L’étonnant directeur du Grand-Hôtel

L’étonnant directeur du Grand-Hôtel…

 

À la tête de son établissement, le personnage est singulier…

Roumain (ou Allemand) de naissance, il a eu une enfance voyageuse. Il est naturalisé Monégasque.

Physiquement, c’est un gros homme « sorte de poussah ». Les boutons extirpés de sa figure ont laissé moult cicatrices.

Sa voix multiplie les accents.

Il voudrait bien faire preuve de psychologie mais il dévalue les grands seigneurs et surestime les rats d’hôtel. Les clients sans aimable aisance passent à ses yeux pour des parias qui ne devraient pas fréquenter son établissement.

Lui-même, qui a été payé moins de cinq cents francs, a commencé comme plongeur puis à fait ses premières armes « sous M. Paillard ».

Pour sa clientèle, il condamne la pauvreté mais pas l’avarice. Pour lui, seule la situation sociale compte, les signes extérieurs de richesse ne lui déplaisant pas.

Il porte le smoking et, à l’intérieur, ne se découvre pas devant les dames.

Il se montre froissé quand une cliente lui passe son manteau pour s’en débarrasser.

Il conduit les nouveaux clients à la salle à manger comme un sous-officier de jeunes recrues chez le tailleur de la caserne.

À la fin de la saison, il erre dans les couloirs en redingote neuve et change sans cesse de cravate.

Il a des « gentillesses » et des sourires pour le Héros qui, d’abord, ne l’apprécie pas mais qui voit en lui un « ami » après qu’il a veillé à sa tranquillité et promis de meilleures chambres pour la saison à venir. Il se mettre effectivement très prévenant — trop parfois même selon le Héros. Il lui déconseille toute familiarité avec les deux courrières de l’hôtel.

Il entretient d’excellentes relations avec M. Nissim Bernard.

Il a peur de son supérieur, le directeur général et se tient debout derrière lui quand il vient déjeuner pour lui tenir la conversation.

À l’inverse, il est désagréable avec les chasseurs, trop nombreux et inutiles à son goût.

Il se flatte de savoir à la perfection découper les dindonneaux.

Pendant la guerre, il s’affiche germanophobe malgré ses origines.

 

Mais, par-dessus tout, le directeur du Grand-Hôtel se singularise par ses à-peu-près. C’est ce que nous détaillerons demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*je cherchais à imaginer le directeur de l’hôtel de Balbec pour qui j’étais, en ce moment, inexistant, et j’aurais voulu me présenter à lui dans une compagnie plus prestigieuse que celle de ma grand’mère qui allait certainement lui demander des rabais. Il m’apparaissait empreint d’une morgue certaine, mais très vague de contours.

*Mais combien ma souffrance s’aggrava quand nous eûmes débarqué dans le hall du Grand-Hôtel de Balbec, en face de l’escalier monumental qui imitait le marbre, et pendant que ma grand’mère, sans souci d’accroître l’hostilité et le mépris des étrangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait les « conditions » avec le directeur, sorte de poussah à la figure et à la voix pleines de cicatrices (qu’avait laissées l’extirpation sur l’une, de nombreux boutons, sur l’autre des divers accents dus à des origines lointaines et à une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au regard de psychologue, prenant généralement à l’arrivée de l’« omnibus », les grands seigneurs pour des râleux et les rats d’hôtel pour des grands seigneurs. Oubliant sans doute que lui-même ne touchait pas cinq cent francs d’appointements mensuels, il méprisait profondément les personnes pour qui cinq cents francs ou plutôt comme il disait « vingt-cinq louis » est « une somme » et les considérait comme faisant partie d’une race de parias à qui n’était pas destiné le Grand-Hôtel. Il est vrai que dans ce Palace même, il y avait des gens qui ne payaient pas très cher, tout en étant estimés du directeur à condition que celui-ci fût certain qu’ils regardaient à dépenser non pas par pauvreté mais par avarice. Elle ne saurait en effet rien ôter au prestige, puisqu’elle est un vice et peut par conséquent se rencontrer dans toutes les situations sociales. La situation sociale était la seule chose à laquelle le directeur fît attention, la situation sociale, ou plutôt les signes qui lui paraissaient impliquer qu’elle était élevée, comme de ne pas se découvrir en entrant dans le hall, de porter des knickerbockers, un paletot à taille, et de sortir un cigare ceint de pourpre et d’or d’un étui en maroquin écrasé (tous avantages, hélas! qui me faisaient défaut). Il émaillait ses propos commerciaux d’expressions choisies, mais à contre-sens.

Tandis que j’entendais ma grand’mère, sans se froisser qu’il l’écoutât son chapeau sur la tête et tout en sifflotant, lui demander avec une intonation artificielle : « Et quels sont… vos prix ?… Oh ! beaucoup trop élevés pour mon petit budget », attendant sur une banquette, je me réfugiais au plus profond de moi-même, je m’efforçais d’émigrer dans des pensées éternelles, de ne laisser rien de moi, rien de vivant, à la surface de mon corps — insensibilisée comme l’est celle des animaux qui par inhibition font les morts quand on les blesse, — afin de ne pas trop souffrir dans ce lieu où mon manque total d’habitude m’était rendu plus sensible encore par la vue de celle que semblait en avoir au même moment, une dame élégante à qui le directeur témoignait son respect en prenant des familiarités avec le petit chien dont elle était suivie, le jeune gandin qui, la plume au chapeau, rentrait en demandant « s’il avait des lettres », tous ces gens pour qui c’était regagner leur home que de gravir les degrés en faux marbre.

