Illiers-Combray illustré (4)

IV Le clocher

 

01-clocher-contre-plongee-0Le clocher domine au propre et au figuré dans la vie de Proust et dans son œuvre.

*Qu’on le vît à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi, à gauche, surélevant brusquement d’une cime isolée la ligne de faîte des toits ; que si, au contraire, on voulait entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivît des yeux cette ligne redevenue basse après la descente de son autre versant en sachant qu’il faudrait tourner à la deuxième rue après le clocher ; soit qu’encore, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vît obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution ; ou que,

02-eglise-loin-s-pont-vieuxdes bords de la Vivonne, l’abside musculeusement ramassée et remontée par la perspective semblât jaillir de l’effort que le clocher faisait pour lancer sa flèche au cœur du ciel : c’était toujours à lui qu’il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d’un pinacle inattendu, levé avant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût été caché dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle. I

 

*Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma grand’mère me faisait arrêter pour le regarder. Des fenêtres de sa tour, placées deux par deux les unes au-dessus des autres, avec cette juste et originale proportion dans les distances qui ne donne pas de la beauté et de la dignité qu’aux visages humains, 03-clocher-2-oiseaux

04-clocher-3-oiseaux-facade

05-clocher-4-oiseaux-avionil lâchait, laissait tomber à intervalles réguliers des volées de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient en criant, comme si les vieilles pierres qui les laissaient s’ébattre sans paraître les voir, devenues tout d’un coup inhabitables et dégageant un principe d’agitation infinie, les avait frappés et repoussés. Puis, après avoir rayé en tous sens le velours violet de l’air du soir, brusquement calmés ils revenaient s’absorber dans la tour, de néfaste redevenue propice, quelques-uns posés çà et là, ne semblant pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte,

06-clochetonsur la pointe d’un clocheton, comme une mouette arrêtée avec l’immobilité d’un pêcheur à la crête d’une vague. Sans trop savoir pourquoi, ma grand’mère trouvait au clocher de Saint-Hilaire cette absence de vulgarité, de prétention, de mesquinerie, qui lui faisait aimer et croire riches d’une influence bienfaisante, la nature, quand la main de l’homme ne l’avait pas, comme faisait le jardinier de ma grand’tante, rapetissée, et les œuvres de génie. Et sans doute, toute partie de l’église qu’on apercevait la distinguait de tout autre édifice par une sorte de pensée qui lui était infuse, mais c’était dans son clocher qu’elle semblait prendre conscience d’elle-même, affirmer une existence individuelle et responsable. C’était lui qui parlait pour elle. Je crois surtout que, confusément, ma grand’mère trouvait au clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix au monde, l’air naturel et l’air distingué. Ignorante en architecture, elle disait :

07-cloches« Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n’est peut-être pas beau dans les règles, mais sa vieille figure bizarre me plaît. Je suis sûre que s’il jouait du piano, il ne jouerait pas sec. » I

 

*[Le curé :] Mais ce qui est incontestablement le plus curieux dans notre église,

08-point-de-vue-eglisec’est le point de vue qu’on a du clocher et qui est grandiose. Certainement, pour vous qui n’êtes pas très forte, je ne vous conseillerais pas

09-escalier-marchesde monter nos quatre-vingt-dix-sept marches, juste la moitié du célèbre dôme de Milan. Il y a de quoi fatiguer une personne bien portante, d’autant plus qu’on monte plié en deux si on ne veut pas se casser la tête, et on ramasse avec ses effets toutes les toiles d’araignées

10-escalierde l’escalier. En tous cas il faudrait bien vous couvrir, ajoutait-il (sans apercevoir l’indignation que causait à ma tante l’idée qu’elle fût capable de monter dans le clocher),

11-toit-eglise-placecar il fait un de ces courants d’air une fois arrivé là-haut !

12-clocher-neigeCertaines personnes affirment y avoir ressenti le froid de la mort. I

 

 

Une précision à ce stade : autant il est excitant de voir les correspondances entre la vie et l’œuvre, autant il ne faut pas lire Proust comme un reportage fidèle ou une autobiographie. La réalité et la fiction ne correspondent pas forcément. La littérature, ce n’est pas que décrire la vie. Et les marches,

13-escalier-marchesje les ai comptées ! Il y en a cent quarante.

 

Autre précision : il existait bien à Illiers une église Saint-Hilaire — côté Perche quand Saint-Jacques est côté Beauce. Pour en voir les vestiges, il faut traverser le pont sur le Loir, près de l’actuel bar-restaurant Au point du jour.

14-portail-du-presbytere-2

(Photos PL)

(Photos PL)

Il n’en reste que le portail du presbytère.

 

Demain, Combray.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Illiers-Combray illustré (4)”

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  1. Le curé de Combray sait il pourquoi les toits de anciennes maisons de sa paroisse sont si pentus? Selon Wikipédia ces toits se font dans les régions neigeuses, venteuses ou pluvieuses.
    Bravo en tout cas pour la face nord de Saint-Jacques.

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