Œuvres d’art IV — Sodome et Gomorrhe

Sodome et Gomorrhe

Detaille, Édouard, peintre académique français (1848-1912) : le Rêve

4 25 Detaille Le Rêve

*Si, par exemple, elle [la Princesse de Guermantes] avait fait remarquer à M. Detaille, lequel avait naturellement acquiescé, combien Mme de Villemur, que sa place dans un autre groupe faisait voir de dos, possédait un joli cou, la princesse n’hésitait pas à élever la voix : «Madame de Villemur, M. Detaille, en grand peintre qu’il est, est en train d’admirer votre cou.» Mme de Villemur sentait là une invite directe à la conversation; avec l’adresse que donne l’habitude du cheval, elle faisait lentement pivoter sa chaise selon un arc de trois quarts de cercle et, sans déranger en rien ses voisins, faisait presque face à la princesse. «Vous ne connaissez pas M. Detaille ? demandait la maîtresse de maison, à qui l’habile et pudique conversion de son invitée ne suffisait pas. — Je ne le connais pas, mais je connais ses œuvres», répondait Mme de Villemur, d’un air respectueux, engageant, et avec un à-propos que beaucoup enviaient, tout en adressant au célèbre peintre, que l’interpellation n’avait pas suffi à lui présenter d’une manière formelle, un imperceptible salut. «Venez, Monsieur Detaille, disait la princesse, je vais vous présenter à Mme de Villemur.» Celle-ci mettait alors autant d’ingéniosité à faire une place à l’auteur du Rêve que tout à l’heure à se tourner vers lui. (IV, 24-25)

 

Carpaccio (nonies) : [Miracle de la Croix au Pont du Rialto]

 4 34 Carpaccio Miracle de la Croix au Pont du Rialto

*M. de Charlus savait qu’il était un Guermantes occupant une place prépondérante dans cette fête. Mais il n’y avait pas que de l’orgueil, et ce mot même de fête évoquait, pour l’homme aux dons esthétiques, le sens luxueux, curieux, qu’il peut avoir si cette fête est donnée non chez des gens du monde, mais dans un tableau de Carpaccio ou de Véronèse. (IV, 34)

 

Véronèse (quinquies) : [Fête dans la maison de Simon]

 4 34 Véronèse Fête chez Simon

*M. de Charlus savait qu’il était un Guermantes occupant une place prépondérante dans cette fête. Mais il n’y avait pas que de l’orgueil, et ce mot même de fête évoquait, pour l’homme aux dons esthétiques, le sens luxueux, curieux, qu’il peut avoir si cette fête est donnée non chez des gens du monde, mais dans un tableau de Carpaccio ou de Véronèse. (IV, 34)

 

Whistler (sexies) : [Arrangement en noir et or : le comte Robert Montesquiou-Fezensac]

4 37 Whistler Arrangement en noir et or, le comte Robert Montesquiou-Fezensac

*J’eus tout le loisir (comme il feignait d’être absorbé dans une partie de whist simulée qui lui permettait de ne pas avoir l’air de voir les gens) d’admirer la volontaire et artiste simplicité de son frac qui, par des riens qu’un couturier seul eût discernés, avait l’air d’une «Harmonie» noir et blanc de Whistler; noir, blanc et rouge plutôt, car M. de Charlus portait, suspendue à un large cordon au jabot de l’habit, la croix en émail blanc, noir et rouge de Chevalier de l’Ordre religieux de Malte. (IV, 37)

 

Robert : [Le Jet d’eau du bosquet des Muses à Marly]

 4 39 Robert Hubert Jet d'eau dubosquet des Muses à Marly

*Tellement distrait dans le monde que je n’appris que le surlendemain, par les journaux, qu’un orchestre tchèque avait joué toute la soirée et que, de minute en minute, s’étaient succédé les feux de Bengale, je retrouvai quelque faculté d’attention à la pensée d’aller voir le célèbre jet d’eau d’Hubert Robert. (IV, 39)

