Proust ou pas : les sceptiques marquent un point !

Proust ou pas : les sceptiques marquent un point !

 

J’avais clos la rubrique un peu vite… Pour tout dire, le rideau ne tombera jamais sur l’affaire et c’est très bien ainsi.

Toutefois, ceux qui ne croient pas que l’homme qui dévale l’escalier de la Madeleine est le futur auteur d’À la recherche du temps perdu — et je revendique d’avoir été le premier à réfuter cette thèse dans un décorticage précis du film tourné au mariage de la fille de la comtesse Greffulhe — bénéficient d’un témoignage de poids.

 

Il est signé par Marcel Proust lui-même.

 

L’internationale proustienne a prouvé son existence et son utilité. Dans une communauté en émoi, tous les et indices se sont échangés ne modifiant guère l’équilibre : une très forte majorité  croyant à la thèse « C’est Proust » avec la foi du charbonnier et quelques voix discordantes cherchant à opposer des arguments de raison.

 

Hier sur la page Facebook des Proustians Worldwide, Marcelita Swann a relayé un texte de Chris Taylor appelant à l’aide pour traduire en anglais une lettre de l’écrivain adressée à Francis de Croisset le 16 novembre 1904 et répertoriée par Philip Kolb.

Le document est précieux car il suit de deux jours le mariage auquel Proust était invité : « Vous savez que je ne sais presque jamais hélas un jour d’avance ce que je serai en état de faire. Ce soir mercredi je serai chez moi et si entre neuf heures et demi et minuit et demi vous passez devant chez moi ce sera très gentil de monter. Mais vous savez que je n’ai rien de particulier à vous dire, que de petites choses depuis quelques temps dont je comptais faire bloc et vous parler au mariage de Guiche si j’avais pu y arriver à temps. »

 

Quand j’ai lu ça, j’en ai conclu que l’inconnu en redingote grise ne pouvait être ce cher Marcel puisqu’il n’avait pu « arriver à temps ».

 

J’ai aussitôt contacté Luc Fraisse pour savoir s’il connaissait cette lettre « peut-être importante.  Son regard m’étais doublement nécessaire : je le tiens pour le meilleur docteur ès-proustisme actuel et il dirige la Revue d’études proustiennes qui a publié l’article sur le film de 1904.

 

Sa réponse a été celle du plus honnêtes des hommes : « Oui bien sûr, elle est scrutée à ce sujet. Pour certains (seulement maintenant qu’on a vu le film), cela voudrait dire que Proust n’y est pas allé, du moins à l’église. Traditionnellement, Philip Kolb l’interprétait (sa fiche à ce sujet est donnée sur le site de ses archives) comme une arrivée sans doute en retard à la cérémonie – moi aussi spontanément. C’est l’une des choses sur lesquelles on ne peut trancher. C’est-à-dire : y arriver à temps – pour le mariage, ou y arriver à temps – pour pouvoir vous parler. Dans le premier cas, Proust n’y était pas, et ce ne serait pas lui sur le film ; dans le second cas, étant arrivé en retard, il se précipite (moins vite toutefois que dans le film actuellement accéléré) pour voir les mariés. »

 

Conclusion : On ne saura jamais et les deux camps ne peuvent qu’arguer de leur intime conviction — sauf si…

 

Pour ma part, tenant de la thèse « Ce n’est pas Proust », je vois dans l’homme à la redingote grise un journaliste en reportage. La presse de l’époque a publié nombre d’articles sur le mariage ; « La foule des assistants était si nombreuse et si élégante qu’on se serait cru aux plus beaux jours de la grande saison parisienne » (Le Figaro) ;  «  Il y avait longtemps que Paris n’avait vu pareille réunion d’élégances et aussi considérable affluence, au mois de novembre, qu’hier à la Madeleine, où se célébrait l’union très fashionnable du duc de Guiche et de Mlle Greffulhe » (Écho de Paris) ; « L’on s’écrasait littéralement sous le péristyle  de l’église » (Revue illustrée).

