Les épastrouillants à-peu-près du directeur

Les épastrouillants à-peu-près du directeur

 

Quel festival ! Le directeur du Grand-Hôtel de Balbec est le roi des approximations langagières.

 

Avant de les dérouler avec gourmandise, le Héros explique que ce roumano-monégasque (voir la chronique d’hier) ne maitrise pas absolument les finesses du français : « Il émaillait ses propos commerciaux d’expressions choisies, mais à contre-sens » et « il employait toujours des expressions qu’il croyait distinguées, sans s’apercevoir qu’elles étaient vicieuses ».

 

C’est principalement dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs (mais pas seulement) que l’hôtelier livre ses formules équivoques.

 

Le premier propos sujet à caution n’est pas souligné :

*je suis plus frivole de fruit que de tout autre dessert.

Qu’a-t-il voulu dire ? J’opterai pour friand.

 

Suit un récital d’à-peu-près. (Les mots ne sont pas entre guillemets quand Proust ne donne pas la bonne version. Un point d’interrogation indique un choix du chroniqueur non évident ou non trouvé.)

 

Équivoque pour « équivalent » (2 fois)

Commotion pour locomotion

Titrée pour « attitrée »

Manque d’impolitesse pour « de politesse »

Trépan pour « tympan »

Intolérable pour « inexorable »

Fixures pour fissures

Consommée pour « consumée »

L’important c’est d’éviter de ne pas mettre le feu à la cheminée (négation disant le contraire de ce qu’il veut dire)

Postiche pour potiche

Routinier pour « roublard »

Déboires pour « débauches »

S’accroupissait pour « s’assoupissait »

Reconnaissant pour « reconnaissable »

Cravache pour cravate

Impuissance pour influence (?)

Paraphe pour « paragraphe »

Coupole pour « coupe »

Inertie pour ?

Granulations pour « graduations »

Aptitude pour « attitude »

Primitive pour « primordiale »

Du plomb dans l’aile pour « dans la tête »

Infini pour « infime »

Placement pour ?

Maux pour mal

Calyptus pour eucalyptus (2 fois)

Nécessiteuses pour nécessaires ou impérieuses

En définitif pour en définitive

Dans le mouvement pour « dans le vrai »

Induire pour enduire

Roulé pour roué

Répétitions pour « répéter deux fois les choses »

Bourrique pour « barrique » [Proust lui-même met un ?]

Sole prononcée « saule »

Présence pour « prestance »

Pureté pour « puberté »

Illustrées pour « illettrées »

Symecope ou simecope pour « syncope (3 fois)

Tabou (correct mais mis entre guillemets)

Parcheminé pour parsemé

Accroupies pour croupies

Craintif pour « à craindre »

Hôtel particulier pour « grand hôtel »

Défectuosités pour « défections »

Militariste prussien pour militarisme (?)

Décrépir pour déguerpir (2 fois)

 

Je conjugue ainsi cette rubrique.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[Ma grand’mère] se rabattit sur l’éloge des fruits que Mme de Villeparisis nous avait fait apporter la veille. Et ils étaient en effet si beaux que le directeur malgré la jalousie de ses compotiers dédaignés, m’avait dit : « Je suis comme vous, je suis plus frivole de fruit que de tout autre dessert. »

*[Saint-Loup prend le train pour gagner sa garnison] Mais il eût fallu cette fois-ci qu’il mît ses nombreux bagages dans le train. Et il trouva plus simple d’y monter aussi lui-même, suivant en cela l’avis du directeur qui, consulté, répondit que, voiture ou petit chemin de fer, « ce serait à peu près équivoque ». Il entendait signifier par là que ce serait équivalent (en somme, à peu près ce que Françoise eût exprimé en disant que « cela reviendrait du pareil au même »).

*Il fut surtout mécontent quand le chemin de fer d’intérêt local qui n’avait plus assez de voyageurs, cessa de fonctionner pour jusqu’au printemps suivant. « Ce qui manque ici, disait le directeur, ce sont le moyens de commotion. »

*Ma seconde arrivée à Balbec fut bien différente de la première. Le directeur était venu en personne m’attendre à Pont-à-Couleuvre, répétant combien il tenait à sa clientèle titrée, ce qui me fit craindre qu’il m’anoblît jusqu’à ce que j’eusse compris que, dans l’obscurité de sa mémoire grammaticale, titrée signifiait simplement attitrée.

*« J’espère, dit-il, que vous ne verrez pas là un manque d’impolitesse, j’étais ennuyé de vous donner une chambre dont vous êtes indigne, mais je l’ai fait rapport au bruit, parce que comme cela vous n’aurez personne au-dessus de vous pour vous fatiguer le trépan (pour tympan). Soyez tranquille, je ferai fermer les fenêtres pour qu’elles ne battent pas. Là-dessus je suis intolérable », ces mots n’exprimant pas sa pensée, laquelle était qu’on le trouverait toujours inexorable à ce sujet, mais peut-être bien celle de ses valets d’étage.