 

Robert : [Intérieur de parc]

 4 41 Robert, Hubert Intérieur de parc

*[Charlus au Héros :] Avez-vous été voir le jet d’eau ? me demanda-t-il sur un ton plus affirmatif que questionneur. C’est bien joli, n’est-ce pas ? C’est merveilleux. Cela pourrait être encore mieux, naturellement, en supprimant certaines choses, et alors il n’y aurait rien de pareil, en France. Mais tel que c’est, c’est déjà parmi les choses les mieux. Bréauté vous dira qu’on a eu tort de mettre des lampions, pour tâcher de faire oublier que c’est lui qui a eu cette idée absurde. Mais, en somme, il n’a réussi que très peu à enlaidir. C’est beaucoup plus difficile de défigurer un chef-d’œuvre que de le créer. Nous nous doutions du reste déjà vaguement que Bréauté était moins puissant qu’Hubert Robert.» (IV, 41)

 

Rembrandt (quater) : Le Bourgmestre Six

 4 55 Rembrandt (ter) Bourgmestre Stix

*Le ton dont M. de Guermantes disait cela était d’ailleurs parfaitement sympathique, sans ombre de la vulgarité qu’il montrait trop souvent. Il parlait avec une tristesse légèrement indignée, mais tout en lui respirait cette gravité douce qui fait le charme onctueux et large de certains personnages de Rembrandt, le bourgmestre Six par exemple. (IV, 55)

 

Jacquet, Gustave Jean, peintre français (1846-1909) : [Habillée pour le Bal]

 4 66 Jacquet Habillée pour le Bal

*Mme de Surgis eût-elle fort bien compris les motifs de l’attitude qu’elle redoutait chez le baron [Charlus], mais ne soupçonna nullement ceux de l’accueil tout opposé qu’elle reçut de lui. Il lui parla avec admiration du portrait que Jacquet avait fait d’elle autrefois. Cette admiration s’exalta même jusqu’à un enthousiasme qui, s’il était en partie intéressé pour empêcher la marquise de s’éloigner de lui, pour «l’accrocher», comme Robert disait des armées ennemies dont on veut forcer les effectifs à rester engagés sur un certain point, était peut-être aussi sincère. Car si chacun se plaisait à admirer dans les fils le port de reine et les yeux de Mme de Surgis, le baron pouvait éprouver un plaisir inverse, mais aussi vif, à retrouver ces charmes réunis en faisceau chez leur mère, comme en un portrait qui n’inspire pas lui-même de désirs, mais nourrit, de l’admiration esthétique qu’il inspire, ceux qu’il réveille. Ceux-ci venaient rétrospectivement donner un charme voluptueux au portrait de Jacquet lui-même, et en ce moment le baron l’eût volontiers acquis pour étudier en lui la généalogie physiologique des deux jeunes Surgis. (IV, 66)

 

Giorgione (bis) : [Portrait en buste d’une courtisane]

 4 67 Giorgione Portrait en buste d'une courtisane

*[Saint-Loup au Héros :] De quoi parlions-nous ? Ah! de cette grande blonde, la femme de chambre de Mme Putbus. Elle aime aussi les femmes, mais je pense que cela t’est égal; je peux te dire franchement, je n’ai jamais vu créature aussi belle. — Je me l’imagine assez Giorgione ? — Follement Giorgione! (IV, 67)

 

Jacquet (bis) : [Habillée pour le Bal] (bis)

 4 75 Jacquet Habillée pour le Bal (bis)