Il y avait donc des journalistes, rédacteurs et photographes. Tenant de la même thèse que moi, Aurellyen (déjà cité) a déjà identifié l’auteur de l’article de la Revue illustrée, le 1er décembre, M. Sweet, et le photographe, Georges Léon René Servant, 21 ans à l’époque. Le jour viendra peut-être où  leurs portraits retrouvés révèleront qu’ils étaient les deux cavaleurs.

 

Pour Proust, seule certitude : il a bien été un des 1 250 donateurs répertoriés. Son cadeau au couple est cité en haut de la 4e colonne de l’article du Figaro, le 15 : « M. Marcel Proust, revolver dans un écrin peint par Madeleine Lemaire ».

 

Et comme les Proustiens ne manquent pas d’humour, un certain Cannibale Claro, de Paris, a publié ce texte :

« On vient de retrouver un vieux film d’époque dans lequel apparaît brièvement Platon, au sortir d’une caverne.

On vient de retrouver un vieux film d’époque dans lequel apparaît brièvement Balzac, au sortir d’un café.

On vient de retrouver un vieux film d’époque dans lequel apparaît brièvement un écrivain dont l’identité reste inconnue.

On vient de retrouver un vieux film d’époque dans lequel apparaît brièvement un sosie de Thomas Pynchon.

On vient de retrouver un vieux film d’époque dans lequel apparaît brièvement le sentiment que tout ça ne pouvait pas durer.

On vient de retrouver un vieux film d’époque dans lequel on reconnaît brièvement s’être trompé.

On vient de retrouver un vieux film d’époque dans lequel on reconnaît brièvement à certains détails que tout ce qui apparaît disparaît.

On vient de retrouver un vieux film d’époque dans lequel on reconnaît brièvement des êtres qu’on croyait jusqu’alors immobiles.

On vient de reconnaître brièvement un vieux film d’époque dans lequel on a du mal à se retrouver.

On vient de retrouver un vieux film d’époque dans lequel on reconnaît brièvement que le temps s’est perdu. »

 

Ah, on n’en a pas fini avec ce vrai-faux Proust animé !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

28 comments to “Proust ou pas : les sceptiques marquent un point !”

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  1. Patrice~
    Today, I remembered what Proust wrote about pain, « …pain we obey. »

    « This was because intense physical pain had enforced a regime on him. Illness is the most heeded of doctors: to kindness and wisdom we make promises only; pain we obey. »
    Proust (S&G)

    Smiling, when I realized…that the first photographer in the film was more appropriately dressed than the youthful-looking man, who was jauntily bounding down the steps, in an informal, unbuttoned coat! 😉
    http://www.proust-ink.com/proust-filmed-in-1904

    After reading the following excerpts from Willam C. Carter’s biography, two themes emerged for me: Proust’s fashion etiquette/style and, more importantly, his long-time fear of drafts and becoming ill.

    –1899
    Although it was a hot day, Marcel arrived with a wool scarf wrapped twice around his neck; he apologized for the strange garment, saying that he feared chills that might trigger his asthma or hay fever.
    William C. Carter’s biography, « Marcel Proust: A Life » (p. 274)

    During the days that followed, Marcel bought quantities of thermogene wadding, which he put on fresh every morning and evening, wrapping himself in the material, in a vain attempt to keep warm.
    (p. 276)

    Given the incredible demands he made on servants, Marcel worried whether he would have enough for the final round of tips, because he continued to spend large sums on thermogene wadding. He asked his mother to send a big packet of thermogene wadding and Espic cigarettes,… »
    (p. 279)

    By midweek, with time and money running low, Marcel informed his mother that he had taken the drastic measures of buying thermogene wadding himself and of posting his letters and wires. (79)
    Footnote
    79. Corr. 2: 359–62; Painter, Letters to His Mother, 117–22.
    (p. 280)