*Je m’étonnais qu’il y eût des gens assez différents de moi pour que, cette promenade dans la ville, le directeur eût pu me la conseiller comme une distraction, et aussi pour que le lieu de supplice qu’est une demeure nouvelle pût paraître à certains « un séjour de délices » comme disait le prospectus de l’hôtel qui pouvait exagérer, mais pourtant s’adressait à toute une clientèle dont il flattait les goûts. Il est vrai qu’il invoquait, pour la faire venir au Grand-Hôtel de Balbec, non seulement « la chère exquise » et le « coup d’œil féerique des jardins du Casino », mais encore les « arrêts de Sa Majesté la Mode, qu’on ne peut violer impunément sans passer pour un béotien, ce à quoi aucun homme bien élevé ne voudrait s’exposer ». Le besoin que j’avais de ma grand’mère était grandi par ma crainte de lui avoir causé une désillusion. Elle devait être découragée, sentir que si je ne supportais pas cette fatigue c’était à désespérer qu’aucun voyage pût me faire du bien. Je me décidai à rentrer l’attendre ; le directeur vint lui-même pousser un bouton : et un personnage encore inconnu de moi, qu’on appelait « lift » (et qui à ce point le plus haut de l’hôtel où serait le lanternon d’une église normande, était installé comme un photographe derrière son vitrage ou comme un organiste dans sa chambre), se mit à descendre vers moi avec l’agilité d’un écureuil domestique, industrieux et captif.

*Je m’excusai de tenir autant de place, de lui donner tellement de peine, et lui demandai si je ne le gênais pas dans l’exercice d’un art, à l’endroit duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester de la curiosité, je confessai ma prédilection. Mais il ne me répondit pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de l’étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger, paresse d’intelligence ou consigne du directeur.

Il n’est peut-être rien qui donne plus l’impression de la réalité de ce qui nous est extérieur, que le changement de la position, par rapport à nous, d’une personne même insignifiante, avant que nous l’ayons connue, et après. J’étais le même homme qui avait pris à la fin de l’après-midi le petit chemin de fer de Balbec, je portais en moi la même âme. Mais dans cette âme, à l’endroit où, à six heures, il y avait avec l’impossibilité d’imaginer le directeur, le Palace, son personnel, une attente vague et craintive du moment où j’arriverais, se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du directeur cosmopolite (en réalité naturalisé Monégasque, bien qu’il fût — comme il disait parce qu’il employait toujours des expressions qu’il croyait distinguées, sans s’apercevoir qu’elles étaient vicieuses — « d’originalité roumaine ») — son geste pour sonner le lift, le lift lui-même, toute une frise de personnages de guignol sortis de cette boîte de Pandore, qu’était le Grand-Hôtel, indéniables, inamovibles, et comme tout ce qui est réalisé, stérilisants.

*[Une « vieille dame » qui se révèlera être Mme de Villeparisis] peut-être était-ce par inconsciente appréhension de cette première minute qu’on sait courte mais qui n’est pas moins redoutée — comme la première tête qu’on pique dans l’eau — que cette dame envoyait d’avance un domestique mettre l’hôtel au courant de sa personnalité et de ses habitudes, et coupant court aux salutations du directeur gagnait avec une brièveté où il y avait plus de timidité que d’orgueil sa chambre où des rideaux personnels remplaçant ceux qui pendaient aux fenêtres, des paravents, des photographies, mettaient si bien entre elle et le monde extérieur auquel il eût fallu s’adapter, la cloison de ses habitudes, que c’était son chez elle, au sein duquel elle était restée, qui voyageait plutôt qu’elle-même. […] Elle ne quitta pas sa chambre avant le milieu de l’après-midi, le jour de notre arrivée et nous ne l’aperçûmes pas dans la salle à manger où le directeur, comme nous étions nouveaux venus, nous conduisit, sous sa protection, à l’heure du déjeuner comme un gradé qui mène des bleus chez le caporal tailleur pour les faire habiller ;

*[M. de Cambremer] Il avait, d’ailleurs, été le premier jour fort mal reçu à l’hôtel quand le personnel, frais débarqué de la Côte d’Azur, ne savait pas encore qui il était. Non seulement il n’était pas habillé en flanelle blanche, mais par vieille manière française, et ignorance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où il y avait des femmes, il avait ôté son chapeau dès la porte, ce qui avait fait que le directeur n’avait même pas touché le sien pour lui répondre, estimant que ce devait être quelqu’un de la plus humble extraction, ce qu’il appelait un homme « sortant de l’ordinaire ».

*Or, un hasard mit tout d’un coup entre nos mains le moyen de nous donner à ma grand’mère et à moi, pour tous les habitants de l’hôtel, un prestige immédiat. En effet, dès ce premier jour, au moment où la vieille dame descendait de chez elle, exerçant, grâce au valet de pied qui la précédait, à la femme de chambre qui courait derrière avec un livre et une couverture oubliés, une action sur les âmes et excitant chez tous une curiosité et un respect auxquels il fut visible qu’échappait moins que personne M. de Stermaria, le directeur se pencha vers ma grand’mère, et par amabilité (comme on montre le Shah de Perse ou la Reine Ranavalo à un spectateur obscur qui ne peut évidemment avoir aucune relation avec le puissant souverain, mais peut trouver intéressant de l’avoir vu à quelques pas), il lui coula dans l’oreille : « La Marquise de Villeparisis », cependant qu’au même moment cette dame apercevant ma grand’mère ne pouvait retenir un regard de joyeuse surprise.