*«Hé bien! était en train de lui [Mme de Surgis] dire M. de Charlus, qui tenait à prolonger l’entretien, vous mettrez mes hommages au pied du beau portrait. Comment va-t-il ? Que devient-il ? — Mais, répondit Mme de Surgis, vous savez que je ne l’ai plus : mon mari n’en a pas été content. — Pas content! d’un des chefs-d’œuvre de notre époque, égal à la duchesse de Châteauroux de Nattier et qui, du reste, ne prétendait pas à fixer une moins majestueuse et meurtrière déesse! Oh! le petit col bleu! C’est-à-dire que jamais Ver Meer n’a peint une étoffe avec plus de maîtrise, ne le disons pas trop haut pour que Swann ne s’attaque pas à nous dans l’intention de venger son peintre favori, le maître de Delft.» La marquise, se retournant, adressa un sourire et tendit la main à Swann qui s’était soulevé pour la saluer. Mais presque sans dissimulation, soit qu’une vie déjà avancée lui en eût ôté la volonté morale par l’indifférence à l’opinion, ou le pouvoir physique par l’exaltation du désir et l’affaiblissement des ressorts qui aident à le cacher, dès que Swann eut, en serrant la main de la marquise, vu sa gorge de tout près et de haut, il plongea un regard attentif, sérieux, absorbé, presque soucieux, dans les profondeurs du corsage, et ses narines, que le parfum de la femme grisait, palpitèrent comme un papillon prêt à aller se poser sur la fleur entrevue. Brusquement il s’arracha au vertige qui l’avait saisi, et Mme de Surgis elle-même, quoique gênée, étouffa une respiration profonde, tant le désir est parfois contagieux. «Le peintre s’est froissé, dit-elle à M. de Charlus, et l’a repris. On avait dit qu’il était maintenant chez Diane de Saint-Euverte. — Je ne croirai jamais, répliqua le baron, qu’un chef-d’œuvre ait si mauvais goût.»

— Il lui parle de son portrait. Moi, je lui en parlerais aussi bien que Charlus, de ce portrait, me dit Swann, affectant un ton traînard et voyou et suivant des yeux le couple qui s’éloignait. Et cela me ferait sûrement plus de plaisir qu’à Charlus, ajouta-t-il. (IV, 75)

 

Ver Meer (octies) : [La Jeune fille à la perle]

 4 75 Vermeer (octies) La Jeune fille à la perle

*«Hé bien! était en train de lui [Mme de Surgis] dire M. de Charlus, qui tenait à prolonger l’entretien, vous mettrez mes hommages au pied du beau portrait. Comment va-t-il ? Que devient-il ? — Mais, répondit Mme de Surgis, vous savez que je ne l’ai plus : mon mari n’en a pas été content. — Pas content! d’un des chefs-d’œuvre de notre époque, égal à la duchesse de Châteauroux de Nattier et qui, du reste, ne prétendait pas à fixer une moins majestueuse et meurtrière déesse! Oh! le petit col bleu! C’est-à-dire que jamais Ver Meer n’a peint une étoffe avec plus de maîtrise, ne le disons pas trop haut pour que Swann ne s’attaque pas à nous dans l’intention de venger son peintre favori, le maître de Delft.»  (IV, 75)

 

Nattier, Jean-Marc, peintre français (1685-1766) : La Duchesse de Châteauroux

4 76 Nattier La Duchesse de Châteauroux

*«Hé bien! était en train de lui [Mme de Surgis] dire M. de Charlus, qui tenait à prolonger l’entretien, vous mettrez mes hommages au pied du beau portrait. Comment va-t-il ? Que devient-il ? — Mais, répondit Mme de Surgis, vous savez que je ne l’ai plus : mon mari n’en a pas été content. — Pas content! d’un des chefs-d’œuvre de notre époque, égal à la duchesse de Châteauroux de Nattier (IV, 76)

 

[Boucher] (ter) : l’Enlèvement d’Europe

 4 99 Boucher, Enlèvement d'Europe, l'

*Je reconnaissais mal d’abord la maîtresse de maison et ses visiteurs, même la duchesse de Guermantes, qui de sa voix rauque me demandait de venir m’asseoir auprès d’elle, dans un fauteuil de Beauvais représentant l’Enlèvement d’Europe. (IV, 99)

 

Bakst (bis) : [Costume pour les Ballets russes]

