Œuvres d’art V – La Prisonnière

La Prisonnière

 

Gozzoli (ter) : Cortège des Rois Mages (détail)

5 43 Gozzoli Cortège des rois mages (détail)

*les êtres, même ceux auxquels nous avons tant rêvé qu’ils ne nous semblaient qu’une image, une figure de Benozzo Gozzoli se détachant sur un fond verdâtre, et dont nous étions disposés à croire que les seules variations tenaient au point où nous étions placés pour les regarder, à la distance qui nous en éloignait, à l’éclairage, ces êtres-là, tandis qu’ils changent par rapport à nous, changent aussi en eux-mêmes, et il y avait eu enrichissement, solidification et accroissement de volume dans la figure jadis simplement profilée sur la mer. (V, 43)

 

Vinci (quinquies) : [Tête d’homme de profil, la face aplatie]

 5 51 Vinci Tête d'homme de profil, la face aplatie

*Il y avait, quand elle était tout à fait sur le côté, un certain aspect de sa figure (si bonne et si belle de face) que je ne pouvais souffrir, crochu comme en certaines caricatures de Léonard, semblant révéler la méchanceté, l’âpreté au gain, la fourberie d’une espionne, dont la présence chez moi m’eût fait horreur et qui semblait démasquée par ces profils-là. (V, 51)

 

Boucher (quater) : La Lettre [d’amour]

 5 65 (1) Boucher La Lettre d'amour

*En attendant qu’elle eût achevé sa communication, je me demandais comment, puisque tant de peintres cherchent à renouveler les portraits féminins du XVIIIe siècle, où l’ingénieuse mise en scène est un prétexte aux expressions de l’attente, de la bouderie, de l’intérêt, de la rêverie, comment aucun de nos modernes Boucher et de ceux que Saniette appelait des Watteau à vapeur, ne peignit, au lieu de «la Lettre», du «Clavecin», etc., cette scène qui pourrait s’appeler : «Devant le téléphone», et où naîtrait si spontanément sur les lèvres de l’écouteuse un sourire d’autant plus vrai qu’il sait n’être pas vu. (V, 65)

 

Watteau (quinquies) : Clavecin peint d’après l’Embarquement pour Cythère

5 65 (2) Watteau Clavecin peint inspiré de l'Embarquement pour Cythère

*je me demandais comment, puisque tant de peintres cherchent à renouveler les portraits féminins du XVIIIe siècle, où l’ingénieuse mise en scène est un prétexte aux expressions de l’attente, de la bouderie, de l’intérêt, de la rêverie, comment aucun de nos modernes Boucher et de ceux que Saniette appelait des Watteau à vapeur, ne peignit, au lieu de «la Lettre», du «Clavecin», etc., cette scène qui pourrait s’appeler : «Devant le téléphone», et où naîtrait si spontanément sur les lèvres de l’écouteuse un sourire d’autant plus vrai qu’il sait n’être pas vu. (V, 85)

 

Raphaël (bis) : [Chérubins]

 5 108 Raphaël Chérubins

*[Wagner] jetant sur ses ouvrages le regard à la fois d’un étranger et d’un père, trouvant à celui-ci la pureté de Raphaël, à cet autre la simplicité de l’Évangile, (V, 108)

 

Mantegna (septies) : le Martyre de Saint-Sébastien

 5 113 (7) Mantegna Le Martyre de Saint Sébastien

*[Albertine au Héros :] Ce que vous êtes gentil! Si je deviens jamais intelligente, ce sera grâce à vous. — Pourquoi, dans une belle journée, détacher ses yeux du Trocadéro dont les tours en cou de girafe font penser à la Chartreuse de Pavie ? — Il m’a rappelé aussi, dominant comme cela sur son tertre, une reproduction de Mantegna que vous avez, je crois que c’est Saint-Sébastien, où il y a au fond une ville en amphithéâtre et où on jurerait qu’il y a le Trocadéro. — Vous voyez bien! Mais comment avez-vous vu la reproduction de Mantegna ? Vous êtes renversante ?» (V, 113)

[« Les sorties de jour de Proust avaient lieu une ou deux fois l’an. Nous en fîmes une ensemble. C’était pour aller voir les Gustave Moreau chez Mme Ayen et ensuite, au Louvre, le Saint Sébastien de Mantegna et Le Bain turc d’Ingres. » Jean Cocteau]

 