*Mme de Villeparisis ne me faisait pas plus penser à une personne d’un monde spécial, que son cousin Mac-Mahon que je ne différenciais pas de M. Carnot, président de la République, comme lui, et de Raspail dont Françoise avait acheté la photographie avec celle de Pie IX. Ma grand’mère avait pour principe qu’en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu’on ne va pas au bord de la mer pour voir des gens, qu’on a tout le temps pour cela à Paris, qu’ils vous feraient perdre en politesses, en banalités, le temps précieux qu’il faut passer tout entier au grand air, devant les vagues ; et trouvant plus commode de supposer que cette opinion était partagée par tout le monde et qu’elle autorisait entre de vieux amis que le hasard mettait en présence dans le même hôtel la fiction d’un incognito réciproque, au nom que lui cita le directeur, elle se contenta de détourner les yeux et eut l’air de ne pas voir Mme de Villeparisis qui, comprenant que ma grand’mère ne tenait pas à faire de reconnaissances, regarda à son tour dans le vague.

*[Le propriétaire ou Directeur général] Sa table n’avait qu’une particularité, c’est qu’à côté pendant qu’il mangeait, l’autre directeur, l’habituel, restait debout tout le temps à faire la conversation. Car étant le subordonné du Directeur général, il cherchait à le flatter et avait de lui une grande peur.

*[Ma grand’mère] se rabattit sur l’éloge des fruits que Mme de Villeparisis nous avait fait apporter la veille. Et ils étaient en effet si beaux que le directeur malgré la jalousie de ses compotiers dédaignés, m’avait dit : « Je suis comme vous, je suis plus frivole de fruit que de tout autre dessert. »

*On voyait souvent passer depuis quelques jours, en pompeux équipage, grande, rousse, belle, avec un nez un peu fort, la princesse de Luxembourg qui était en villégiature pour quelques semaines dans le pays. Sa calèche s’était arrêtée devant l’hôtel, un valet de pied était venu parler au directeur, était retourné à la voiture

*[Les chasseurs] Le Directeur général, celui qui me faisait si peur, comptait augmenter considérablement leur nombre l’année suivante, car il « voyait grand ». Et sa décision affligeait beaucoup le Directeur de l’hôtel, lequel trouvait que tous ces enfants n’étaient que des « faiseurs d’embarras » entendant par là qu’ils embarrassaient le passage et ne servaient à rien.

*les amabilités quotidiennes de Mme de Villeparisis et aussi la facilité momentanée, estivale, avec laquelle ma grand’mère les acceptait, sont restées dans mon souvenir comme caractéristiques de la vie de bains de mer.

— Donnez donc vos manteaux pour qu’on les remonte.

Ma grand’mère les passait au directeur, et à cause de ses gentillesses pour moi, j’étais désolé de ce manque d’égards dont il paraissait souffrir.

— Je crois que ce monsieur est froissé, disait la marquise. Il se croit probablement trop grand seigneur pour prendre vos châles.

*Une voiture à deux chevaux l’attendait devant la porte ; et tandis que son monocle reprenait ses ébats sur la route ensoleillée, avec l’élégance et la maîtrise qu’un grand pianiste trouve le moyen de montrer dans le trait le plus simple, où il ne semblait pas possible qu’il sût se montrer supérieur à un exécutant de deuxième ordre, le neveu de Mme de Villeparisis prenant les guides que lui passa le cocher, s’assit à côté de lui et tout en décachetant une lettre que le directeur de l’hôtel lui remit, fit partir les bêtes.

*En passant devant le bureau j’adressai un sourire au directeur, et sans l’ombre de dégoût, en recueillis un dans sa figure que, depuis que j’étais à Balbec, mon attention compréhensive injectait et transformait peu à peu comme une préparation d’histoire naturelle. Ses traits m’étaient devenus courants, chargés d’un sens médiocre, mais intelligible comme une écriture qu’on lit et ne ressemblaient plus en rien à ces caractères bizarres, intolérables que son visage m’avait présentés ce premier jour où j’avais vu devant moi un personnage maintenant oublié, ou si je parvenais à l’évoquer méconnaissable, difficile à identifier avec la personnalité insignifiante et polie dont il n’était que la caricature, hideuse et sommaire.

*Puis les concerts finirent, le mauvais temps arriva, mes amies quittèrent Balbec, non pas toutes ensemble, comme les hirondelles, mais dans la même semaine. Albertine s’en alla la première, brusquement, sans qu’aucune de ses amies eût pu comprendre, ni alors, ni plus tard, pourquoi elle était rentrée tout à coup à Paris, où ni travaux, ni distractions ne la rappelaient. « Elle n’a dit ni quoi ni qu’est-ce et puis elle est partie », grommelait Françoise qui aurait d’ailleurs voulu que nous en fissions autant. Elle nous trouvait indiscrets vis-à-vis des employés, pourtant déjà bien réduits en nombre, mais retenus par les rares clients qui restaient, vis-à-vis du directeur qui « mangeait de l’argent ». Il est vrai que depuis longtemps l’hôtel qui n’allait pas tarder à fermer avait vu partir presque tout le monde ; jamais il n’avait été aussi agréable. Ce n’était pas l’avis du directeur ; tout le long des salons où l’on gelait et à la porte desquels ne veillait plus aucun groom, il arpentait les corridors, vêtu d’une redingote neuve, si soigné par le coiffeur que sa figure fade avait l’air de consister en un mélange où pour une partie de chair il y en aurait eu trois de cosmétique changeant sans cesse de cravates (ces élégances coûtent moins cher que d’assurer le chauffage et de garder le personnel, et tel qui ne peut plus envoyer dix mille francs à une œuvre de bienfaisance, fait encore sans peine le généreux en donnant cent sous de pourboire au télégraphiste qui lui apporte une dépêche). Il avait l’air d’inspecter le néant, de vouloir donner grâce à sa bonne tenue personnelle un air provisoire à la misère que l’on sentait dans cet hôtel où la saison n’avait pas été bonne, et paraissait comme le fantôme d’un souverain qui revient hanter les ruines de ce qui fut jadis son palais. Il fut surtout mécontent quand le chemin de fer d’intérêt local qui n’avait plus assez de voyageurs, cessa de fonctionner pour jusqu’au printemps suivant. « Ce qui manque ici, disait le directeur, ce sont le moyens de commotion. » Malgré le déficit qu’il enregistrait, il faisait pour les années suivantes des projets grandioses. Et comme il était tout de même capable de retenir exactement de belles expressions quand elles s’appliquaient à l’industrie hôtelière et avaient pour effet de la magnifier : « Je n’étais pas suffisamment secondé quoique à la salle à manger j’avais une bonne équipe, disait-il ; mais les chasseurs laissaient un peu à désirer ; vous verrez l’année prochaine quelle phalange je saurai réunir. » En attendant, l’interruption des services du B.C.B. l’obligeait à envoyer chercher les lettres et quelquefois conduire les voyageurs dans une carriole. Je demandais souvent à monter à côté du cocher et cela me fit faire des promenades par tous les temps, comme dans l’hiver que j’avais passé à Combray.