*Je pourrais faire faire du feu si cela me plaisait (car sur l’ordre des médecins, j’étais parti dès Pâques), mais il craignait qu’il n’y eût des « fixures » dans le plafond. « Surtout attendez toujours pour allumer une flambée que la précédente soit consommée (pour consumée). Car l’important c’est d’éviter de ne pas mettre le feu à la cheminée, d’autant plus que, pour égayer un peu, j’ai fait placer dessus une grande postiche en vieux Chine, que cela pourrait abîmer. »

Il m’apprit avec beaucoup de tristesse la mort du bâtonnier de Cherbourg : « C’était un vieux routinier », dit-il (probablement pour roublard) et me laissa entendre que sa fin avait été avancée par une vie de déboires, ce qui signifiait de débauches. « Déjà depuis quelque temps je remarquais qu’après le dîner il s’accroupissait dans le salon (sans doute pour s’assoupissait). Les derniers temps, il était tellement changé que, si l’on n’avait pas su que c’était lui, à le voir il était à peine reconnaissant» (pour reconnaissable sans doute).

Compensation heureuse : le premier président de Caen venait de recevoir la « cravache » de commandeur de la Légion d’honneur. « Sûr et certain qu’il a des capacités, mais paraît qu’on la lui a donnée surtout à cause de sa grande « impuissance ». On revenait du reste sur cette décoration dans l’Écho de Paris de la veille, dont le directeur n’avait encore lu que « le premier paraphe » (pour paragraphe). La politique de M. Caillaux y était bien arrangée. « Je trouve du reste qu’ils ont raison, dit-il. Il nous met trop sous la coupole de l’Allemagne » (sous la coupe).

*[Ses employés] Il ne paraissait pas les aimer beaucoup. « Je suis tout le temps obligé de courir après eux parce qu’ils manquent trop d’inertie. Si je n’étais pas là ils ne bougeraient pas. Je mettrai le liftier de planton à votre porte. » Je demandai s’il était enfin « chef des chasseurs ». « Il n’est pas encore assez vieux dans la maison, me répondit-il. Il a des camarades plus âgés que lui. Cela ferait crier. En toutes choses il faut des granulations (probablement pour graduations). Je reconnais qu’il a une bonne aptitude (pour attitude) devant son ascenseur. Mais c’est encore un peu jeune pour des situations pareilles. Avec d’autres qui sont trop anciens, cela ferait contraste. Ça manque un peu de sérieux, ce qui est la qualité primitive (sans doute la qualité primordiale, la qualité la plus importante). Il faut qu’il ait un peu plus de plomb dans l’aile (mon interlocuteur voulait dire dans la tête). Du reste, il n’a qu’à se fier à moi. Je m’y connais. Avant de prendre mes galons comme directeur du Grand-Hôtel, j’ai fait mes premières armes sous M. Paillard.» Cette comparaison m’impressionna et je remerciai le directeur d’être venu lui-même jusqu’à Pont-à-Couleuvre. « Oh ! de rien. Cela ne m’a fait perdre qu’un temps infini » (pour infime). Du reste nous étions arrivés.

*À tout hasard il avait veillé à mon « placement » dans la salle à manger. Comme il ne m’avait pas vu, il avait craint que je ne fusse repris de mes étouffements d’autrefois. Il espérait que ce ne serait qu’un tout petit « maux de gorge » et m’assura avoir entendu dire qu’on les calmait à l’aide de ce qu’il appelait : le « calyptus ».

*Je m’informai si elle [Albertine] était venue elle-même, non pour la voir, mais pour m’arranger à ne pas la voir. « Mais oui, me répondit le directeur. Mais elle voudrait que ce soit le plus tôt possible, à moins que vous n’ayez pas de raisons tout à fait nécessiteuses. Vous voyez, conclut-il, que tout le monde ici vous désire, en définitif. »

*Je lui dis que je resterais couché et repoussai son offre de faire chercher chez le pharmacien l’excellente drogue. Il fut ravi de mon refus car il craignait que des clients ne fussent incommodés par l’odeur du « calyptus ». Ce qui me valut ce compliment : « Vous êtes dans le mouvement » (il voulait dire : « dans le vrai »), et cette recommandation : « Faites attention de ne pas vous salir à la porte, car, rapport aux serrures, je l’ai faite « induire » d’huile ; si un employé se permettait de frapper à votre chambre il serait « roulé » de coups. Et qu’on se le tienne pour dit car je n’aime pas les « répétitions » (évidemment cela signifiait : je n’aime pas répéter deux fois les choses). Seulement, est-ce que vous ne voulez pas pour vous remonter un peu du vin vieux dont j’ai en bas une bourrique (sans doute pour barrique) ? Je ne vous l’apporterai pas sur un plat d’argent comme la tête de Ionathan, et je vous préviens que ce n’est pas du château-lafite, mais c’est à peu près équivoque (pour équivalent). Et comme c’est léger, on pourrait vous faire frire une petite sole. » Je refusai le tout, mais fus surpris d’entendre le nom du poisson (la sole) être prononcé comme l’arbre le saule, par un homme qui avait dû en commander tant dans sa vie.

*[Les chasseurs] Le directeur tenait aussi à ce qu’ils eussent ce qu’il appelait une belle « présence », voulant dire qu’ils restassent là, ou plutôt ayant mal retenu le mot prestance.