    –February 14, 1903 (brother’s wedding)
    Valentine Thomson, a young Proust cousin, had been asked to be a bridesmaid. The pretty girl of eighteen was thrilled to be a member of the wedding and was especially proud of her beautiful dress and the large bouquet Jeanne had sent her. Valentine’s anticipation turned to horror when she saw the escort whose arm she must cling …. As Valentine later recalled, Proust arrived at the church grotesquely attired. Deathly afraid of drafts and cold air, he had stuffed his tuxedo with thermogene wadding and put on three topcoats. Marcel looked as though he were headed to the North Pole rather than to an indoor wedding whose guests included many of Paris’s most distinguished and fashionable citizens. Valentine was also amazed at the extraordinary pallor of this man who hardly ever went out in sunlight, ate little, and exercised not at all. The bridesmaid thought the best man looked as horrible as Lazarus must have upon emerging from the grave. (17) […] As soon as Marcel could gracefully escape the wedding festivities, he took to bed with the inevitable fever and sore throat. (19) Over the next few days, he wrote various friends to say that Robert’s wedding had “killed him.” (20) His brother, no doubt as relieved as he was grateful that Marcel was able to fulfill his role as best man, offered him a pelisse. Such a coat seemed ideal for Marcel, who constantly complained of freezing, but for some reason, he declined the offer.
    Footnotes:
    17. Valentine Thomson, “My Cousin Marcel Proust,” in Harper’s Magazine 164 (May 1932): 717.
    19. Corr. 3: 235.
    20. Corr. 3: 249. »
    William C. Carter’s biography, « Marcel Proust: A Life » (pp. 328-329)

    Remember how ill Proust was, only a month before the Greffulhe-Guiche wedding?

    October 1904 (Carter writes:)
    Marcel’s poor health had caused him to miss Albu’s wedding; now his asthma prevented him from attending the openings of two plays by friends. Writing to Antoine Bibesco on October 5, when Le Jaloux was in its final rehearsals, Proust told him that an outing two days earlier had provoked a terrible asthma attack. Part of the portrait he had written of Antoine for the occasion was published in Le Figaro on October 8, the day of the dress rehearsal. In the postscript, he stressed again his deplorable condition: “I am at present extremely unhappy from every point of view, morally, physically, intellectually.” He asked Antoine to stop by and see him, but only in the evening. (89)
    Footnote
    89. Corr. 4: 310.
    William C. Carter’s biography, « Marcel Proust: A Life » (p. 381)

    Knowing how truly fearful Proust was of catching a cold, would he have chosen to attend the elegant wedding in an unbuttoned coat…and only one? 😉

    « …pain, you obey. » MP

  2. Quelques points maintenant marqués par les non sceptiques.
    Si l’on pense que Proust n’était tout simplement pas au mariage du duc de Guiche, il y a cette lettre à Anna de Noailles, début juin 1905 (il est question de Guiche): « je ne vous ai pas revue avant son mariage » (Correspondance, t. V, p.211).
    Si l’on pense que Proust s’est rendu seulement à la réception qui a suivi, mais pas à l’église: Princesse Marthe Bibesco, Le Voyageur voilé. Lettres au duc de Guiche et documents inédits, Genève, La Palatine, 1949, p. 23: « Le 14 novembre 1904, à l’église de la Madeleine, fut béni le mariage d’Armand d’Aure, duc de Guiche, et d’Elaine Greffulhe. Marcel Proust y assistait ».
    Proust n’était pas malade ce jour-là, puisqu’il a trouvé le moyen, lors de la même sortie, d’aller à ce mariage, en visite chez les Daudet et aux bureaux du Mercure de France.
    Quelqu’un sur le site pense que le film a été diffusé et son interprétation publiée par manque total d’esprit critique. Le tout s’est au contraire accompagné de vérifications minutieuses et précises comme celles-ci.
    En revanche, le film étant passé directement d’archives où il dormait à un accès public de plusieurs centaines de milliers de visiteurs, il y a eu à son sujet en quatre jours plus d’idées et d’hypothèses que dans les quarante années précédentes.
    C’est pourquoi on écoute les remarques et on s’y intéresse.
    Merci à ceux, comme Patrice Louis et Marcelita Swan, qui proposent des hypothèses constructives. On les recueille attentivement.