*Le directeur m’offrait pour l’année prochaine de meilleures chambres, mais j’étais attaché maintenant à la mienne où j’entrais sans plus jamais sentir l’odeur du vétiver, et dont ma pensée, qui s’y élevait jadis si difficilement, avait fini par prendre si exactement les dimensions que je fus obligé de lui faire subir un traitement inverse quand je dus coucher à Paris dans mon ancienne chambre, laquelle était basse de plafond.

Il avait fallu quitter Balbec en effet, le froid et l’humidité étant devenus trop pénétrants pour rester plus longtemps dans cet hôtel dépourvu de cheminées et de calorifère. J’oubliai d’ailleurs presque immédiatement ces dernières semaines.

Ce que je revis presque invariablement quand je pensai à Balbec, ce furent les moments où chaque matin, pendant la belle saison, comme je devais l’après-midi sortir avec Albertine et ses amies, ma grand’mère sur l’ordre du médecin me força à rester couché dans l’obscurité. Le directeur donnait des ordres pour qu’on ne fît pas de bruit à mon étage et veillait lui-même à ce qu’ils fussent obéis.

*Des jeunes gens chics au restaurant] Puis on raconta qu’étant allé voir cette année sa tante la princesse de Luxembourg, à Balbec, et étant descendu au Grand Hôtel, il s’était plaint au directeur (mon ami) qu’il n’eût pas hissé le fanion de Luxembourg au-dessus de la digue. Or, ce fanion étant moins connu et de moins d’usage que les drapeaux d’Angleterre ou d’Italie, il avait fallu plusieurs jours pour se le procurer, au vif mécontentement du jeune grand-duc. Je ne crus pas un mot de cette histoire, mais me promis, dès que j’irais à Balbec, d’interroger le directeur de l’hôtel de façon à m’assurer qu’elle était une invention pure.

 

*LES INTERMITTENCES DU CŒUR

Ma seconde arrivée à Balbec fut bien différente de la première. Le directeur était venu en personne m’attendre à Pont-à-Couleuvre, répétant combien il tenait à sa clientèle titrée, ce qui me fit craindre qu’il m’anoblît jusqu’à ce que j’eusse compris que, dans l’obscurité de sa mémoire grammaticale, titrée signifiait simplement attitrée. Du reste, au fur et à mesure qu’il apprenait de nouvelles langues, il parlait plus mal les anciennes. Il m’annonça qu’il m’avait logé tout en haut de l’hôtel. « J’espère, dit-il, que vous ne verrez pas là un manque d’impolitesse, j’étais ennuyé de vous donner une chambre dont vous êtes indigne, mais je l’ai fait rapport au bruit, parce que comme cela vous n’aurez personne au-dessus de vous pour vous fatiguer le trépan (pour tympan). Soyez tranquille, je ferai fermer les fenêtres pour qu’elles ne battent pas. Là-dessus je suis intolérable », ces mots n’exprimant pas sa pensée, laquelle était qu’on le trouverait toujours inexorable à ce sujet, mais peut-être bien celle de ses valets d’étage. Les chambres étaient d’ailleurs celles du premier séjour. Elles n’étaient pas plus bas, mais j’avais monté dans l’estime du directeur. Je pourrais faire faire du feu si cela me plaisait (car sur l’ordre des médecins, j’étais parti dès Pâques), mais il craignait qu’il n’y eût des « fixures » dans le plafond. « Surtout attendez toujours pour allumer une flambée que la précédente soit consommée (pour consumée). Car l’important c’est d’éviter de ne pas mettre le feu à la cheminée, d’autant plus que, pour égayer un peu, j’ai fait placer dessus une grande postiche en vieux Chine, que cela pourrait abîmer. »

Il m’apprit avec beaucoup de tristesse la mort du bâtonnier de Cherbourg : « C’était un vieux routinier », dit-il (probablement pour roublard) et me laissa entendre que sa fin avait été avancée par une vie de déboires, ce qui signifiait de débauches. « Déjà depuis quelque temps je remarquais qu’après le dîner il s’accroupissait dans le salon (sans doute pour s’assoupissait). Les derniers temps, il était tellement changé que, si l’on n’avait pas su que c’était lui, à le voir il était à peine reconnaissant » (pour reconnaissable sans doute).