 4 100 (1) Bakst Costume Ballets russes

*quand, avec l’efflorescence prodigieuse des ballets russes, révélatrice coup sur coup de Bakst, de Nijinski, de Benoist, du génie de Stravinski, la princesse Yourbeletieff, jeune marraine de tous ces grands hommes nouveaux, apparut portant sur la tête une immense aigrette tremblante inconnue des Parisiennes et qu’elles cherchèrent toutes à imiter, on put croire que cette merveilleuse créature avait été apportée dans leurs innombrables bagages, et comme leur plus précieux trésor, par les danseurs russes (IV, 100)

 

Benoist, Alexandre Nicolaïevitch, peintre russe (1870-1960) : [Costume pour les

Ballets russes [Le Pavillon d’Armide]

 4 100 (2) Benoist Costume Le Pavillon d'Armide

*quand, avec l’efflorescence prodigieuse des ballets russes, révélatrice coup sur coup de Bakst, de Nijinski, de Benoist, du génie de Stravinski, la princesse Yourbeletieff, jeune marraine de tous ces grands hommes nouveaux, apparut portant sur la tête une immense aigrette tremblante inconnue des Parisiennes et qu’elles cherchèrent toutes à imiter, on put croire que cette merveilleuse créature avait été apportée dans leurs innombrables bagages, et comme leur plus précieux trésor, par les danseurs russes (IV, 100)

 

Falconet, Étienne Maurice, peintre français néo-classique (1716-1791) : Baigneuse

 4 105 Falconet Baigneuse

*Elle [Mme de Montmorency] habitait, dans le faubourg Saint-Germain, une vieille demeure remplie de pavillons que séparaient de petits jardins. Sous la voûte, une statuette, qu’on disait de Falconet, représentait une Source d’où, du reste, une humidité perpétuelle suintait. (IV, 105)

 

Le Sidaner, Henri, peintre français (1862-1939) : [son portrait par Marie Duhem]

 4 144 Le Sidaner, Henri (son portrait par Marie Duhem)

*Le Sidaner était l’artiste élu par l’ami [avocat] des Cambremer, lequel était, du reste, très agréable. (IV, 144)

 

Le Sidaner (bis) : [Le jardin blanc au crépuscule]

 4 147 Le Sidaner (bis) Le jardin blanc au crépuscule

*Vous me permettrez de lui [Monet] préférer Le Sidaner, Mademoiselle [Albertine]», dit l’avocat en souriant d’un air connaisseur. Et, comme il avait goûté, ou vu goûter, autrefois certaines «audaces» d’Elstir, il ajouta : «Elstir était doué, il a même fait presque partie de l’avant-garde, mais je ne sais pas pourquoi il a cessé de suivre, il a gâché sa vie.» Mme de Cambremer donna raison à l’avocat en ce qui concernait Elstir, mais, au grand chagrin de son invité, égala Monet à Le Sidaner. (IV, 147)

 

Monet (bis) : Nymphéas

 4 147 Monet Nymphéas

*— Pour revenir à des sujets plus intéressants, reprit la sœur de Legrandin qui disait : «Ma mère» à la vieille marquise, mais, avec les années, avait pris des façons insolentes avec elle, vous parliez de nymphéas : je pense que vous connaissez ceux que Claude Monet a peints. Quel génie! Cela m’intéresse d’autant plus qu’auprès de Combray, cet endroit où je vous ai dit que j’avais des terres…» Mais elle préféra ne pas trop parler de Combray. «Ah! c’est sûrement la série dont nous a parlé Elstir, le plus grand des peintres contemporains, s’écria Albertine qui n’avait rien dit jusque-là. — Ah! on voit que Mademoiselle aime les arts, s’écria Mme de Cambremer qui, en poussant une respiration profonde, résorba un jet de salive. — Vous me permettrez de lui préférer Le Sidaner, Mademoiselle», dit l’avocat en souriant d’un air connaisseur. Et, comme il avait goûté, ou vu goûter, autrefois certaines «audaces» d’Elstir, il ajouta : «Elstir était doué, il a même fait presque partie de l’avant-garde, mais je ne sais pas pourquoi il a cessé de suivre, il a gâché sa vie.» Mme de Cambremer donna raison à l’avocat en ce qui concernait Elstir, mais, au grand chagrin de son invité, égala Monet à Le Sidaner. On ne peut pas dire qu’elle fût bête; elle débordait d’une intelligence que je sentais m’être entièrement inutile. Justement, le soleil s’abaissant, les mouettes étaient maintenant jaunes, comme les nymphéas dans une autre toile de cette même série de Monet. Je dis que je la connaissais (IV, 147)

