Œuvres d’art VI – La Fugitive

La Fugitive

 

Titien, Le (octies) : [Jeune fille au miroir]

6 96 Titien (septies) Jeune fille au miroir

*ces substituts de plaisirs se remplaçant l’un l’autre en dégradations successives, qui nous permettent de nous passer de celui que nous ne pouvons plus atteindre, voyage à Balbec ou amour d’Albertine (comme le fait d’aller au Louvre voir un Titien qui y fut jadis console de ne pouvoir aller à Venise) (VI, 96)

 

Van Dyck, Antoine, peintre baroque hollandais, peintre de cour en Angleterre (1599-1641) : Portrait de Charles Ier

 6 101 Van Dyck Charles 1er

*Par moment, dans les passages qu’elle jouait le plus souvent, où elle avait l’habitude de faire telle réflexion qui me paraissait alors charmante, de suggérer telle réminiscence, je me disais : «Pauvre petite», mais sans tristesse, en ajoutant seulement au passage musical une valeur de plus, une valeur en quelque sorte historique et de curiosité, comme celle que le tableau de Charles 1er par Van Dyck, déjà si beau par lui-même, acquiert encore du fait qu’il est entré dans les collections nationales, par la volonté de Mme du Barry d’impressionner le Roi. (VI, 101)

 

Nattier (bis) : [Marie-Adélaïde de France]

 6 122 Nattier Marie-Adélaïde de France

*Le snobisme est pour certaines personnes analogue à ces breuvages agréables auxquels elles mêlent des substances utiles. Gilberte s’intéressait à telle femme élégante parce qu’elle avait de superbes livres et des Nattiers que mon ancienne amie n’eût sans doute pas été voir à la Bibliothèque nationale et au Louvre, et je me figure que, malgré la proximité plus grande encore, l’influence attrayante de Tansonville se fût moins exercée pour Gilberte sur Mme Sazerat ou Mme Goupil que sur M. d’Agrigente. (VI, 122)

 

Chardin (ter) : [Partie de billard]

6 148 (1) Chardin Partie de billard

*à Venise c’était un courant d’air marin qui l’entretenait, non plus dans un petit escalier de bois aux marches rapprochées mais sur les nobles surfaces de degrés de marbre, éclaboussées à tout moment d’un éclair de soleil glauque, et qui à l’utile leçon de Chardin, reçue autrefois, ajoutaient celle de Véronèse (VI, 148)

 

Véronèse (septies) : [Fête dans la maison de Lévi (détail)]

6 148 (2) Véronèse Fête dans la maison de Lévi (détail)

*à Venise c’était un courant d’air marin qui l’entretenait, non plus dans un petit escalier de bois aux marches rapprochées mais sur les nobles surfaces de degrés de marbre, éclaboussées à tout moment d’un éclair de soleil glauque, et qui à l’utile leçon de Chardin, reçue autrefois, ajoutaient celle de Véronèse (VI, 148)

 

Dethomas, Maxime, peintre et dessinateur français (1867-1929) : Esquisse Venise

 6 148 (3) Dethomas Esquisse Venise

*puisque à Venise ce sont des œuvres d’art, des choses magnifiques, qui sont chargées de nous donner les impressions familières de la vie, c’est esquiver le caractère de cette ville, sous prétexte que la Venise de certains peintres est froidement esthétique dans sa partie la plus célèbre, qu’en représenter seulement (exceptons les superbes études de Maxime Dethomas) les aspects misérables, là où ce qui fait sa splendeur s’efface, et pour rendre Venise plus intime et plus vraie lui donner de la ressemblance avec Aubervilliers. (VI, 148)

 

Titien, Le (nonies) : [Violante]

 6 159 Titien (octies) Violante

*mes curiosités vénitiennes s’étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande de verrerie, à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis toute une gamme de tons orangés et me donnait un tel désir de la revoir chaque jour que, sentant que nous quitterions bientôt Venise, ma mère et moi, j’étais résolu à tâcher de lui faire à Paris une situation quelconque qui me permît de ne pas me séparer d’elle. La beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c’était un vrai Titien à acquérir avant de s’en aller. (VI, 157)

 

Carpaccio (duodecies) : Songe de Sainte Ursule

 6 161 Carpaccio Sainte Ursule

*tandis que la gondole nous attendait devant la Piazzetta, il ne m’est pas indifférent que dans cette fraîche pénombre, à côté de moi, il y eût une femme drapée dans son deuil avec la ferveur respectueuse et enthousiaste de la femme âgée qu’on voit à Venise dans la Sainte Ursule de Carpaccio, et que cette femme aux joues rouges, aux yeux tristes, dans ses voiles noirs, et que rien ne pourra plus jamais faire sortir pour moi de ce sanctuaire doucement éclairé de Saint-Marc où je suis sûr de la retrouver parce qu’elle y a sa place réservée et immuable comme une mosaïque, ce soit ma mère. (VI, 161)

