Proust ou pas Proust : que de journalistes sur les marches !

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Proust ou pas Proust : que de journalistes sur les marches !

 

Allez, c’est ma dernière chronique sur le mystère du dissipé de la Madeleine…

 

S’il n’y avait ces fichus journalistes, les cortèges de mariage se dérouleraient en bon ordre : tout le monde au même rythme, dans le même sens, bien sur le tapis rouge, en tenue adéquate. La caméra commandée pour l’union religieuse d’Armand de Guiche avec Élaine Greffulhe aurait dû immortaliser ce modèle.

C’était sans compter les hommes de presse.

Que des suisses (20’’) et un bedeau (24’’) sortent du rang et remontent à contre-courant, passe encore, ce sont les grands ordonnateurs chargés précisément de mettre tout le monde dans le droit chemin. D’ailleurs, tout le monde obéit sagement.

 

Il y a bien quatre donzelles (qui les identifiera ?) suivies par l’inconnu en redingote grise et chapeau melon (dans lequel on voudrait reconnaître Proust) qui dévalent, à droite, sur la pierre nue des marches (30’’-35’’). Il y a encore deux messieurs bien mis dont l’un remonte à gauche (33’’) et l’autre sort de la droite (1’ 04’’) pour retrouver son épouse.

 

La sortie de l’église se fait donc globalement en bon ordre, hormis ces messieurs chargés de rendre compte de l’événement qui a déplacé les badauds.

Appareil au bras ou à l’épaule, les photographes vont et viennent à leur guise.

Cinq mouvements de trois journalistes d’images se succèdent sur le film mis en ligne par les Classiques Garnier.

 

Séquence 1 : Un premier photographe, en habit et haut de forme, descend à droite, hors du tapis, pour s’installer dans le bas.

 

Séquence 2 : Un deuxième photographe, dans le même uniforme, suit le premier, traverse le tapis et disparaît en bas à gauche.

 

Séquence 3 : Au passage du comte Greffulhe, le premier remonte et disparaît à droite, laissant le tapis aux invités.

 

Séquence 4 : Un troisième photographe trotte sur les talons du pseudo-Proust comme pour le rattraper. Comme lui, il a fait l’économie de la grande tenue. Il porte son attirail en bandoulière.

 

Séquence 5 : Le premier photographe redescend à droite, règle son appareil et se réinstalle sur le côté droit avant d’amorcer un mouvement de repli.

 

Les rédacteurs, eux, ne se reconnaissent pas sauf s’ils sont saisis le stylo et le carnet à la main. Leur comportement les signale toutefois car, comme leurs confrères de l’image, ils n’en font qu’à leur tête, jusqu’à semer le bazar dans les événements qu’ils « couvrent ». Cette désobéissance leur semble nécessaire pour affirmer leur indépendance mais aussi pour pimenter une existence pas toujours exaltante — à la longue, raconter les rendez-vous mondains, ça lasse.

 

Pour Marcel Proust, c’est différent. Même s’il a pu ressentir jusqu’à de l’indigestion, il a nourri sa future œuvre de tout ce qu’il avait glané dans ces sorties et fêtes aristocratiques en compagnie du Tout-Paris. Précisément, en 1903 et 1904, pratique le journalisme mondain. Le 25 février 1903, Le Figaro publie sa première chronique, Un salon historique, Le Salon de S.A.I. la princesse Mathilde ; le 11 mai, le Salon de Madeleine Lemaire, La Cour aux lilas et l’atelier des roses, signé Dominique ; le 6 septembre, Le Salon de la Princesse Edmond de Polignac ; le 4 janvier 1904, Le salon de la comtesse d’Haussonville, signé Horatio ; le 18 janvier, Fête chez Montesquiou à Neuilly, pastiche de Balzac signé Horatio ; le 13 mai, Le salon de la Comtesse Potocka, signé Horatio.

 

Quel Proust a-t-il assisté/participé au mariage de son ami Armand ? Le « journaliste » écrivain en devenir a engrangé de la matière mais l’admirateur éperdu de la mère de la mariée s’est tenu à carreau. C’est à ce prix qu’il escompte bien obtenir de la comtesse Greffulhe une… photographie.

 

On sait qu’ici on réfute la thèse du Proust immortalisé en mouvement par la pellicule. L’homme à la redingote grise — je le répète avec une conviction renforcée — est, selon toute vraisemblance, un journaliste en service commandé.

 

Par curiosité, j’ai cherché « journaliste 1900 » sur Google. Voici l’un des premiers résultats qui se sont affichés :

 

Ah la belle redingote grise !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

9 comments to “Proust ou pas Proust : que de journalistes sur les marches !”