 

Monet (ter) : Cathédrale de Rouen

 4 148 (1) Monet Cathédrale de Rouen

*[La sœur de Legrandin au Héros :] «Au nom du ciel, après un peintre comme Monet, qui est tout bonnement un génie, n’allez pas nommer un vieux poncif sans talent comme Poussin. Je vous dirai tout nûment que je le trouve le plus barbifiant des raseurs. Qu’est-ce que vous voulez, je ne peux pourtant pas appeler cela de la peinture. Monet, Degas, Manet, oui, voilà des peintres! C’est très curieux, ajouta-t-elle, en fixant un regard scrutateur et ravi sur un point vague de l’espace, où elle apercevait sa propre pensée, c’est très curieux, autrefois je préférais Manet. Maintenant, j’admire toujours Manet, c’est entendu, mais je crois que je lui préfère peut-être encore Monet. Ah! les cathédrales!» Elle mettait autant de scrupules que de complaisance à me renseigner sur l’évolution qu’avait suivie son goût. Et on sentait que les phases par lesquelles avait passé ce goût n’étaient pas, selon elle, moins importantes que les différentes manières de Monet lui-même. (IV, 148)

 

Degas, Edgar, peintre français (1834-1917) : [L’Absinthe]

4 148 (2) Degas L'Absinthe

*«Au nom du ciel, après un peintre comme Monet, qui est tout bonnement un génie, n’allez pas nommer un vieux poncif sans talent comme Poussin. Je vous dirai tout nûment que je le trouve le plus barbifiant des raseurs. Qu’est-ce que vous voulez, je ne peux pourtant pas appeler cela de la peinture. Monet, Degas, Manet, oui, voilà des peintres! (IV, 148)

 

Manet (septies) : [Le Bal des Folies-Bergères]

4 148 (3) Manet Le Bal des Folies-Bergères

*[Mme de Cambremer-Legrandin au Héros :] «Au nom du ciel, après un peintre comme Monet, qui est tout bonnement un génie, n’allez pas nommer un vieux poncif sans talent comme Poussin. Je vous dirai tout nûment que je le trouve le plus barbifiant des raseurs. Qu’est-ce que vous voulez, je ne peux pourtant pas appeler cela de la peinture. Monet, Degas, Manet, oui, voilà des peintres! C’est très curieux, ajouta-t-elle, en fixant un regard scrutateur et ravi sur un point vague de l’espace, où elle apercevait sa propre pensée, c’est très curieux, autrefois je préférais Manet. Maintenant, j’admire toujours Manet, c’est entendu, mais je crois que je lui préfère peut-être encore Monet. Ah! les cathédrales!» Elle mettait autant de scrupules que de complaisance à me renseigner sur l’évolution qu’avait suivie son goût. Et on sentait que les phases par lesquelles avait passé ce goût n’étaient pas, selon elle, moins importantes que les différentes manières de Monet lui-même. (IV, 148)

 

Poussin (ter) : [Moïse sauvé des eaux]

4 148 (4) Poussin Moïse sauvé des eaux

*j’ajoutai qu’il était malheureux qu’elle [Mme de Cambremer-Legrandin] n’eût pas eu plutôt l’idée de venir la veille, car à la même heure [fin de journée], c’est une lumière de Poussin qu’elle eût pu admirer. Devant un hobereau normand inconnu des Guermantes et qui lui eût dit qu’elle eût dû venir la veille, Mme de Cambremer-Legrandin se fût sans doute redressée d’un air offensé. Mais j’aurais pu être bien plus familier encore qu’elle n’eût été que douceur moelleuse et florissante (IV, 148)

