîne de télévision, produit et animé une émission fort suivie, chroniqué dans des médias locaux, représenté une télé et une radio nationales ainsi qu’un quotidien vespéral de référence. Mais le président le connaissait surtout (mais toujours un peu) pour les livres qu’il avait écrits. L’un d’eux avait même sa place dans ses rayonnages, un dictionnaire des noms propres du parler commun — ne serait-ce que parce qu’il avait deux entrées à Proust (« La madeleine de » et « Le questionnaire de ») — qui lui avait valu des éloges à la pelle : «Quel dictionnaire délicieux, quel répertoire inépuisable !», avait écrit Le Figaro, sous la plume d’un ancien camarade de promotion.

 

Quant à savoir ce qu’il était devenu, mystère. La « bio » se contentait de signaler qu’il avait quitté les îles quatre ans auparavant sans rien ajouter de ses activités depuis. Seule une adresse en BP du VIIe arrondissement de Paris permettait que le contact pût être maintenu. C’est de ce bureau, au début du boulevard Raspail, qu’à peine descendu de l’avion Fabrice Pelletier avait posté sa lettre avant de faire ouvrir une boîte postale à son nom.

 

Le président Contamine profita d’une réunion du conseil d’administration de la Société pour soumettre la proposition à ses membres. Dire que les membres furent ahuris relèverait de l’euphémisme, mais ce sentiment conduisait à des réactions contradictoires.

 

Certains étaient convaincus que l’offre était celle d’un dérangé, qu’elle n’était pas concevable, qu’il n’y avait qu’à la classer sans suite.

 

D’autres, pourtant sceptiques, étaient tentés par l’idée de l’accepter, mais sous réserves. Ainsi, ils ne jugeaient pas raisonnable d’accueillir l’intégralité des séances. Ceux-là, menés par Pierre Bergé, étaient enthousiastes et voyaient là l’occasion de dépoussiérer leur existence. Certes, leur docte société avait des activités fécondes, organisant des colloques et publiant un bulletin savant annuel, mais c’était, à leur goût, trop fermé sur soi-même.

 

À la fin de la discussion, un courrier partit pour inviter Fabrice Pelletier à venir discuter à Illiers-Combray.

 

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “Feuilleton”

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  1. Hummm, j’ai l’impression que mon envoi d’hier n’a pas marché. Je vous racontais que votre début, ci-dessus, aiguisait la curiosité. Et que votre style me rappelait celui de Leroux dans « le fauteuil hanté, ce livre si drôle où un fauteuil hanté échoit à un analphabète autodidacte qui apprend par coeur le dictionnaire… Bref, qu’on attend la suite !

    On s’imaginerait presque qu’on va voir Rouletabille débouler dans la mystérieuse chambre de Tante Léonie…

    (anecdote perso :en passant par illiers cet été, (de retour de Limoges), devant la maison de Tante Léonie, je n’ai pu m’empêcher d’actionner la cloche. Ce n’était pas celle, ovale et dorée, qui ouvrait la petite porte du jardin devant Swann, mais elle avait cependant un bon goût de madeleine ! Photo fut prise, d’ailleurs…)

    • Ne nous trompons pas en effet : Swann tire curieusement la « clochette » réservée aux étrangers, au tintement  » timide, ovale et doré  » alors que c’est un familier. Il pourrait actionner le « grelot »,  » profus et criard » au  » bruit ferrugineux, intarissable et glacé » réservé aux personnes « de la maison ».
      Vous avez dit « cloche » ? Réservons le mot aux églises et aux couvents, même si le Héros parle de « la cloche du dîner ».

  2. Il n’y a que Proust pour accoler des adjectifs visuels à une notation sonore. C’est habituel chez lui, de mêler ainsi les registres, décrivant une perception d’un sens par un recours lexical aux autres sens.. Je me souviens, je ne sais plus où, qu’il parle ainsi de la « verticalité » d’un son (la voix humaine au téléphone ?) : cela fait partie de sa virtuosité métaphorique.

    Vous savez, je suis vraiment en attente d’une analyse de votre part sur le « bestiaire proustien », parce que je ne me souviens pas d’avoir lu grand’chose sur le sujet, et que j’en tiens pour ma petite thèse : à savoir que Proust ne pouvait pas utiliser ce matériau-là, qui contredit son analyse des sentiments humains. Je ne demande qu’à être démentie, notez bien !

    Je lis le livre de François Bon sur Proust – livre assez déroutant, le connaissez-vous ? Au départ, connaissant un peu l’univers de Bon, on croit comprendre sa démarche : en ancien ingénieur qu’il est, il nous livre la mécanique littéraire proustienne en s’attachant à son rapport avec la modernité du temps de Proust : l’électricité, le téléphone, l’aéroplane, etc. Mais Bon entremêle tout cela de petits passages carrément dérapants, oniriques dirais-je (vision de Proust sur sa tombe, limage des ongles de Proust, rencontres plus ou moins imaginaires comme Proust et Kafka). C’est curieux et attachant : je vais donc persister dans cette lecture, et vous la recommande, si ce n’est déjà fait.

  3. Si je connais François Bon ? Nous nous sommes rencontrés lors du colloque Proust de l’automne dernier à Illiers-Combray. Notre premier échange n’a pas manqué de piquant. Pas peu fier, je lui ai expliqué que j’avais choisi de venir vivre dans cette commune pour l’unique raison que Proust y avait résidé et l’a immortalisée. Sa réponse : « Moi, j’aurais choisi le Ritz ». Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui préciser que c’est parce que l’hôtel était fermé pour travaux…
    C’est lui qui, le même jour, m’a poussé à créer un blog, dont, en plus, il a été l’artisan. Je ne lui serai jamais assez reconnaissant.

    Pour le bestiaire proustien que je vous promets de détailler à défaut de l’analyser, je vous prie de patienter un peu.

    En repensant à ma première réponse, je retire mon étonnement que Charles Swann utilise la clochette et non le grelot. Même s’il est « à peu près la seule personne » à venir chez la famille du Héros, il a trop le sens des convenances pour s’autoriser cette familiarité.

  4. Moi je l’ai rencontré à Bernay dans l’Eure, où il venait présenter son « autobiographie des objets ». Il m’a tout de suite plu : pendant qu’il lisait des extraits de son oeuvre ou qu’il discutait, il jetait autour de lui ses stylos, ses feuilles, tous les objets qu’il manipulait. Enfin un écrivain qui reconnaît avoir besoin de s’extérioriser, fût-ce au prix d’un certain danger pour ses vis-à-vis ! Je lui ai demandé de dédicacer mon exemplaire de son livre ; il connaissait mon pseudo et a été très chaleureux.

    C’est un vrai passeur, à l’énergie lumineuse !

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