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  1. Had to smile, when the photographer @:19 is better dressed than the faux-Marcel.

  2. Je trouve au contraire la redingote portée par le personnage faisant penser à Proust moins ordinaire que celle du « photographe 1900 », et nettement plus raffinée que celle du personnage qui le suit à quelque distance et dont rien ne nous indique expressément qu’il est avec lui. Comme il y a peu de chances que les dames ouvrant la voie soient déjà de futures journalistes de Marie-Claire (créé en 1937), ou mieux de Gala (créé en 1993), il faut admettre que, même au moment plus solennel du passage des mariés et de leurs proches à la sortie de la Madeleine, on circulait sur les côtés du tapis rouge pour des raisons sans doute très diverses.

    • Toujours érudit — et malicieux !

    • Citation de Gallica : « Les origines de la presse féminine remontent à la seconde moitié du XVIIIe siècle, avec l’apparition de titres tels le Cabinet des modes ou le Magasin des modes nouvelles, françaises et anglaises. A la faveur de l’évolution de la condition des femmes dans la société française, les publications se multiplient, en particulier durant la Révolution. Une soixantaine de journaux féminins voient le jour entre 1830 et 1840. Certains titres portent des revendications féministes, d’autres, comme le Journal des femmes et des modes, se cantonnent à une représentation plus traditionnelle du rôle de la femme. Au XXe siècle apparaissent les premiers magazines féminins : Femina, Midinette, la Gazette du bon ton ou encore Vogue. Destinés à un lectorat féminin, les titres de presse féminine abordent divers domaines, tels que la cuisine, la décoration, la mode ou encore les loisirs. »
      Femina, qui parait à partir de 1901, est cité par Guillaume Pinson dans son article « Le carnet mondain vers 1890… ». Malheureusement collection très parcellaire dans Gallica.
      Et bien sûr ça ne fait pas des quatre femmes descendant la Madeleine à la queue-leu-leu devant le jeune moustachu des journalistes…

  3. Sur ce mariage, et en dehors de la question de savoir si « la redingote grise » est portée par Proust, il peut être intéressant d’aller voir sur les 2 ouvrages auxquels se réfère George D. Painter. L’un est à la BNF l’autre à Genève. Hélas ils ne sont PAS consultables en lignes
    AB

    Montesquiou, « Les pas effacés » sur GALLICA
    Titre : Les pas effacés : mémoires / Robert de Montesquiou ; publiés par Paul-Louis Couchoud…
    Auteur : Montesquiou , Robert de (1855-1921). Auteur du texte
    Éditeur : Emile-Paul frères (Paris)
    Date d’édition : 1923
    Contributeur : Couchoud, Paul-Louis (1879-1959). Éditeur scientifique
    Sujet : Montesquiou , Robert de (1855-1921) — Autobiographie
    Type : text
    Type : monographie imprimée
    Langue : français
    Format : 3 vol. (359, 307, 304 p.) ; 19 cm
    Format : Nombre total de vues : 364
    Description : Contient une table des matières
    Droits : consultable dans les salles de recherche de la BnF
    Droits : restricted use: ark:/12148/bpt6k816297
    Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-Ln27-62085 (1)
    Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32462356h
    Provenance : Bibliothèque nationale de France

    RERO Explore, Genève, bibliothèque genevoise
    Bibesco, MartaLucia « Le voyageur voilé »
    Marcel Proust : lettres au duc de Guiche et documents inédits
    Proust, Marcel, 1871-1922 Genève La Palatine 1947
    GE BGE Magasins BGE Sb 2799 Disponible
    GE BGE Dépôt extérieur BGE Sa 8607 Disponible

    • Pour nous allêcher, avez-vous des éléments de contenu ?

      • Dans l’ouvrage de George Painter, MARCEL PROUST, 1904 – 1922, (2ème volume), paru en 1966 en français au Mercure de France, on trouve, à la page 40, l’alinéa suivant :