 

Poussin (quater) : [Adoration des bergers]

4 148 (5) Poussin (quater) Adoration des bergers

*le nom de Poussin, sans altérer l’aménité de la femme du monde, souleva les protestations de la dilettante. En entendant ce nom, à six reprises que ne séparait presque aucun intervalle, elle eut ce petit claquement de la langue contre les lèvres qui sert à signifier à un enfant qui est en train de faire une bêtise, à la fois un blâme d’avoir commencé et l’interdiction de poursuivre. «Au nom du ciel, après un peintre comme Monet, qui est tout bonnement un génie, n’allez pas nommer un vieux poncif sans talent comme Poussin. Je vous dirai tout nûment que je le trouve le plus barbifiant des raseurs. (IV, 148)

 

Le Sidaner (ter) : [La rue de l’Église, Villefranche-sur-Mer]

 4 149 (1) Le Sidaner (ter) La rue de l'Eglise, Villefranche-sur-Mer

*«Il faudra que je demande à Le Sidaner ce qu’il pense de Poussin, me dit l’avocat. C’est un renfermé, un silencieux, mais je saurai bien lui tirer les vers du nez.» (IV, 149)

 

Poussin (quinquies, sexies, septies, octies) : Le Massacre des innocents, Chantilly + L’Enfance de Bacchus, Chantilly + L’Enlèvement des Sabines, Louvre + Autoportrait, Louvre

 4 149 (2) Poussin (quinquies)Le Massacre des innocents Chantilly

4 149 (3) Poussin (sexies) L'Enfance de Bacchus Chantilly

4 149 (4) Poussin (septies) L'Enlèvement des Sabines Louvre

4 149 (5) Poussin (octies) Autoportrait Louvre

*— Du reste, continua Mme de Cambremer, j’ai horreur des couchers de soleil, c’est romantique, c’est opéra. C’est pour cela que je déteste la maison de ma belle-mère, avec ses plantes du Midi. Vous verrez, ça a l’air d’un parc de Monte-Carlo. C’est pour cela que j’aime mieux votre rive. C’est plus triste, plus sincère; il y a un petit chemin d’où on ne voit pas la mer. Les jours de pluie, il n’y a que de la boue, c’est tout un monde. C’est comme à Venise, je déteste le Grand Canal et je ne connais rien de touchant comme les petits rios. Du reste c’est une question d’ambiance.

— Mais, lui dis-je, sentant que la seule manière de réhabiliter Poussin aux yeux de Mme de Cambremer c’était d’apprendre à celle-ci qu’il était redevenu à la mode, M. Degas assure qu’il ne connaît rien de plus beau que les Poussin de Chantilly. — Ouais ? Je ne connais pas ceux de Chantilly, me dit Mme de Cambremer, qui ne voulait pas être d’un autre avis que Degas, mais je peux parler de ceux du Louvre qui sont des horreurs. — Il les admire aussi énormément. — Il faudra que je les revoie. Tout cela est un peu ancien dans ma tête, répondit-elle après un instant de silence et comme si le jugement favorable qu’elle allait certainement bientôt porter sur Poussin devait dépendre, non de la nouvelle que je venais de lui communiquer, mais de l’examen supplémentaire, et cette fois définitif, qu’elle comptait faire subir aux Poussin du Louvre pour avoir la faculté de se déjuger.