Barbedienne (bis) : Bronze (Le Chasseur et son Chien)

 5 119 Barbedienne Bronze Chasseur et son chien

*Je dois ajouter qu’Albertine y admirait beaucoup chez moi un grand bronze de Barbedienne, qu’avec beaucoup de raison Bloch trouvait fort laid. Il en avait peut-être moins de s’étonner que je l’eusse gardé. Je n’avais jamais cherché comme lui à faire des ameublements artistiques, à composer des pièces, j’étais trop paresseux pour cela, trop indifférent à ce que j’avais l’habitude d’avoir sous les yeux. Puisque mon goût ne s’en souciait pas, j’avais le droit de ne pas nuancer mon intérieur. J’aurais peut-être pu malgré cela ôter le bronze. Mais les choses laides et cossues sont fort utiles, car elles ont auprès des personnes qui ne nous comprennent pas, qui n’ont pas notre goût et dont nous pouvons être amoureux, un prestige que n’aurait pas une belle chose qui ne révèle pas sa beauté. (V, 119)

 

Ver Meer (decies, undecies) : Vue de Delft (bis) + Le petit pan de mur jaune (détail)

 5 126 (1) Vermeer Vue de Delft (bis)

5 126 (2)-127 Vermeer (decies) petit pan de mur jaune

*Il [Bergotte] mourut dans les circonstances suivantes : Une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. «C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune.» Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. «Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition.»

Il se répétait : «Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune.» Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : «C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien.» Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n’apportent la preuve que l’âme subsiste. Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure; il n’y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste cultivé à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. (V, 126-127)

 

Tissot, James, peintre français (1836-1902) : Balcon du Cercle de la rue Royale

5 136 (1) Tissot Balcon du Cercle de la rue Royale

*cher Charles Swann, que j’ai connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez». Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtes entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann. (V, 136)

 

Boucher (quinquies) : Tapisserie rococo

 5 136 (2) Boucher, François Tapisserie rococo

*je voulais lui [Swann] poser sur les sujets les plus disparates : sur Ver Meer, sur M. de Mouchy, sur lui-même, sur une tapisserie de Boucher, sur Combray, questions sans doute peu pressantes puisque je les avais remises de jour en jour, mais qui me semblaient capitales depuis que, ses lèvres s’étant scellées, la réponse ne viendrait plus. (V, 136)

 

Otto, photographe place de la Madeleine à Paris : [Marcel Proust se détendant sur un canapé fleuri]

 5 138 Otto Marcel Proust se détendant sur un canapé fleuri

*comme les photographies «retouchées» qu’Odette avait fait faire chez Otto, où, élégante, elle était en grande robe princesse et ondulée par Lenthéric, (V, 138)

 

Praxitèle, sculpteur grec (—400-—326) : [l’Éphèbe de Marathon]

 5 139 Praxitèle L'Ephèbe de Marathon

*M. de Charlus lui-même ne l’eût pas compris, lui qui confondait sa manie avec l’amitié, qui ne lui ressemble en rien, et les athlètes de Praxitèle avec de dociles boxeurs. (V, 139)

 

Greco, El (bis) : le Grand Inquisiteur

 5 140 Greco Grand Inquisiteur

*Faisant semblant de ne pas voir le louche individu qui lui avait emboîté le pas (quand le baron se hasardait sur les boulevards, ou traversait la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, ces suiveurs se comptaient par douzaines qui, dans l’espoir d’avoir une thune, ne le lâchaient pas) et de peur que l’autre ne s’enhardît à lui parler, le baron baissait dévotement ses cils noircis qui, contrastant avec ses joues poudrerizées, le faisaient ressembler à un grand inquisiteur peint par le Greco. (V, 140)

 

Bronzino, Agnolo di Cosimo di Mariano, dit, peintre maniériste italien (1503-1572) : Portrait de jeune homme en San Sebastian

 5 148 Bronzino Portrait de Jeune homme en San Sebastian

*[Charlus sur Morel au Héros :] «Il est extraordinaire, ajoutait-il. Partout les putains les plus en vue n’ont d’yeux que pour lui. On le remarque partout, aussi bien dans le métro qu’au théâtre. C’en est embêtant! Je ne peux pas aller avec lui au restaurant sans que le garçon lui apporte les billets doux d’au moins trois femmes. Et toujours des jolies encore. Du reste, ça n’est pas extraordinaire. Je le regardais hier, je le comprends, il est devenu d’une beauté, il a l’air d’une espèce de Bronzino, il est vraiment admirable.» (V, 148)