        « Le cercle aristocratique des amis de Proust commençait à se défaire. Le 14 novembre, Guiche épousa la fille de la comtesse Greffulhe, Elaine, âgée de 22 ans, à l’église de la Madeleine. Sa mère, qui avait exactement le double de son âge, était encore dans le plein éclat de sa beauté ; et, tandis que me cortège nuptial descendait les degrés, Elisabeth de Clermont-Tonnerre entendit une femme du peuple s’exclamer : « C’est-il Dieu possible que ce soit la mère ! » Guiche, écrivit un reporter, était « pâle, avec un doux sourire ». « Je ne vous ai jamais vu si pâle, ni doux » ajouta Proust, qui se frayait un chemin à travers la cohue des invités en direction de Mme Greffulhe, pour lui dire : « Je crois que Guiche a envisagé son mariage – un des aspects seulement – comme une possibilité d’avoir votre photographie. » La chère comtesse Greffulhe égrena son fameux rire argentin, « si joliment que j’aurais voulu lui redire dix fois de suite », et récita avec fierté les derniers vers que sa fille avait consacrés à sa beauté. Car Elaine Greffulhe était poète, et, à l’âge de cinq ans et demi, elle avait publié de remarquables poèmes en prose pour lesquels Montesquiou, son oncle, avait écrit une préface. Quand Proust demanda à Guiche ce qu’il désirait comme cadeau de mariage, celui-ci répondit en plaisantant : « Je pense que j’ai tout sauf un revolver ». Proust le prit au mot et lui offrit cet horrible présent, acheté chez le meilleur armurier de Paris…… »

        Dans les « notes bibliographiques », page 469, pour cette page 40, Painter donne comme sources
        – Bibesco, M (C), 25 – 46
        – BSAMP, VI, 177
        – Montesquiou, (D) 155
        – Proust, Mme, 247
        – Wildenstein Gallery, n° 240

        Dans la bibliographie à laquelle les « notes » renvoient, on trouve :
        Bibesco, M (C), 25 – 46 « Le voyageur voilé », édition « La Palatine », Genève
        Montesquiou, (D) 155 « Les pas effacés », vol 2 (sur 3), éditions Emile Paul, Paris 1923
        Proust, Mme Proust, Mme Adrien, Marcel Proust, Correspondance avec sa mère, éditions Philip Kolb (Plon, 1953)

        En recherchant alors sur Internet j’ai trouvé les éléments suivants, mais hélas, ils ne sont pas consultables en ligne. Il faudrait se rendre sur place. Et, bien évidemment, cette consultation n’est pas forcément une source pouvant forcément permettre de confirmer ou d’infirmer que « le porteur de la redingote grise » est Marcel Proust. Pour ma part, c’est évidemment la séquence « qui se frayait un chemin à travers la cohue des invités en direction de Mme Greffulhe, » qui m’est apparue comme vaguement en rapport avec les 5 secondes du film, ces désormais 5 secondes qui passionnent l’univers. La question est : « est-ce que dans ces ouvrages on pourrait découvrir des descriptions corroborant, par exemple, la redingote ou le chapeau melon » ? Je n’ai pas les moyens « matériels » de faire la démarche, je n’habite ni Paris, ni Genève.

        • Belle citation, suscitant effectivement des questions en faveur de l’apparition. Je note cependant dans le texte de Painter cité ce qu’il me semble être des raccourcis chronologiques avec liaisons littéraires. La plus évidente est la mention de l’achat du cadeau de mariage après l’événement, mais il est aussi étonnant de mentionner une conversation quasiment « dans l’escalier » alors qu’on la verrait plutôt plus tard. Ce texte donne l’impression d’un collage des anecdotes (le populo et la belle-mère, la lecture du poème, le cadeau révolver,…) tirées des sources, d’où en effet la nécessité de remonter à ces dernières. Nous retrouvons certaines de ces anecdotes dans le texte récent de Jean-Pierre Sirois-Trahan, celle du poème, celle du révolver, sans que ses sources soient nécessairement celles relevées par Alain Babey, qu’il faut donc consulter.

  4. Belle fin d’enquête et merci pour avoir bien voulu relayer mon hypothèse !
    Nous sommes en effet peu à tenter la déconstruction de la vulgate proustolâtre, dont l’effet viral sur la planète est bien décrit par votre énumération sidérante des reprises de l’annonce de l’Apparition. Seul un autre blogue, à ma connaissance, ose la critique de l’annonce miraculeuse « L’image sociale – Le carnet de recherches d’André Gunthert » https://imagesociale.fr/ .
    Car, outre les errements méthodologiques de l’administration de la preuve dans les revues scientifiques, nous avons affaire à un culte passionné sous-jacent, comme l’écrit joliment Laurence Grenier, proustienne déclarée et écrivain, dans son blogue Prouspoustous : « mais c’est si excitant de croire que c’est Proust: les proustiens étant qualifiés de membres d’une secte ou même d’une religion, il leur faut un credo, le voici: « OUI je crois que l’homme au pardessus gris et chapeau melon sur les marches de la Madeleine (une preuve!) est bien Marcel Proust. » Mais comme cette religion est très tolérante, vous pouvez dire que c’est James Joyce… « 

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