*[Albertine] Je prévins le directeur pour qu’il la fît attendre au salon. Il me dit qu’il la connaissait depuis bien longtemps, elle et ses amies, bien avant qu’elles eussent atteint « l’âge de la pureté », mais qu’il leur en voulait de choses qu’elles avaient dites de l’hôtel. Il faut qu’elles ne soient pas bien « illustrées » pour causer ainsi. À moins qu’on ne les ait calomniées. Je compris aisément que pureté était dit pour « puberté ». « Illustrées » m’embarrassa davantage. Peut-être était-il une confusion avec « illettrées », qui lui-même en eût alors été une avec « lettrées ».

*Comme je lui parlais de ma grand’mère et qu’il me renouvelait ses condoléances, je l’entendis me dire (car il aimait employer les mots qu’il prononçait mal) : « C’est comme le jour où Madame votre grand’mère avait eu cette symecope, je voulais vous en avertir, parce qu’à cause de la clientèle, n’est-ce pas, cela aurait pu faire du tort à la maison. Il aurait mieux valu qu’elle parte le soir même. Mais elle me supplia de ne rien dire et me promit qu’elle n’aurait plus de symecope, ou qu’à la première elle partirait. Le chef de l’étage m’a pourtant rendu compte qu’elle en a eu une autre. Mais, dame, vous étiez de vieux clients qu’on cherchait à contenter, et du moment que personne ne s’est plaint… » Ainsi ma grand’mère avait des syncopes et me les avait cachées. Peut-être au moment où j’étais le moins gentil pour elle, où elle était obligée, tout en souffrant, de faire attention à être de bonne humeur pour ne pas m’irriter et à paraître bien portante pour ne pas être mise à la porte de l’hôtel. « Simecope » c’est un mot que, prononcé ainsi, je n’aurais jamais imaginé, qui m’aurait peut-être, s’appliquant à d’autres, paru ridicule, mais qui dans son étrange nouveauté sonore, pareille à celle d’une dissonance originale, resta longtemps ce qui était capable d’éveiller en moi les sensations les plus douloureuses.

*tout ce qui touchait à M. Nissim Bernard était « tabou » pour le directeur de l’hôtel de Balbec.

*comme me disait le directeur de l’hôtel, le ciel était tout parcheminé d’étoiles,

*Maintenant, c’était en l’aimant de nouveau et au moment d’aller dîner avec elle, au grand regret du directeur, qui croyait que je finirais par habiter la Raspelière et lâcher son hôtel, et qui assurait avoir entendu dire qu’il régnait par là des fièvres dues aux marais du Bec et à leurs eaux « accroupies ».

*[Le lift] venait me dire qu’Albertine avait écrit un mot à sa tante et qu’elle pouvait, si je voulais, venir à Paris le jour même. Elle avait, du reste, eu tort de lui donner la commission de vive voix, car déjà, malgré l’heure matinale, le directeur était au courant et, affolé, venait me demander si j’étais mécontent de quelque chose, si vraiment je partais, si je ne pourrais pas attendre au moins quelques jours, le vent étant aujourd’hui assez craintif (à craindre).

*Car cinq minutes ne s’étaient pas écoulées depuis l’algarade de M. Verdurin, qu’un valet de pied vint prévenir le Patron que M. Saniette était tombé d’une attaque dans la cour de l’hôtel. Mais la soirée n’était pas finie. « Faites-le ramener chez lui, ce ne sera rien », dit le Patron dont l’hôtel « particulier », comme eut dit le directeur de l’hôtel de Balbec, fut assimilé ainsi à ces grands hôtels où on s’empresse de cacher les morts subites pour ne pas effrayer la clientèle, et où on cache provisoirement le défunt dans un garde-manger, jusqu’au moment où, eût-il été de son vivant le plus brillant et le plus généreux des hommes, on le fera sortir clandestinement par la porte réservée aux « plongeurs » et aux sauciers. V

*Je parlai à Saint-Loup de son ami le directeur du Grand-Hôtel de Balbec qui, paraît-il, avait prétendu qu’il y avait eu au début de la guerre dans certains régiments français des défections qu’il appelait des « défectuosités » et avait accusé de l’avoir provoqué ce qu’il appelait le « militariste prussien » ; il avait même cru, à un certain moment, à un débarquement simultané des Japonais, des Allemands et des Cosaques à Rivebelle, menaçant Balbec, et avait dit qu’il n’avait plus qu’à « décrépir ». Il trouvait le départ des pouvoirs publics pour Bordeaux un peu précipité et déclaraient qu’ils avaient eu tort de « décrépir » aussi vite. Ce germanophobe disait en riant à propos de son frère : « Il est dans les tranchées, ils sont à vingt-cinq mètres des Boches ! » jusqu’à ce qu’ayant appris qu’il l’était lui-même on l’eut mis dans un camp de concentration. VII

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Les épastrouillants à-peu-près du directeur”

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  1. Il me semble que, ébloui par un tel feu d’artifice, notre chroniqueur a manqué le « manque d’impolitesse » (cinquième alinéa).

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