  3. Sinon, moi je tiens à disposition le film super-8 du mariage de ma soeur, célébré en mars 1973.

    Et y’a du boulot question attribution d’identités…

    Non, vraiment ? Personne ?

  4. Patrice~
    I have been thinking about how Proust’s characters change from volume to volume…and remembered those « Before and After » photos of ordinary people, coming under the talents of a exceptional barber/hairdresser and doctor/nutritionist.

    Could that have been Proust’s secret? 😉

    Before (August, 1904) : http://www.marcelproust.it/gallery/proust/proust_yacht.htm
    After (November 1904) : http://www.proust-ink.com/proust-filmed-in-1904
    After-After (September 1905) : (negative) http://www.piasa.auction.fr/_fr/lot/photographie-de-marcel-proust-evian-hotel-splendide-vers-1905-9137883#.WK1AXJE8KhA (

    Same unpublished photo on Kodak paper of Marcel Proust in Évian around 1905-
    Pyra Wise’s article, see page 3: « Photo inédite sur papier Kodak de Marcel Proust à Evian vers 1905 (Vente Piasa, Paris, 16/12/2015, lot 131)
    http://www.argentiquececil-kodak.fr/wa_files/La_20gazette_2010D.pdf
    ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

    Let’s go down another path:

    Did Armand de Gramont, Proust’s dear friend, ever see this unique 1904 film?
    Was it ever shown publicly, to his friends or guests who attended the wedding?
    A reasonable person would agree that both Armand and Élaine probably watched the « moving-images » of their own wedding. 😉

    Now, Proust died eighteen years after the 1904 wedding film, so many of his friends, acquaintances, and journalists were still alive. Several published articles/books about their memories. If only one person saw the wedding film, wouldn’t he have remembered if Proust, who was so ill only a month before (and couldn’t attend Albufera’s wedding), was that healthy-looking, unbuttoned young man jauntily bounding down the steps…and captured forever on film?

    If Armand de Gramont believed it was Proust in his exclusive wedding film, wouldn’t he have offered to show it to Gérard Herzog, the director of the famous « Portrait-Souvenir: Marcel Proust » that was being made in 1962?

    ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
    « Portrait-souvenir: Marcel Proust » (1962)
    http://www.imdb.com/title/tt2750022/
    Director: Gérard Herzog
    Writers: Roland Darbois, Yolande Maurette
    Cast:
    Duc de Gramont … Himself

    Video of the Proust documentary in 1962.
    Look for Armand, Duc de Gramont, in the documentary
    @26:33
    https://m.youtube.com/watch?v=qNGYCXQ9Jdc
    Or
    @:13:46
    http://poleproust.hypotheses.org/393 (blurry)

    Cast
    Céleste Albarret … Herself
    Emmanuel Berl … Himself
    Jean Cocteau … Himself
    Duc de Gramont … Himself
    Daniel Halévy … Himself
    Jacques de Lacretelle … Himself
    Marquis de Lauris … Himself
    François Mauriac … Himself
    Mme André Maurois … Herself
    Mme Paul Morand … Herself
    Paul Morand … Himself
    Jean Négroni … Himself (voice)
    Philippe Soupault … Himself
    Produced by Roger Stéphane
    Cinematography by Roger Dormoy
    Film Editing by Pierre Alaux

    ~~~~~~~~~~~~~~~~

    I confess that my goal is to keep Proust in the press, but I worry.
    Someone posted on Facebook that they didn’t believe the photo of Proust on the yacht « Hélène » was really « Proust, » because it didn’t look like the « Proust » in the film! Seriously??
    The real « Proust » is now « Fake News? »

    What you hear… is me screaming silently inside.
    But then I re-read this passage and think I hear Proust giggling: 😉

    « In itself my twofold error as to the name, in having remembered ‘de l’Orgeville’ as ‘d’Eporcheville’ and in having reconstructed as “d’Eporcheville” what was in reality ‘Forcheville,’ was in no way extraordinary. Our mistake lies in supposing that things present themselves as they really are, names as they are written, people as photography and psychology give an unalterable notion of them. But in reality this is not at all what we ordinarily perceive. We conceive the world in a lopsided fashion. » MP (The Fugitive)