 

Carpaccio (terdecies) : Patriarche di Grado

 6 162 (2) Carpaccio, Le Patriarche di Grado exorcisant un possédé

*Carpaccio, que je viens de nommer et qui était le peintre auquel, quand je ne travaillais pas à Saint-Marc, nous rendions le plus volontiers visite, faillit un jour ranimer mon amour pour Albertine. Je voyais pour la première fois Le Patriarche di Grado exorcisant un possédé. […] c’était dans ce tableau de Carpaccio que le fils génial de Venise l’avait pris, c’est des épaules de ce compagnon de la Calza, qu’il l’avait détaché pour le jeter sur celles de tant de Parisiennes qui certes ignoraient comme je l’avais fait jusqu’ici que le modèle en existait dans un groupe de seigneurs, au premier plan du Patriarche di Grado, dans une salle de l’Académie de Venise. (VI, 162-163)

 

Whistler (septies) : Crépuscule à Venise

 6 162 (3) Whistler Venise

*Je regardais l’admirable ciel incarnat et violet sur lequel se détachent ces hautes cheminées incrustées, dont la forme évasée et le rouge épanouissement de tulipes fait penser à tant de Venises de Whistler. (VI, 162)

 

Carpaccio (quaterdecies) : Compagnon de la Calza

 6 162 (4) Carpaccio, Compagnon de la Calza

*tout à coup je sentis au cœur comme une légère morsure. Sur le dos d’un des Compagnons de la Calza, reconnaissable aux broderies d’or et de perles qui inscrivent sur leur manche ou leur collet l’emblème de la joyeuse confrérie à laquelle ils étaient affiliés, je venais de reconnaître le manteau qu’Albertine avait pour venir avec moi en voiture découverte à Versailles, le soir où j’étais loin de me douter qu’une quinzaine d’heures me séparaient à peine du moment où elle partirait de chez moi. Toujours prête à tout, quand je lui avais demandé de partir, ce triste jour qu’elle devait appeler dans sa dernière lettre «deux fois crépusculaire puisque la nuit tombait et que nous allions nous quitter», elle avait jeté sur ses épaules un manteau de Fortuny, qu’elle avait emporté avec elle le lendemain et que je n’avais jamais revu depuis dans mes souvenirs. Or c’était dans ce tableau de Carpaccio que le fils génial de Venise l’avait pris, c’est des épaules de ce compagnon de la Calza, qu’il l’avait détaché pour le jeter sur celles de tant de Parisiennes qui certes ignoraient comme je l’avais fait jusqu’ici que le modèle en existait dans un groupe de seigneurs, au premier plan du Patriarche di Grado, dans une salle de l’Académie de Venise. (VI, 162)

 

Giotto (sexdecies) : Chapelle de l’Arena (bis)

6 163 Giotto, chapelle de l'Arena (bis)

*nous voulûmes pousser jusqu’à Padoue où se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann m’avait donné les reproductions; après avoir traversé en plein soleil le jardin de l’Arena, j’entrai dans la chapelle des Giotto, où la voûte entière et le fond des fresques sont si bleus qu’il semble que la radieuse journée ait passé le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venue un instant mettre à l’ombre et au frais son ciel pur, à peine un peu plus foncé d’être débarrassé des dorures de la lumière, comme en ces courts répits dont s’interrompent les plus beaux jours quand, sans qu’on ait vu aucun nuage, le soleil ayant tourné son regard ailleurs pour un moment, l’azur, plus doux encore, s’assombrit. (VI, 163)

 

Turner (quinquies) : [Dogana et Santa Maria della Salute]

6 167 Turner Dogana et Santa Maria della Salute

*Le soleil continuait de descendre. Ma mère ne devait pas être loin de la gare. Bientôt, elle serait partie, je serais seul à Venise, seul avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence pour me consoler. L’heure du train s’avançait. Ma solitude irrévocable était si prochaine qu’elle me semblait déjà commencée et totale. Car je me sentais seul. Les choses m’étaient devenues étrangères. Je n’avais plus assez de calme pour sortir de mon cœur palpitant et introduire en elles quelque stabilité. La ville que j’avais devant moi avait cessé d’être Venise. Sa personnalité, son nom, me semblaient comme des fictions menteuses que je n’avais plus le courage d’inculquer aux pierres. Les palais m’apparaissaient réduits à leurs simples parties, quantités de marbre pareilles à toutes les autres, et l’eau comme une combinaison d’hydrogène et d’oxygène, éternelle, aveugle, antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner. (VI, 167)

 

 

 

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et

Visiteurs

345727
Visit Today : 13
Visit Yesterday : 291
Who's Online : 5

Rubriques