 

Sodoma, Giovanni Antonio Bazzi, dit le, peintre italien de la haute Renaissance (vers 1477-1549) : [Descente de la Croix (détail)]

 5 151 Sodoma le, Descente de la croix (détail)

*Quant au vice de M. de Charlus, il ne l’avait partagé à aucun degré, mais y avait trouvé plutôt un élément de couleur dans le personnage, le fas et nefas, pour un artiste, consistant non dans des exemples moraux, mais dans des souvenirs de Platon ou du Sodoma. (V, 151)

 

Michel-Ange (quinquies) : Voûte de la Chapelle Sixtine

5 174 Michel-Ange Voûte de la Chapelle Sixtine

*Ce Vinteuil, que j’avais connu si timide et si triste, avait, quand il fallait choisir un timbre, lui en unir un autre, des audaces, et, dans tout le sens du mot, un bonheur sur lequel l’audition d’une œuvre de lui ne laissait aucun doute. La joie que lui avaient causée telles sonorités, les forces accrues qu’elle lui avait données pour en découvrir d’autres, menaient encore l’auditeur de trouvaille en trouvaille, ou plutôt c’était le créateur qui le conduisait lui-même, puisant, dans les couleurs qu’il venait de trouver, une joie éperdue qui lui donnait la puissance de découvrir, de se jeter sur celles qu’elles semblaient appeler, ravi, tressaillant comme au choc d’une étincelle, quand le sublime naissait de lui-même de la rencontre des cuivres, haletant, grisé, affolé, vertigineux, tandis qu’il peignait sa grande fresque musicale, comme Michel-Ange attaché à son échelle et lançant, la tête en bas, de tumultueux coups de brosse au plafond de la chapelle Sixtine. (V, 174)

 

Bellini (quinquies) : Ange au théorbe (détail Madone)

 5 178 (1) Bellini Ange au théorbe (détail Madonne...)

*c’était une joie ineffable qui semblait venir du Paradis, une joie aussi différente de celle de la Sonate que, d’un ange doux et grave de Bellini, jouant du théorbe, pourrait être, vêtu d’une robe écarlate, quelque archange de Mantegna sonnant dans un buccin. (V, 178)

 

Mantegna (octies) : Anges au buccin (détail Assomption)

 5 178 (8) Mantegna Anges au buccin (Détail Assomption)

*c’était une joie ineffable qui semblait venir du Paradis, une joie aussi différente de celle de la Sonate que, d’un ange doux et grave de Bellini, jouant du théorbe, pourrait être, vêtu d’une robe écarlate, quelque archange de Mantegna sonnant dans un buccin. (V, 178)

 

Couture, Thomas, peintre d’histoire français (1815-1879) : [les Romains de la décadence]

5 197 (1) Couture Les Romains de la décadence

*[Charlus au Héros :] «Venez, reprit-il, n’est-ce pas, voilà le moment agréable des fêtes, le moment où tous les invités sont partis, l’heure de Doña Sol; espérons que celle-ci finira moins tristement. Malheureusement vous êtes pressé, pressé probablement d’aller faire des choses que vous feriez mieux de ne pas faire. Tout le monde est toujours pressé, et on part au moment où on devrait arriver. Nous sommes là comme les philosophes de Couture, ce serait le moment de récapituler la soirée, de faire ce qu’on appelle, en style militaire, la critique des opérations. (V, 197)

 

Rousseau, Théodore, peintre français, co-fondateur de l’École de Barbizon (1812-1867) : [les Chênes d’Apremont]

 5 197 (2) Rousseau Les Chênes d'Apremont

*Brichot, mon cher, s’écria le baron [Charlus] en secouant violemment l’universitaire par le bras, c’était sublime. Seul le jeune Charlie gardait une immobilité de pierre, on ne le voyait même pas respirer, il avait l’air d’être comme ces choses du monde inanimé dont parle Théodore Rousseau, qui font penser mais ne pensent pas. (V, 197)

 

Monet (quater) : [Terrasse à Sainte-Adresse]