    « En soi ma double erreur de nom, de m’être rappelé de l’Orgeville comme étant d’Éporcheville et d’avoir reconstitué en Éporcheville ce qui était en réalité Forcheville, n’avait rien d’extraordinaire. Notre tort est de croire que les choses se présentent habituellement telles qu’elles sont en réalité, les noms tels qu’ils sont écrits, les gens tels que la photographie et la psychologie donnent d’eux une notion immobile. En fait ce n’est pas du tout cela que nous percevons d’habitude. Nous voyons, nous entendons, nous concevons le monde tout de travers. »
    MP (Albertine disparue)

  5. Cher Patrice,

    Décidément, j’adore vos billets pleins d’humour et d’une impertinence toute proustienne…

    Après cette semaine de buzz médiatique et de controverses acharnées — qui nous ont agréablement distraits des monotones débats sur les élections présidentielles —, il est temps que je mette mon grain de sel pour apporter des réponses, que j’espère « définitives », à deux questions souvent évoquées :

    Question n°1 :
    Proust était-il à la Madeleine pour assister au mariage de son ami Guiche ?
    Réponse :
    Oui, il y était… et il ne l’aurait manqué pour rien au monde!
    Preuves :
    – En septembre 1904, Proust écrit plusieurs lettres à sa mère, lui demandant de se renseigner sur la date du mariage de Guiche (notamment en téléphonant à Léon Radziwill) avant de fixer la date de leur départ pour Dieppe ou Trouville. On trouve ces lettres dans la correspondance publiée par Philip Kolb (Corr. IV, p. 266, n. 142 et p. 269, n. 143).
    – Le 23 novembre, 9 jours après le mariage, il écrit à Armand de Guiche, en réponse à une carte postale qu’il a reçue de lui:
    « Le jour de votre mariage, madame Greffulhe m’a dit des vers sublimes de sa fille. […] J’ai dit à madame Greffulhe que vous aviez envisagé votre mariage (des aspects seulement) comme une possibilité d’avoir sa photographie. Elle a ri si joliment que j’aurais voulu le lui redire dix fois de suite. Je voudrais bien que mon amitié avec vous me vaille ce privilège» (Corr. IV, p 349, n. 188.)
    La lettre à Francis de Croisset que vous citez signifie probablement qu’il était arrivé en retard à l’église.
    Certes, Painter ne cite pas ses sources lorsqu’il décrit Marcel se frayant un passage au milieu de la foule. Mais où aurait-il pu bavarder avec la comtesse Greffulhe, si ce n’est… en bas des marches de la Madeleine, où il avait pu arriver avant tout le monde en doublant avec agilité le cortège emplumé et enchapeauté ?
    En effet, nous n’avons pas, à ma connaissance, de trace de sa présence à la réception qui a suivi.

    Question n°2 :
    Pourquoi aurait-il assisté à ce mariage en redingote et chapeau melon, alors que tous les invités étaient en habit ?
    Réponse :
    Le 14 juillet précédent, il était présent au dîner de fiançailles de Guiche, qui réunissait à Vallière une trentaine d’amis du futur marié. Il en avait gardé un souvenir cuisant, qu’il raconte longuement dans une lettre à Bertrand de Fénelon (Corr. IV, p. 198-199, n. 107) : il était arrivé l’après-midi en frac et haut de forme pour trouver tous les convives en costume de sport, s’apprêtant à faire une partie de pêche dans l’étang. Guiche avait juste oublié de l’avertir d’un détail de l’étiquette campagnarde : les invités à Vallière arrivaient en veston et apportaient leur smoking pour le dîner…
    Le souvenir humiliant de ce dîner était encore frais dans son esprit : il a donc choisi, cette fois-ci, de se vêtir de façon plus « décontractée ». Précisons que cette tenue n’était nullement une faute de goût : comme il n’était pas invité (ou avait décidé de ne pas se rendre) à la réception, l’habit n’était pas de rigueur : une redingote, comme on en portait dans la journée, était parfaitement d’usage pour aller à l’église à midi.