Compensation heureuse : le premier président de Caen venait de recevoir la « cravache » de commandeur de la Légion d’honneur. « Sûr et certain qu’il a des capacités, mais paraît qu’on la lui a donnée surtout à cause de sa grande « impuissance ». On revenait du reste sur cette décoration dans l’Écho de Paris de la veille, dont le directeur n’avait encore lu que « le premier paraphe » (pour paragraphe). La politique de M. Caillaux y était bien arrangée. « Je trouve du reste qu’ils ont raison, dit-il. Il nous met trop sous la coupole de l’Allemagne » (sous la coupe). Comme ce genre de sujet, traité par un hôtelier, me paraissait ennuyeux, je cessai d’écouter. Je pensais aux images qui m’avaient décidé de retourner à Balbec. Elles étaient bien différentes de celles d’autrefois, la vision que je venais chercher était aussi éclatante que la première était brumeuse ; elles ne devaient pas moins me décevoir. Les images choisies par le souvenir sont aussi arbitraires, aussi étroites, aussi insaisissables, que celles que l’imagination avait formées et la réalité détruites. Il n’y a pas de raison pour qu’en dehors de nous, un lieu réel possède plutôt les tableaux de la mémoire que ceux du rêve. Et puis, une réalité nouvelle nous fera peut-être oublier, détester même les désirs à cause desquels nous étions partis.

*Je fus tiré de ma rêverie par la voix du directeur, dont je n’avais pas écouté les dissertations politiques. Changeant de sujet, il me dit la joie du premier président en apprenant mon arrivée et qu’il viendrait me voir dans ma chambre, le soir même. La pensée de cette visite m’effraya si fort (car je commençais à me sentir fatigué) que je le priai d’y mettre obstacle (ce qu’il me promit) et, pour plus de sûreté, de faire, pour le premier soir, monter la garde à mon étage par ses employés. Il ne paraissait pas les aimer beaucoup. « Je suis tout le temps obligé de courir après eux parce qu’ils manquent trop d’inertie. Si je n’étais pas là ils ne bougeraient pas. Je mettrai le liftier de planton à votre porte. » Je demandai s’il était enfin « chef des chasseurs ». « Il n’est pas encore assez vieux dans la maison, me répondit-il. Il a des camarades plus âgés que lui. Cela ferait crier. En toutes choses il faut des granulations (probablement pour graduations). Je reconnais qu’il a une bonne aptitude (pour attitude) devant son ascenseur. Mais c’est encore un peu jeune pour des situations pareilles. Avec d’autres qui sont trop anciens, cela ferait contraste. Ça manque un peu de sérieux, ce qui est la qualité primitive (sans doute la qualité primordiale, la qualité la plus importante). Il faut qu’il ait un peu plus de plomb dans l’aile (mon interlocuteur voulait dire dans la tête). Du reste, il n’a qu’à se fier à moi. Je m’y connais. Avant de prendre mes galons comme directeur du Grand-Hôtel, j’ai fait mes premières armes sous M. Paillard. » Cette comparaison m’impressionna et je remerciai le directeur d’être venu lui-même jusqu’à Pont-à-Couleuvre. « Oh ! de rien. Cela ne m’a fait perdre qu’un temps infini » (pour infime). Du reste nous étions arrivés.

*Le directeur vint me demander si je ne voulais pas descendre. À tout hasard il avait veillé à mon « placement » dans la salle à manger. Comme il ne m’avait pas vu, il avait craint que je ne fusse repris de mes étouffements d’autrefois. Il espérait que ce ne serait qu’un tout petit « maux de gorge » et m’assura avoir entendu dire qu’on les calmait à l’aide de ce qu’il appelait : le « calyptus ».

Il me remit un petit mot d’Albertine. Elle n’avait pas dû venir à Balbec cette année, mais, ayant changé de projets, elle était depuis trois jours, non à Balbec même, mais à dix minutes par le tram, à une station voisine. Craignant que je ne fusse fatigué par le voyage, elle s’était abstenue pour le premier soir, mais me faisait demander quand je pourrais la recevoir. Je m’informai si elle était venue elle-même, non pour la voir, mais pour m’arranger à ne pas la voir. « Mais oui, me répondit le directeur. Mais elle voudrait que ce soit le plus tôt possible, à moins que vous n’ayez pas de raisons tout à fait nécessiteuses. Vous voyez, conclut-il, que tout le monde ici vous désire, en définitif. » Mais moi, je ne voulais voir personne.

*Dans la nuit même l’atroce et divine présence avait ressuscité. Je priai le directeur de s’en aller, de demander que personne n’entrât. Je lui dis que je resterais couché et repoussai son offre de faire chercher chez le pharmacien l’excellente drogue. Il fut ravi de mon refus car il craignait que des clients ne fussent incommodés par l’odeur du « calyptus ». Ce qui me valut ce compliment : « Vous êtes dans le mouvement » (il voulait dire : « dans le vrai »), et cette recommandation : « Faites attention de ne pas vous salir à la porte, car, rapport aux serrures, je l’ai faite « induire » d’huile ; si un employé se permettait de frapper à votre chambre il serait « roulé » de coups. Et qu’on se le tienne pour dit car je n’aime pas les « répétitions » (évidemment cela signifiait : je n’aime pas répéter deux fois les choses). Seulement, est-ce que vous ne voulez pas pour vous remonter un peu du vin vieux dont j’ai en bas une bourrique (sans doute pour barrique) ? Je ne vous l’apporterai pas sur un plat d’argent comme la tête de Ionathan, et je vous préviens que ce n’est pas du château-lafite, mais c’est à peu près équivoque (pour équivalent). Et comme c’est léger, on pourrait vous faire frire une petite sole. » Je refusai le tout, mais fus surpris d’entendre le nom du poisson (la sole) être prononcé comme l’arbre le saule, par un homme qui avait dû en commander tant dans sa vie.

