Deux mondes à Illiers(-Combray), épisode 1

Deux mondes à Illiers(-Combray), épisode 1

 

Comme chien et chat… Pour les Sampacquiens (une création !), les habitants d’Illiers-Combray sont des ploucs ; pour les Beaucerons, les passionnés du cher Marcel sont des intellos parisiens sans doute homosexuels. Simplification et caricature, certes, mais il y a un passé, comme un lourd contentieux.

 

La plus éclairante illustration de ces a priori se situe après guerre. Dans le rôle du canidé — forcément un bâtard : la municipalité ; dans celui du félidé — nécessairement un persan : la Société. L’affaire est gravée dans les éditions du Bulletin Marcel Proust. Et elle est, selon les goûts, affligeante ou rigolote.

 

Quel acte a-t-il déclenché les hostilités ? Passée la Libération, « fut arrêté le bras du bûcheron qui allait abattre les arbres centenaires du Parc de Swann et effacer la trace du raidillon des aubépines. C’est alors que fut signalé au Conseil municipal d’Illiers l’intérêt qu’il y avait à adjoindre au nom d’Illiers celui de Combray afin d’identifier ce lieu aux yeux des visiteurs » (N° 15) — l’ajout serait « comme une auréole ». L’initiative vient en 1947, d’amoureux de Proust (l’écrivain) qui créent une Société baptisée « des Amis de Combray ». Le maire d’alors se nomme René Paul Auguste Fournier, notaire.

Le geste aurait pu émouvoir et séduire. Sont-ce leur origine (Paris), leur milieu (huppé), leurs préoccupations (littéraires au pays du blé) ? Et pourtant, leur secrétaire général, Philibert-Louis Larcher, est né à Illiers. Toujours est-il que le Conseil municipal du 5 mai 1948, « après avoir longuement délibéré », prend la décision suivante : « Considérant qu’il est grave de modifier ainsi le nom d’une commune sans un motif absolument urgent et d’une utilité incontestable, Considérant en outre que le renom de Marcel Proust fait connaître Illiers dans le monde entier et ne fera qu’attirer sur notre petite cité, au point de vue touristique, un flot grandissant d’admirateurs, Qu’il importe de reconnaître le culte de Marcel Proust en donnant son nom à la place du Marché, où était située la maison qu’habitait son oncle Jules Amiot, où il venait passer ses vacances et qu’il a maintes fois citée dans son œuvre, Décide à l’unanimité que la place du Marché ou de l’Église s’appelle désormais place Marcel-Proust et rejette la demande de modification du nom d’Illiers. »

La réaction des Proustiens est pareillement négative, ne voulant pas se contenter d’un tel hommage : « Qu’en demandant que le nom de Combray soit simplement joint à celui d’Illiers, la Société a voulu signaler aux visiteurs français et étranger l’identification qui doit être fait entre Illiers et cette cité de rêve « Combray » ; qu’elle n’a pas entendu rendre hommage au génie de l’écrivain mais surtout situer géographiquement le lieu que Marcel Proust a décrit sous le nom de Combray, Approuve l’avis défavorable donné par la commission départementale des Sites en ce qui concerne la dénomination de la place Marcel-Proust donnée à la place de l’Église, estimant qu’il convient de conserver aux voies leur dénomination traditionnelle. »

Cette position ne les empêchera pas d’envisager une offre alternative : « [Nous avons] autrefois décliné l’offre que nous faisait le Conseil municipal d’Illiers de donner le nom de Marcel Proust à la place principale qui est celle de l’Église Nous aurions plutôt exprimé le vœu de voir restituer aux rues d’Illiers les noms si empreints de poésie ancienne qui existaient au temps où Marcel Proust rêvait son « Combray ». (N° 5)

 

Le chien a montré les crocs et le chat a sorti les griffes. Mais vous n’avez pas encore lu le meilleur ! Deuxième épisode, demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Deux mondes à Illiers(-Combray), épisode 1”

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  1. Flaubert au pays de Marcel…

  2. Un plan d’Illiers ouvre l’exemplaire pdf du premier tome de la biographie de Proust par Painter, en anglais, que l’on peut « bizarrement » voir sur https://rosswolfe.files.wordpress.com/2015/02/george-d-painter-marcel-proust-a-biography-1989.pdf .
    Je n’ai pas trouvé en ligne le second tome.

  3. A l’annonce de la mort de Marcel Proust, les Annales politiques et littéraires publient une page de l’écrivain : « L’église de village » : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5748426w/f5.image.r=Proust . Illiers ?

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