    CQFD….
    L’ai-je bien descendu, cet escalier ?
    Avec autant d’agilité, je l’espère, que ce cher Marcel — qui, j’en suis convaincue, le dévale sur ce film exhumé, foi de charbonnière …

    Pour conclure, partant du principe que « l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même », je saisis cette occasion pour inviter vos lecteurs à lire – ou relire – les pages de mon livre « La comtesse Greffulhe – L‘Ombre des Guermantes » (Flammarion, 2014), ou je relate tout ceci : le mariage — p.73 à 79 (p 78 pour l’apparition de Proust sur le film) — les fiançailles de Guiche – pages 371 à 373 —, sans oublier cent vingt pages (p 345 à 365) intitulées « La Chambre noire des Guermantes ». Elles sont consacrées à Marcel Proust, à ses relations avec la comtesse Greffulhe et sa famille (plus étroites qu’on ne le pensait — et au rôle majeur — et largement méconnu — qu’ils ont joué dans son œuvre ; elles incluent en outre un article inédit de Proust, que l’on croyait perdu et que j’ai retrouvé dans les archives, « Le salon de la comtesse Greffulhe ».

    Proustissimement vôtre

    Laure Hillerin

    • Ah, chère Laure, toujours exquise et précise,
      Merci pour cette contribution. Vous m’avez éclairé, pas convaincu.
      Je me garderai bien de chercher à réfuter vos arguments, ne disposant que de ma réflexion.
      Deux éléments majeurs me font penser que l’homme en redingote grise n’est pas Proust.
      Le premier s’appuie sur le même rappel que vous (mais pour pencher dans l’autre sens). Marcel se serait singularisé deux fois — une sans le faire exprès et l’autre sciemment — au risque d’être deux fois moqué ? Je n’y crois pas. (Vous connaissez l’histoire des deux amateurs de western au cinéma : le premier dit : « Je te parie que dans la scène qui vient, John Wayne va tomber de cheval — Tenu. » John Wayne tombe. Le premier : « Je dois t’avouer que j’avais déjà vu le film. — Moi aussi, mais je ne pensais pas que John Wayne serait assez bête pour tomber deux fois. »)
      *Mais surtout : Je ne le vois pas dévaler un escalier devant celles et ceux qui ne le côtoient que fragile — un état réel et entretenu. Dans quels textes raconte-t-on un Proust courant, même marchant vite ? Je suis sûr qu’il n’y en a aucun.
      Je dépose mes hommages à vos pieds,
      Patrice

    • Laure~
      Yes, in Mina Curtiss’ « Other Peoples Letters, » the Comtesse Greffulhe spoke disparagingly of Marcel Proust. Now, you reveal…they had a closer friendship.

      If it wasn’t for your diligent research, including « the discovery » of the thought-to-lost article for Le Figaro (!), we would still be confused…like Bloch/Jacques du Rozier’s young American friend. 😉

      Rubén Gallo wrote, « She (Comtesse Greffulhe) did extend Proust an invitation to her daughter’s wedding; the church was only a few blocks away from his apartment, on the Boulevard Haussmann. But, many years later, the countess told an interviewer, gleefully, that after that day she never saw the novelist again. »
      http://www.newyorker.com/books/page-turner/marcel-proust-caught-on-film

      You obviously know, according to Painter’s « Marcel Proust, Vol 2 , » it was Proust who refused Greffulhe’s invitations..until 1912 & his novel spoke.

      Photo of page here: https://www.facebook.com/photo.php?fbid=977592652342170&set=p.977592652342170&type=3&theater

      Such frustrations….it makes you want to reach for the Baron’s hat!