Malgré les promesses du directeur, on m’apporta un peu plus tard la carte cornée de la marquise de Cambremer.

*Mais la douleur anxieuse du lift ne fit que grandir. Pour qu’il oubliât ainsi de me témoigner son dévouement par ses habituels sourires, il fallait qu’il lui fût arrivé quelque malheur. Peut-être avait-il été « envoyé ». Je me promis dans ce cas de tâcher d’obtenir qu’il restât, le directeur m’ayant promis de ratifier tout ce que je déciderais concernant son personnel.

*Vers cette époque se produisit au Grand-Hôtel de Balbec un scandale qui ne fut pas pour changer la pente de mes tourments. La sœur de Bloch avait depuis quelque temps, avec une ancienne actrice, des relations secrètes qui bientôt ne leur suffirent plus. Être vues leur semblait ajouter de la perversité à leur plaisir, elles voulaient faire baigner leurs dangereux ébats dans les regards de tous. Cela commença par des caresses, qu’on pouvait en somme attribuer à une intimité amicale, dans le salon de jeu, autour de la table de baccara. Puis elles s’enhardirent. Et enfin un soir, dans un coin pas même obscur de la grande salle de danses, sur un canapé, elles ne se gênèrent pas plus que si elles avaient été dans leur lit. Deux officiers, qui étaient non loin de là avec leurs femmes, se plaignirent au directeur. On crut un moment que leur protestation aurait quelque efficacité. Mais ils avaient contre eux que, venus pour un soir de Netteholme, où ils habitaient, à Balbec, ils ne pouvaient en rien être utiles au directeur. Tandis que, même à son insu, et quelque observation que lui fît le directeur, planait sur Mlle Bloch la protection de M. Nissim Bernard. Il faut dire pourquoi. M. Nissim Bernard pratiquait au plus haut point les vertus de famille. Tous les ans il louait à Balbec une magnifique villa pour son neveu, et aucune invitation n’aurait pu le détourner de rentrer dîner dans son chez lui, qui était en réalité leur chez eux. Mais jamais il ne déjeunait chez lui. Tous les jours il était à midi au Grand-Hôtel. C’est qu’il entretenait, comme d’autres, un rat d’opéra, un « commis », assez pareil à ces chasseurs dont nous avons parlé, et qui nous faisaient penser aux jeunes israélites d’Esther et d’Athalie. À vrai dire, les quarante années qui séparaient M. Nissim Bernard du jeune commis auraient dû préserver celui-ci d’un contact peu aimable. Mais, comme le dit Racine avec tant de sagesse dans les mêmes chœurs :

Mon Dieu, qu’une vertu naissante,

Parmi tant de périls marche à pas incertains!

Qu’une âme qui te cherche et veut être innocente,

Trouve d’obstacle à ses desseins !

Le jeune commis avait eu beau être « loin du monde élevé », dans le Temple-Palace de Balbec, il n’avait pas suivi le conseil de Joad :

Sur la richesse et l’or ne mets point ton appui.

Il s’était peut-être fait une raison en disant : « Les pécheurs couvrent la terre. » Quoi qu’il en fût, et bien que M. Nissim Bernard n’espérât pas un délai aussi court, dès le premier jour

Et soit frayeur encor ou pour le caresser,

De ses bras innocents il se sentit presser.

Et dès le deuxième jour, M. Nissim Bernard promenant le commis, « l’abord contagieux altérait son innocence ». Dès lors la vie du jeune enfant avait changé. Il avait beau porter le pain et le sel, comme son chef de rang le lui commandait, tout son visage chantait :

De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs

Promenons nos désirs…

De nos ans passagers le nombre est incertain

Hâtons-nous aujourd’hui de jouir de la vie !…

L’honneur et les emplois

Sont le prix d’une aveugle et douce obéissance.

Pour la triste innocence

Qui voudrait élever la voix !

Depuis ce jour-là, M. Nissim Bernard n’avait jamais manqué de venir occuper sa place au déjeuner (comme l’eût fait à l’orchestre quelqu’un qui entretient une figurante, une figurante celle-là d’un genre fortement caractérisé, et qui attend encore son Degas). C’était le plaisir de M. Nissim Bernard de suivre dans la salle à manger, et jusque dans les perspectives lointaines où, sous son palmier, trônait la caissière, les évolutions de l’adolescent empressé au service, au service de tous, et moins de M. Nissim Bernard depuis que celui-ci l’entretenait, soit que le jeune enfant de chœur ne crût pas nécessaire de témoigner la même amabilité à quelqu’un de qui il se croyait suffisamment aimé, soit que cet amour l’irritât ou qu’il craignît que, découvert, il lui fît manquer d’autres occasions. Mais cette froideur même plaisait à M. Nissim Bernard par tout ce qu’elle dissimulait ; que ce fût par atavisme hébraïque ou par profanation du sentiment chrétien, il se plaisait singulièrement, qu’elle fût juive ou catholique, à la cérémonie racinienne. Si elle eût été une véritable représentation d’Esther ou d’Athalie M. Bernard eût regretté que la différence des siècles ne lui eût pas permis de connaître l’auteur, Jean Racine, afin d’obtenir pour son protégé un rôle plus considérable. Mais la cérémonie du déjeuner n’émanant d’aucun écrivain, il se contentait d’être en bons termes avec le directeur et avec Aimé pour que le « jeune Israélite » fût promu aux fonctions souhaitées, ou de demi-chef, ou même de chef de rang. Celles du sommelier lui avaient été offertes. Mais M. Bernard l’obligea à les refuser, car il n’aurait plus pu venir chaque jour le voir courir dans la salle à manger verte et se faire servir par lui comme un étranger. Or ce plaisir était si fort que tous les ans M. Bernard revenait à Balbec et y prenait son déjeuner hors de chez lui, habitudes où M. Bloch voyait, dans la première un goût poétique pour la belle lumière, les couchers de soleil de cette côte préférée à toute autre ; dans la seconde, une manie invétérée de vieux célibataire.

