Élitiste presse bretonne

Élitiste presse bretonne

 

Par les effets d’un corporatisme coupable, je suis trop indulgent avec les fautes des journalistes… Mais là, trop, c’est trop !

 

Les quotidiens régionaux sont un fleuron de ce beau métier mêlant information et culture. Leur devoir est de s’adresser au plus grand nombre avec une sainte horreur de l’exclusion.

Or, lundi, Le Télégramme a fait mentir ce qu’il avait inscrit à son fronton — journal républicain de Brest et de l’Ouest — en proposant un jeu par trop aristocratique, discriminant, complexe et savant.

 

Jugez plutôt : il s’agit d’une énigme intitulée : CHERCHEZ L’AUTEUR, Qui se cache derrière ses lignes ?

Suit la photo d’une demeure bourgeoise ainsi légendée : La Maison de Tante Léonie à Illiers-Combray, actuellement musée, rassemble des souvenir de l’écrivain.

 

Et voici le corps du délit :

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents.

[…]

Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là); et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela que prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

 

Trop calé, trop ardu, trop hermétique, en un mot, introuvable ! Détail aggravant : pour rendre la question encore plus obscure, la première partie du texte, avant les crochets, s’achève en réalité par un point virgule et non un point — modification assez déroutante…

 

Certes, le journal a bien dû sentir qu’il visait trop haut et il a ajouté trois indices :

  1. Cette madeleine est entrée dans le langage courant pour désigner un univers personnel que ressuscite une saveur, une sensation.
  2. Ce passage est extrait du premier tome de « À la recherche du temps perdu ».
  3. L’auteur reçoit le prix Goncourt en 1919 pour le deuxième tome : « À l’ombre des jeunes filles en fleurs ».

 

N’empêche, ça reste épineux. Oh, collègues, ayez un peu pitié de vos lecteurs. J’imagine qu’il en est encore qui, n’ayant pas vu la réponse en bas de page, continuent, deux jours après, de se creuser les méninges.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

(Photo Olivier Louis)

(Photo Olivier Louis)

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Élitiste presse bretonne”

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  1. A propos des références à Proust partout dans le monde, j’ai cherché sur Google le nombre de résultats dans les dernières 24 heures. Je trouve 27 pages (à 10 résultats par page).
    Par comparaison:
    -Joyce: 26 pages,
    -Hugo: 25 pages,
    -Shakespeare: 10 pages,
    -Roth: 27 pages,
    -Dylan: 32 pages.
    Bravo Marcel!

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