  6. Merci beaucoup à Laure Hillerin pour son apport très intéressant. Son livre sur la comtesse Greffulhe est une mine de renseignements pour comprendre Proust, dont l’inédit sur le salon de la comtesse mériterait toute une analyse. Le plus fascinant est qu’on passe en quelque sorte de l’autre côté, à travers une note tardive laissée sur Proust, resté pour elle presque inconnu. C’est comme si l’on apprenait ce que la duchesse de Guermantes avait pensé du héros de la Recherche.
    Concernant la santé de Proust, Louis Gautier-Vignal, dans son Proust connu et inconnu paru chez Robert Laffont en 1976, évoque combien Proust lui paraissait alerte quand ils parlaient et se déplaçaient ensemble, et souligne qu’en dehors de ses crises d’étouffement, on pouvait à certains moments ne pas soupçonner qu’il était asthmatique – ce que confirmerait un pneumologue.
    Par ailleurs, descendre un escalier, tout le monde le sait, est beaucoup moins essoufflant que le monter. Et je rappelle que nous voyons le film une demi-fois accéléré par rapport à la réalité.

    • Quelle fierté pour ce blogue d’être le réceptacle des réflexions et analyses de si preestigieux-ses contributeurs-trices.
      Cher Luc, tout me paraît pertinent dans vos propos sauf l’argument, sans cesse répété mais faiblissime, du film en accéléré. Marcel Proust se déplace avec plus de célérité que celles et ceux qui marchent à une allure normale. En 24 images-secondes, ou plus, ou moins, c’est ce qui s’appelle marcher vite.
      J’ajoute ce que tout marcheur sait : les muscles sont plus sollicités à la descente qu’à la montée.

  7. En somme, la présence de Proust à cette cérémonie est attestée, il est probablement arrivé en retard, il était peut-être vêtu de façon inappropriée, comme on dit maintenant, ayant ou devant faire deux visites par ailleurs, ses facultés musculaires lui permettaient de descendre l’escalier de la Madeleine à plus de vingt quatre images par seconde, il a eu une causerie avec la « pas possible » belle-mère et l’a fait rire d’un rire cristallin.
    Faut-il maintenant convoquer un concile pour décider de la présence réelle de Marcel Proust dans le personnage fugitif descendant l’escalier de la Madeleine, et affermir la foi, charbonnière ou non, de tant de proustiens?
    Autre question: pourquoi Marcel a t’il besoin de l’aide de sa mère pour connaître la date du mariage religieux d’un ami proche?

  8. L’exercice est tentant!
    Nous dirons donc que ce ne peut pas être Proust, parce que si c’était Proust, il devrait être nécessairement plus vieux, plus gros, plus mourant, plus essoufflé, mieux habillé, plus emmitouflé, moins agile, plus en deuil, moins en retard à la cérémonie, moins absent à la réception, moins photographe, moins journaliste, plus écrivain en somme.

    • Cher Luc, je ne sais à quel commentaire répond le vôtre mais votre litanie est jolie !
      (A l’instant, l’ami Luc m’indique par courriel que c’est une réponse à Fetiveau).

  9. Exercice tentant en effet. J’ai succombé à la tentation. Je voulais simplement résumer les conclusions que je tirais de cette brillante controverse. Le concile était sans doute de trop.
    Je précise que je n’ai absolument aucune compétence en recherche proustienne et que j’admire la science et les connaissances des commentateurs de ce blogue.
    Peut-être Olivier Louis pourrait-il calculer la probabilité que l’homme qui descend l’escalier de la Madeleine est bien Marcel Proust, en fonction de tous les éléments fournis par les différents intervenants, ou bien soumettre le problème à un « truc » doué d’intelligence artificielle.

  10. Le statisticien est démuni mais le Proustien pense que, avec le temps, cette probabilité tend asymptotiquement vers zéro.

  11. S’emmitoufler ou pas en ce jour mémorable du 14 novembre 1904 ?
    Glaner des données météorologiques du passé n’est pas chose aisée. Peut-être je n’ai pas le clic heureux ce matin, mais je n’ai rien trouvé dans les journaux de l’époque, si sur notre service publique national, seulement cette page http://www.meteo-paris.com/chronique/annee/1904 qui relèverait un novembre plus froid que la moyenne (à Paris ?). Doute raisonné : on ne sait pas où ni comment ces moyennes sont fabriquées.
    Les anecdotes contextuelles sont parfois intéressantes, comme cette illustration de la chute d’un ballon captif causée par un orage porte Maillot.

