Une tempête nommée Marcel

Une tempête nommée Marcel

 

Les éléments déchaînés n’inquiètent pas tout le monde… Le Héros de Proust paraphrase le René de Chateaubriand qui clamait : « Levez-vous vite, orages désirés ». Lui, ce sont les tempêtes qu’il souhaite voir.

Ce constat s’est imposé quand j’ai appris que la dépression qui a traversé la France hier avait été baptisée « Marcel ».

 

Un peu d’histoire météorologique : dans les années 1950, une étudiante de l’université de Berlin, Karla Wege, propose de donner un nom aux dépressions et anticyclones qui traversent l’Europe. L’objectif : rendre la météo plus accessible au grand public. Jusqu’en 2002, l’Institut de Météorologie de l’université de Berlin établit une liste pour l’année à venir : Des noms féminins pour les années paires, masculins pour les années impaires.

Innovation en 2002 : l’Institut permet aussi à n’importe qui d’acheter le nom d’une future tempête sous le nom « Adoptez un vortex [tourbillon en français] ». Les candidats doivent respecter la règle des années paires et impaires et l’ordre alphabétique. Lui se réserve le droit d’accepter ou de rejeter le nom proposé.

Les dépressions coûtent 199 € et les anticyclones 299 €.

La première personne à s’être payé une dépression est une certaine Yvonne, le 21 novembre 2002.

Les trois tempêtes qui ont frappé la France ce week-end s’appelaient Kurt, Leiv et Marcel.

 

Il n’y a guère de chance pour que le dernier nom soit un hommage à l’auteur d’À la recherche du temps perdu, mais il tombe à bon escient.

Il y a cinquante occurrences de « tempête » dans l’œuvre. Certaines signalent : « Il y avait eu une tempête dans la Manche, on signalait des dégâts à Dieppe, à Cabourg, à Beuzeval. » I  ou« La tempête fait rage sur mer, le bateau tangue de tous côtés, du ciel se précipitent des avalanches tordues par le vent » VII.

Mais ce qui frappe, c’est le goût du Héros pour le mauvais temps. Rêvant de Balbec, il pense tempête :

*Mais rien ne ressemblait moins non plus à ce Balbec réel que celui dont j’avais souvent rêvé, les jours de tempête, quand le vent était si fort que Françoise en me menant aux Champs-Élysées me recommandait de ne pas marcher trop près des murs pour ne pas recevoir de tuiles sur la tête et parlait en gémissant des grands sinistres et naufrages annoncés par les journaux. Je n’avais pas de plus grand désir que de voir une tempête sur la mer, moins comme un beau spectacle que comme un moment dévoilé de la vie réelle de la nature ; I

*j’avais retenu le nom de Balbec que nous avait cité Legrandin, comme d’une plage toute proche de « ces côtes funèbres, fameuses par tant de naufrages qu’enveloppent six mois de l’année le linceul des brumes et l’écume des vagues ». I

*Un jour qu’à Combray j’avais parlé de cette plage de Balbec devant M. Swann afin d’apprendre de lui si c’était le point le mieux choisi pour voir les plus fortes tempêtes, il m’avait répondu : «Je crois bien que je connais Balbec ! I

Alors, par les soirs orageux et doux de février, le vent — soufflant dans mon cœur, qu’il ne faisait pas trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d’un voyage à Balbec — mêlait en moi le désir de l’architecture gothique avec celui d’une tempête sur la mer. I

Mais à l’approche des vacances de Pâques, quand mes parents m’eurent promis de me les faire passer une fois dans le nord de l’Italie, voilà qu’à ces rêves de tempête dont j’avais été rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage, près d’églises escarpées et rugueuses comme des falaises et dans les tours desquelles crieraient les oiseaux de mer, I

*le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand ; I

*je ne souhaitais voir des tempêtes que sur les côtes où elles étaient les plus violentes, II

*Surtout moi qui, parti pour voir le royaume des tempêtes… II

*dans ce Balbec que j’avais tant désiré parce que je ne l’imaginais que battu par la tempête et perdu dans les brumes…II

*quand je voulais aller à Balbec, ce qui me poussait à partir c’était le désir d’une église persane, d’une tempête à l’aube… IV

*désir de belles femmes de chambre, et particulièrement celle de Mme Putbus, désir d’aller à la campagne au début du printemps, revoir des aubépines, des pommiers en fleurs, des tempêtes… V

*Mais l’on se rappelle que toujours, avant même que j’aimasse, chacune avait fait de moi un homme différent, ayant d’autres désirs parce qu’il avait d’autres perceptions et qui, de n’avoir rêvé que tempêtes et falaises la veille, si le jour indiscret du printemps avait glissé une odeur de roses dans la clôture mal jointe de son sommeil entrebâillé, s’éveillait en partance pour l’Italie. VI

 

 

Pour douze occurrences de « tempête », sept de « désir ». Jamais le titre d’une chronique n’a été aussi pertinent — du Tramway nommé Désir à la tempête de Marcel, le même souffle.

 

Nous sommes loin d’un Balbec écrin de bains de mer ! Ce n’est pas moi qui reprocherai au Héros son désir de tempête, ayant tant aimé les cyclones et séismes que ma vie aventureuse ( !) m’a fait rencontrer.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Une tempête nommée Marcel”

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  1. Qui est prêt à investir (200-1)€ ou (300-1)€ pour proposer Swann, Albertine, Guermantes ou Odette pour baptiser dépressions ou anticyclones?

  2. IL faudrait y ajouter Françoise – qui peut tout aussi bien être impressionnante !

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