À vrai dire, cette erreur des parents de M. Nissim Bernard, lesquels ne soupçonnaient pas la vraie raison de son retour annuel à Balbec et ce que la pédante Mme Bloch appelait ses découchages en cuisine, cette erreur était une vérité plus profonde et du second degré. Car M. Nissim Bernard ignorait lui-même ce qu’il pouvait entrer d’amour de la plage de Balbec, de la vue qu’on avait, du restaurant, sur la mer, et d’habitudes maniaques, dans le goût qu’il avait d’entretenir comme un rat d’opéra d’une autre sorte, à laquelle il manque encore un Degas, l’un de ses servants qui étaient encore des filles. Aussi M. Nissim Bernard entretenait-il avec le directeur de ce théâtre qu’était l’hôtel de Balbec, et avec le metteur en scène et régisseur Aimé — desquels le rôle en toute cette affaire n’était pas des plus limpides —d’excellentes relations. On intriguerait un jour pour obtenir un grand rôle, peut-être une place de maître d’hôtel.

*Françoise n’aimait pas du tout que celles qu’elle appelait les deux enjôleuses vinssent ainsi tenir conversation avec moi. Le directeur, qui faisait guetter par ses employés tout ce qui se passait, me fit même observer gravement qu’il n’était pas digne d’un client de causer avec des courrières. Moi qui trouvais les « enjôleuses » supérieures à toutes les clientes de l’hôtel, je me contentai de lui éclater de rire au nez, convaincu qu’il ne comprendrait pas mes explications. Et les deux sœurs revenaient. « Regarde, Marie, ses traits si fins. O miniature parfaite, plus belle que la plus précieuse qu’on verrait sous une vitrine, car il a les mouvements, et des paroles à l’écouter des jours et des nuits. »

[…] Françoise fut assez impressionnée en apprenant que les deux frères de ces femmes si simples avaient épousé, l’un la nièce de l’archevêque de Tours, l’autre une parente de l’évêque de Rodez. Au directeur, cela n’eût rien dit. Céleste reprochait quelquefois à son mari de ne pas la comprendre, et moi je m’étonnais qu’il pût la supporter. Car à certains moments, frémissante, furieuse, détruisant tout, elle était détestable. On prétend que le liquide salé qu’est notre sang n’est que la survivance intérieure de l’élément marin primitif. Je crois de même que Céleste, non seulement dans ses fureurs, mais aussi dans ses heures de dépression, gardait le rythme des ruisseaux de son pays. Quand elle était épuisée, c’était à leur manière ; elle était vraiment à sec. Rien n’aurait pu alors la revivifier. Puis tout d’un coup la circulation reprenait dans son grand corps magnifique et léger. L’eau coulait dans la transparence opaline de sa peau bleuâtre. Elle souriait au soleil et devenait plus bleue encore. Dans ces moments-là elle était vraiment céleste.

La famille de Bloch avait beau n’avoir jamais soupçonné la raison pour laquelle son oncle ne déjeunait jamais à la maison et avoir accepté cela dès le début comme une manie de vieux célibataire, peut-être pour les exigences d’une liaison avec quelque actrice, tout ce qui touchait à M. Nissim Bernard était « tabou » pour le directeur de l’hôtel de Balbec. Et voilà pourquoi, sans en avoir même référé à l’oncle, il n’avait finalement pas osé donner tort à la nièce, tout en lui recommandant quelque circonspection. Or la jeune fille et son amie qui, pendant quelques jours, s’étaient figurées être exclues du Casino et du Grand-Hôtel, voyant que tout s’arrangeait, furent heureuses de montrer à ceux des pères de famille qui les tenaient à l’écart qu’elles pouvaient impunément tout se permettre. Sans doute n’allèrent-elles pas jusqu’à renouveler la scène publique qui avait révolté tout le monde. Mais peu à peu leurs façons reprirent insensiblement. Et un soir où je sortais du Casino à demi éteint, avec Albertine, et Bloch que nous avions rencontré, elles passèrent enlacées, ne cessant de s’embrasser, et, arrivées à notre hauteur, poussèrent des gloussements, des rires, des cris indécents. Bloch baissa les yeux pour ne pas avoir l’air de reconnaître sa sœur, et moi j’étais torturé en pensant que ce langage particulier et atroce s’adressait peut-être à Albertine.