  12. Ah, enfin sur https://www.infoclimat.fr/climatologie-mensuelle/07156/novembre/1904/paris-montsouris.html .
    Il ne pleuvait pas (confirmé par nos photos), max 11° min 3°, températures en baisse ces derniers jours. Maximale un poil plus fortes que la moyenne, minimale bien plus froide. Brr !
    A quelle heure était le mariage ?

  13. Les observations qui suivent sont j’en conviens devenues peu utiles au lecteur pressé, au moins depuis la « preuve par l’image ».
    Relevé sur le site de météo France : « Contrairement aux idées reçues, la température maximale de la journée n’est pas atteinte à midi solaire, mais plutôt vers 15h solaire (soit 17h en France l’été). Le minimum de température est atteint peu après le lever du soleil. »
    Mariage à midi sachant qu’Il est arrivé en retard, sortie de la cérémonie vers 13 h (?) par un beau soleil. Il s’est habillé en se couvrant en fonction du temps de la fin de la matinée.
    Selon Wikipédia, la loi du 14 mars 1891 fixe l’heure légale à l’heure du temps moyen de Paris jusqu’en 1911. La température maximale est donc atteinte à environ 15 h, la minimale au lever du soleil soit pour le 14 novembre à 7 h 02.
    Une sinusoïde nous donne alors de l’ordre de 8° à la station de Paris-Montsouris en allant à la cérémonie, et 10° en la quittant.
    La société Damart n’existe que depuis 1953 « lorsque les frères Despature (Jules, Joseph et Paul) inventent le Thermolactyl ».

  14. Damart non, mais Marcel portait des sous-vêtements Rasurel…

  15. En effet, il écrit: “…cependant que sur moi, les tissus que vous méprisez du Dr Rasurel…”.
    Mais pas de marcel à trous en cette saison…

  16. J’aurais dû lire votre chronique chaleureuse du 5 novembre avant de pianoter. Pan ! sur mes doigts.

  17. Je trouve sur Internet un article de J.P Sirois-Trahan publié dans l’OBS le 22 février et modifié le 25 où il écrit:
    « Ce qui m’a rassuré, c’est de faire lire mon article à des spécialistes de Proust qui ne m’ont pas contredit. Jusqu’à maintenant, je n’ai rien lu qui soit en mesure d’infirmer cette identification. »
    Qu’en penser?

  18. Bonsoir,

    Mes amis de l’identité judiciaire confirment que le jeune homme serait Marcel Proust.
    Le profilage de la PJ.

    Amicalement.

    JMP

  19. Patrice~
    Someone wrote on Facebook, « could you believe that the man on the yacht, identified as Marcel Proust is 33 or 34, he looks like a sick old grotesque puppet? Who is the real Marcel? »

    How would you respond? Is the man on the yacht, « Hélène, » the « real Marcel »?

    1892-Marcel (21 years old, twelve years BEFORE the wedding) : http://classes.bnf.fr/portrait/grande/aj64.htm

    1904-Man in the film: http://www.lapresse.ca/cinema/nouvelles/201702/16/01-5070199-images-de-marcel-proust-une-francaise-revendique-la-decouverte.php

    1904-Proust (August, three months BEFORE the wedding, on the yacht, « Hélène ») http://www.marcelproust.it/gallery/proust/proust_yacht.htm

    1905-Proust (September, ten months AFTER the wedding):
    http://www.piasa.auction.fr/_fr/lot/photographie-de-marcel-proust-evian-hotel-splendide-vers-1905-9137883#.WLCunZE8KhD
    and
    Scroll down to page 3:
    http://www.argentiquececil-kodak.fr/wa_files/La_20gazette_2010D.pdf

  20. Sans doute aimerait-on croire, à la première vision du film de 1904, qu’il s’agisse réellement de Marcel Proust. Mais, à la réflexion peu importe, c’est une belle évocation proustienne que ce jeune homme alerte qui descend l’escalier de la Madeleine…
    Et si ce n’est pas Proust ne serait-ce pas, à tout le moins, le Narrateur ?

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