Me contentant de ce qui était un commencement de rétractation, puisque, si elle n’admirait pas encore les Poussin, elle s’ajournait pour une seconde délibération, pour ne pas la laisser plus longtemps à la torture je dis à sa belle-mère combien on m’avait parlé des fleurs admirables de Féterne. (IV, 149)

 

Ver Meer (nonies) : [Femme lisant une lettre]

 4 150 Vermeer (nonies) Femme lisant une lettre

*«Oh! elles s’envolent, s’écria Albertine en me montrant les mouettes qui, se débarrassant pour un instant de leur incognito de fleurs, montaient toutes ensemble vers le soleil. — Leurs ailes de géants les empêchent de marcher, dit Mme de Cambremer, confondant les mouettes avec les albatros. — Je les aime beaucoup, j’en voyais à Amsterdam, dit Albertine. Elles sentent la mer, elles viennent la humer même à travers les pierres des rues. — Ah! vous avez été en Hollande, vous connaissez les Ver Meer ?» demanda impérieusement Mme de Cambremer et du ton dont elle aurait dit : «Vous connaissez les Guermantes ?», car le snobisme en changeant d’objet ne change pas d’accent. Albertine répondit non : elle croyait que c’étaient des gens vivants. Mais il n’y parut pas. (IV, 150)

 

Turner (quater) : [Pêcheurs en mer]

4 151 Turner Pêcheurs en mer

*D’autres fois parce que certains artistes d’une autre époque ont, dans un simple morceau, réalisé quelque chose qui ressemble à ce que le maître peu à peu s’est rendu compte que lui-même avait voulu faire. Alors il voit en cet ancien comme un précurseur; il aime chez lui, sous une tout autre forme, un effort momentanément, partiellement fraternel. Il y a des morceaux de Turner dans l’œuvre de Poussin, une phrase de Flaubert dans Montesquieu. (IV, 151)

 

Le Sidaner (quater, quinquies) : [Les petites barques + Une barque]

 4 155 Le Sidaner (1) Les petites barques

4 155 Le Sidaner (2) Une barque

*Il alla jusqu’à me demander de venir un jour chez lui, à Paris, voir sa collection de Le Sidaner, et d’entraîner avec moi les Cambremer, avec lesquels il me croyait évidemment intime. «Je vous inviterai avec Le Sidaner, me dit-il, persuadé que je ne vivrais plus que dans l’attente de ce jour béni. Vous verrez quel homme exquis. Et ses tableaux vous enchanteront. Bien entendu, je ne puis pas rivaliser avec les grands collectionneurs, mais je crois que c’est moi qui ai le plus grand nombre de ses toiles préférées. Cela vous intéressera d’autant plus, venant de Balbec, que ce sont des marines, du moins en majeure partie.» La femme et le fils, pourvus du caractère végétal, écoutaient avec recueillement. On sentait qu’à Paris leur hôtel était une sorte de temple de Le Sidaner. (IV, 155)

 

Degas (bis) : [une figurante] Une danseuse

4 170 Degas [figurante]

*M. Nissim Bernard n’avait jamais manqué de venir occuper sa place au déjeuner (comme l’eût fait à l’orchestre quelqu’un qui entretient une figurante, une figurante celle-là d’un genre fortement caractérisé, et qui attend encore son Degas). (IV, 170)

 

Degas (ter) : [un rat d’opéra] Petite danseuse de 14 ans

 4 171 Degas [Petite danseuse de 14 ans]

*M. Nissim Bernard ignorait lui-même ce qu’il pouvait entrer d’amour de la plage de Balbec, de la vue qu’on avait, du restaurant, sur la mer, et d’habitudes maniaques, dans le goût qu’il avait d’entretenir comme un rat d’opéra d’une autre sorte, à laquelle il manque encore un Degas, l’un de ses servants qui étaient encore des filles. (IV, 171)

 

Barbedienne, Ferdinand, fondeur de bronze (1810-1892) : Bronzes

 4 223 Barbedienne Bronzes

*Mme Verdurin fut piquée que M. de Cambremer prétendît reconnaître si bien la Raspelière. «Vous devez pourtant trouver quelques changements, répondit-elle. Il y a d’abord de grands diables de bronze de Barbedienne et de petits coquins de sièges en peluche que je me suis empressée d’expédier au grenier, qui est encore trop bon pour eux.» (IV, 223)