*Quant au directeur, voyant les vêtements simples, toujours les mêmes, et assez usés de mon invité (et pourtant personne n’eût si bien pratiqué l’art de s’habiller fastueusement, comme un élégant de Balzac, s’il en avait eu les moyens), il se contentait, à cause de moi, d’inspecter de loin si tout allait bien, et d’un regard, de faire mettre une cale sous un pied de la table qui n’était pas d’aplomb. Ce n’est pas qu’il n’eût su, bien qu’il cachât ses débuts comme plongeur, mettre la main à la pâte comme un autre. Il fallut pourtant une circonstance exceptionnelle pour qu’un jour il découpât lui-même les dindonneaux. J’étais sorti, mais j’ai su qu’il l’avait fait avec une majesté sacerdotale, entouré, à distance respectueuse du dressoir, d’un cercle de garçons qui cherchaient, par là, moins à apprendre qu’à se faire bien voir et avaient un air béat d’admiration. Vus d’ailleurs par le directeur (plongeant d’un geste lent dans le flanc des victimes et n’en détachant pas plus ses yeux pénétrés de sa haute fonction que s’il avait dû y lire quelque augure) ils ne le furent nullement. Le sacrificateur ne s’aperçut même pas de mon absence. Quand il l’apprit, elle le désola. « Comment, vous ne m’avez pas vu découper moi-même les dindonneaux ? » Je lui répondis que, n’ayant pu voir jusqu’ici Rome, Venise, Sienne, le Prado, le musée de Dresde, les Indes, Sarah dans Phèdre, je connaissais la résignation et que j’ajouterais son découpage des dindonneaux à ma liste. La comparaison avec l’art dramatique (Sarah dans Phèdre) fut la seule qu’il parut comprendre, car il savait par moi que, les jours de grandes représentations, Coquelin aîné avait accepté des rôles de débutant, celui même d’un personnage qui ne dit qu’un mot ou ne dit rien. « C’est égal, je suis désolé pour vous. Quand est-ce que je découperai de nouveau ? Il faudrait un événement, il faudrait une guerre. » (Il fallut en effet l’armistice.) Depuis ce jour-là le calendrier fut changé, on compta ainsi : « C’est le lendemain du jour où j’ai découpé moi-même les dindonneaux. » « C’est juste huit jours après que le directeur a découpé lui-même les dindonneaux. » Ainsi cette prosectomie donna-t-elle, comme la naissance du Christ ou l’Hégire, le point de départ d’un calendrier différent des autres, mais qui ne prit pas leur extension et n’égala pas leur durée.

*[Le lift] venait me dire qu’Albertine avait écrit un mot à sa tante et qu’elle pouvait, si je voulais, venir à Paris le jour même. Elle avait, du reste, eu tort de lui donner la commission de vive voix, car déjà, malgré l’heure matinale, le directeur était au courant et, affolé, venait me demander si j’étais mécontent de quelque chose, si vraiment je partais, si je ne pourrais pas attendre au moins quelques jours, le vent étant aujourd’hui assez craintif (à craindre). Je ne voulais pas lui expliquer que je voulais à tout prix qu’Albertine ne fût plus à Balbec à l’heure où les cousines de Bloch faisaient leur promenade, surtout Andrée, qui seule eût pu la protéger, n’étant pas là, et que Balbec était comme ces endroits où un malade qui n’y respire plus est décidé, dût-il mourir en route, à ne pas passer la nuit suivante. Du reste, j’allais avoir à lutter contre des prières du même genre, dans l’hôtel d’abord, où Marie Gineste et Céleste Albaret avaient les yeux rouges. Marie, du reste, faisait entendre le sanglot pressé d’un torrent. Céleste, plus molle, lui recommandait le calme ; mais Marie ayant murmuré les seuls vers qu’elle connût : Ici-bas tous les lilas meurent, Céleste ne put se retenir et une nappe de larmes s’épandit sur sa figure couleur de lilas ; je pense, du reste, qu’elles m’oublièrent dès le soir même. Ensuite, dans le petit chemin de fer d’intérêt local, malgré toutes mes précautions pour ne pas être vu, je rencontrai M. de Cambremer qui, à la vue de mes malles, blêmit, car il comptait sur moi pour le surlendemain ; il m’exaspéra en voulant me persuader que mes étouffements tenaient au changement de temps et qu’octobre serait excellent pour eux, et il me demanda si, en tous cas, « je ne pourrais pas remettre mon départ à huitaine », expression dont la bêtise ne me mit peut-être en fureur que parce que ce qu’il me proposait me faisait mal. Et tandis qu’il me parlait dans le wagon, à chaque station je craignais de voir apparaître, plus terribles qu’Herimbald ou Guiscard, M. de Crécy implorant d’être invité, ou, plus redoutable encore, Mme Verdurin tenant à m’inviter. Mais cela ne devait arriver que dans quelques heures. Je n’en étais pas encore là. Je n’avais à faire face qu’aux plaintes désespérées du directeur. Je l’éconduisis, car je craignais que, tout en chuchotant, il ne finît par éveiller maman.

*Mais malheureusement je me rappelai presque aussitôt un autre trait de caractère d’Albertine, et qui était la vivacité avec laquelle la saisissait la tentation irrésistible d’un plaisir. Or je me rappelais, quand elle eut décidé de partir, quelle impatience elle avait d’arriver au train, comme elle avait bousculé le Directeur qui, en cherchant à nous retenir, aurait pu nous faire manquer l’omnibus, les haussements d’épaules de connivence qu’elle me faisait et dont j’avais été si touché, quand, dans le tortillard, M. de Cambremer nous avait demandé si nous ne pouvions pas « remettre à huitaine ».

*Je parlai à Saint-Loup de son ami le directeur du Grand-Hôtel de Balbec qui, paraît-il, avait prétendu qu’il y avait eu au début de la guerre dans certains régiments français des défections qu’il appelait des « défectuosités » et avait accusé de l’avoir provoqué ce qu’il appelait le « militariste prussien » ; il avait même cru, à un certain moment, à un débarquement simultané des Japonais, des Allemands et des Cosaques à Rivebelle, menaçant Balbec, et avait dit qu’il n’avait plus qu’à « décrépir ». Il trouvait le départ des pouvoirs publics pour Bordeaux un peu précipité et déclaraient qu’ils avaient eu tort de « décrépir » aussi vite. Ce germanophobe disait en riant à propos de son frère : « Il est dans les tranchées, ils sont à vingt-cinq mètres des Boches ! » jusqu’à ce qu’ayant appris qu’il l’était lui-même on l’eut mis dans un camp de concentration.

 

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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