5 211 Monet Terrasse à Sainte-Adresse

*[Charlus au Héros :] j’avoue que ce cas, et j’en connais bien d’autres, si ouvert que je tâche de garder mon esprit à toutes les hardiesses, m’embarrasse. Je suis bien vieux jeu, mais je ne comprends pas, dit-il du ton d’un vieux gallican parlant de certaines formes d’ultramontanisme, d’un royaliste libéral parlant de l’Action Française ou d’un disciple de Claude Monet des cubistes. Je ne blâme pas ces novateurs, je les envie plutôt, je cherche à les comprendre, mais je n’y arrive pas. (V, 211)

 

Phidias (ter) : Gravure du Jupiter Olympien (statue disparue) (bis)

 5 225 Phidias Gravure du Jupiter Olympien (disparu) (bis)

*«Et quelle potinière, reprit Brichot, à nourrir tous les appendices des Causeries du Lundi, que la conversation de cet apôtre! Songez que j’ai appris par lui que le traité d’éthique où j’ai toujours révéré la plus fastueuse construction morale de notre époque avait été inspiré à notre vénérable collègue X… par un jeune porteur de dépêches. N’hésitons pas à reconnaître que mon éminent ami a négligé de nous livrer le nom de cet éphèbe au cours de ses démonstrations. Il a témoigné en cela de plus de respect humain ou, si vous aimez mieux, de moins de gratitude que Phidias qui inscrivit le nom de l’athlète qu’il aimait sur l’anneau de son Jupiter Olympien. (V, 225)

 

Latour, Maurice Quentin de, portraitiste français (1704-1788) : [Portrait de Marie Fel]

 XIR221187

*Chacun de ses [Albertine] traits n’était plus en rapport qu’avec un autre de ses traits. Son nez, sa bouche, ses yeux formaient une harmonie parfaite, isolée du reste; elle avait l’air d’un pastel et de ne pas plus avoir entendu ce qu’on venait de dire que si on l’avait dit devant un portrait de Latour. (V, 240)

 

Roettiers, Joseph, orfèvre français (1707-1784) [Pot à oille + Surtout de table]

 5 253-254 Roettiers (1) Pot à oille

5 253-254 Roettiers (2) Surtout de table

*la vieille argenterie — ayant été fondue par deux fois, au moment des traités d’Utrecht, quand le Roi lui-même, imité en cela par les grands seigneurs, donna sa vaisselle, et en 1789 — est rarissime. D’autre part, les orfèvres modernes ont eu beau reproduire toute cette argenterie d’après les dessins du Pont-aux-Choux, Elstir trouvait ce vieux neuf indigne d’entrer dans la demeure d’une femme de goût, fût-ce une demeure flottante. Je savais qu’Albertine avait lu la description des merveilles que Roettiers avait faites pour Mme du Barry. Elle mourait d’envie, s’il en existait encore quelques pièces, de les voir, moi de les lui donner. Elle avait même commencé de jolies collections, qu’elle installait avec un goût charmant dans une vitrine et que je ne pouvais regarder sans attendrissement et sans crainte, car l’art avec lequel elle les disposait était celui fait de patience, d’ingéniosité, de nostalgie, de besoin d’oublier, auquel se livrent les captifs. (V, 253-254)

 

Carpaccio (decies) : [Vénitienne]

5 254 (1) Carpaccio Vénitienne

*Ces robes de Fortuny, dont j’avais vu l’une sur Mme de Guermantes, c’était celles dont Elstir, quand il nous parlait des vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et du Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc, et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection. (V, 254)

 

Titien, Le (sexies) : [Portrait d’une femme du monde]

5 254 (3) Titien Portrait d'une femme du monde

*Ces robes de Fortuny, dont j’avais vu l’une sur Mme de Guermantes, c’était celles dont Elstir, quand il nous parlait des vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et du Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc, et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection. (V, 254)

 

Velasquez (quinquies) : [Infante Marie-Thérèse]

5 256 Velasquez Infante Marie-Thérèse

*Pendant qu’elle jouait, de la multiple chevelure d’Albertine je ne pouvais voir qu’une coque de cheveux noirs en forme de cœur, appliquée au long de l’oreille comme le nœud d’une infante de Velasquez. (V, 256)

 

Ver Meer (duodecies) : [L’Allégorie de la foi]

 5 259-260 Vermeer (undecies)L'Allégorie de la foi

*[Le Héros à Albertine :] Vous m’avez dit que vous aviez vu certains tableaux de Ver Meer, vous vous rendez bien compte que ce sont les fragments d’un même monde, que c’est toujours, quelque génie avec lequel ils soient recréés, la même table, le même tapis, la même femme, la même nouvelle et unique beauté, énigme à cette époque où rien ne lui ressemble ni ne l’explique, si on ne cherche pas à l’apparenter par les sujets, mais à dégager l’impression particulière que la couleur produit. (V, 259-260)