 

Millet, Jean-François, peintre français (1814-1875) : [L’Homme à la houe]

 4 226 Millet L'Homme à la houe

*Un tableau ou un roman mondain lui [Mme de Cambremer] eussent donné la nausée; un moujik de Tolstoï, un paysan de Millet étaient l’extrême limite sociale qu’elle ne permettait pas à l’artiste de dépasser. (IV, 226)

 

Helleu, Paul, peintre français (1859-1927) : [Liane de Pougy]

 4 236 Helleu [Liane de Pougy]

* [Mme Verdurin sur Elstir nouvelle manière :] j’appelle cela du barbouillé, c’est d’un poncif, et puis ça manque de relief, de personnalité. Il y a de tout le monde là dedans. — Il restitue la grâce du XVIIIe, mais moderne, dit précipitamment Saniette, tonifié et remis en selle par mon amabilité. Mais j’aime mieux Helleu. — Il n’y a aucun rapport avec Helleu, dit Mme Verdurin. — Si, c’est du XVIIIe siècle fébrile. C’est un Watteau à vapeur, et il se mit à rire. — Oh! connu, archiconnu, il y a des années qu’on me le ressert», dit M. Verdurin (IV, 236)

 

Véronèse (sexies) : [les Noces de Cana]

4 237 Véronèse Les Noces de Cana

*— Qu’est-ce que c’est que cette chose si jolie de ton que nous mangeons ? demanda Ski. — Cela s’appelle de la mousse à la fraise, dit Mme Verdurin. — Mais c’est ra-vis-sant. Il faudrait faire déboucher des bouteilles de château-margaux, de château-lafite, de porto. — Je ne peux pas vous dire comme il m’amuse, il ne boit que de l’eau, dit Mme Verdurin pour dissimuler sous l’agrément qu’elle trouvait à cette fantaisie l’effroi que lui causait cette prodigalité. — Mais ce n’est pas pour boire, reprit Ski, vous en remplirez tous nos verres, on apportera de merveilleuses pêches, d’énormes brugnons, là, en face du soleil couché; ça sera luxuriant comme un beau Véronèse. — Ça coûtera presque aussi cher, murmura M. Verdurin. (IV, 237)

 

Rembrandt (sexies) : [le Mariage juif]

 4 353 Rembrandt Le Mariage juif

*[Charlus :] à deux pas de la rue des Blancs-Manteaux, il y a une rue, dont le nom m’échappe, et qui est tout entière concédée aux Juifs; il y a des caractères hébreux sur les boutiques, des fabriques de pains azymes, des boucheries juives, c’est tout à fait la Judengasse de Paris. C’est là que M. Bloch aurait dû demeurer. Naturellement, reprit-il sur un ton assez emphatique et fier et pour tenir des propos esthétiques, donnant, par une réponse que lui adressait malgré lui son hérédité, un air de vieux mousquetaire Louis XIII à son visage redressé en arrière, je ne m’occupe de tout cela qu’au point de vue de l’art. La politique n’est pas de mon ressort et je ne peux pas condamner en bloc, puisque Bloch il y a, une nation qui compte Spinoza parmi ses enfants illustres. Et j’admire trop Rembrandt pour ne pas savoir la beauté qu’on peut tirer de la fréquentation de la synagogue. (IV, 253)

 

 

2 comments to “Œuvres d’art IV — Sodome et Gomorrhe”

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  1. C’est prodigieux, bravo! Tu devrais l’avoir aussi en anglais…

  2. J’ai découvert le peintre Henri Le Sidaner dans ma jeunesse grâce à Marcel Proust. Une grande rétrospective lui est consacrée cette année dans quatre musées, à Cambray, au Touquet, à Etaples et à Dunkerque. Une excellente occasion de mieux connaître ce peintre dont Marcel Proust parle plusieurs fois dans Sodome et Gomorrhe.

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