 

Carpaccio (undecies) : les [deux] courtisanes

 5 260 (1) Carpaccio Les deux courtisanes

*Grouchenka, Nastasia, figures aussi originales, aussi mystérieuses, non pas seulement que les courtisanes de Carpaccio mais que la Bethsabée de Rembrandt. (V, 260)

 

Rembrandt (quinquies) : Bethsabée au bain tenant la lettre de David

 5 260 (2) Rembrandt (quater) Bethsabée au bain tenant la lettre de David

*Grouchenka, Nastasia, figures aussi originales, aussi mystérieuses, non pas seulement que les courtisanes de Carpaccio mais que la Bethsabée de Rembrandt. (V, 260)

 

Luini (bis) : [Sourire de femme]

 5 264 (1) Luini Sourire de femme

*Mais non, Albertine n’était nullement pour moi une œuvre d’art. Je savais ce que c’était qu’admirer une femme d’une façon artistique, j’avais connu Swann. De moi-même, d’ailleurs, j’étais, de n’importe quelle femme qu’il s’agît, incapable de le faire, n’ayant aucune espèce d’esprit d’observation extérieure, ne sachant jamais ce qu’était ce que je voyais, et j’étais émerveillé quand Swann ajoutait rétrospectivement une dignité artistique — en la comparant, comme il se plaisait à le faire galamment devant elle-même, à quelque portrait de Luini; en retrouvant, dans sa toilette, la robe ou les bijoux d’un tableau de Giorgione (V, 264)

 

Giorgione (ter) : [Portrait d’une jeune femme]

 5 264 (2) Giorgione Portrait d'une jeune femme

*Mais non, Albertine n’était nullement pour moi une œuvre d’art. Je savais ce que c’était qu’admirer une femme d’une façon artistique, j’avais connu Swann. De moi-même, d’ailleurs, j’étais, de n’importe quelle femme qu’il s’agît, incapable de le faire, n’ayant aucune espèce d’esprit d’observation extérieure, ne sachant jamais ce qu’était ce que je voyais, et j’étais émerveillé quand Swann ajoutait rétrospectivement une dignité artistique — en la comparant, comme il se plaisait à le faire galamment devant elle-même, à quelque portrait de Luini; en retrouvant, dans sa toilette, la robe ou les bijoux d’un tableau de Giorgione (V, 264)

 

Titien, Le (septies) : [Danaé]

 5 272 (1) Titien (sexies) Danaé

*Si je n’avais jamais vu Venise, j’en rêvais sans cesse, depuis ces vacances de Pâques qu’encore enfant j’avais dû y passer, et plus anciennement encore, par les gravures de Titien et les photographies de Giotto que Swann m’avait jadis données à Combray. (V, 272)

 

Giotto (quindecies) : [l’Ascension, l’Arena]

 5 272 (2) Giotto L'Ascension

*Si je n’avais jamais vu Venise, j’en rêvais sans cesse, depuis ces vacances de Pâques qu’encore enfant j’avais dû y passer, et plus anciennement encore, par les gravures de Titien et les photographies de Giotto que Swann m’avait jadis données à Combray. (V, 272)

 

Tiepolo, Giambattista, peintre rococo italien (1696-1770) : « le rose »

 5 272 Tiepolo (Le rose)

*La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierres, comme les reliures de la Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du Grand Canal. Et les manches étaient doublées d’un rose cerise, qui est si particulièrement vénitien qu’on l’appelle rose Tiepolo. (V, 272)

 

 

 

 

 

 

2 comments to “Œuvres d’art V – La Prisonnière”

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  1. Bonsoir,
    de passage à Paris,, je cherchais hier rue Royale et place de la concorde l’adresse exacte du fameux « cercle de la rue royale » de Tissot sans parvenir à localiser l’endroit exact d’où est prise la vue : à l’étage? coté concorde, coté Rue Royale?….
    merci de votre réponse si jamais vous l’avez…

    • Une recherche internet révèle que le décor est le balcon du pavillon Gabriel surplombant la la place de la Concorde, actuel hôtel Crillon, ancien hôtel d’Aumont construit sur la rue Royale par l’architecte Louis-François Trouard.

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