Œuvres d’art III — Le Côté de Guermantes

Le Côté de Guermantes

 

Boucher (bis) : Médaillon de tapisserie

3 5 Boucher, François, médaillon de tapisserie

*Quant aux tapisseries, elles étaient de Boucher, achetées au XIXe siècle par un Guermantes amateur (III, 5)

 

Whistler (quinquies) : Golfe d’Opale

3 14 Whistler Golfe d'opale

*comme Elstir, quand la baie de Balbec ayant perdu son mystère, étant devenue pour moi une partie quelconque interchangeable avec toute autre des quantités d’eau salée qu’il y a sur le globe, lui avait tout d’un coup rendu une individualité en me disant que c’était le golfe d’opale de Whistler dans ses harmonies bleu argent (III, 14)

 

Rembrandt (quater) : [Le Changeur]

 3 63 Rembrandt Le Changeur

*[À Doncières] Dans un petit magasin de bric-à-brac, une bougie à demi consumée, en projetant sa lueur rouge sur une gravure, la transformait en sanguine, pendant que, luttant contre l’ombre, la clarté de la grosse lampe basanait un morceau de cuir, niellait un poignard de paillettes étincelantes, sur des tableaux qui n’étaient que de mauvaises copies déposait une dorure précieuse comme la patine du passé ou le vernis d’un maître, et faisait enfin de ce taudis où il n’y avait que du toc et des croûtes, un inestimable Rembrandt. (III, 63)

 

Breughel, Pieter, dit le Vieux, peintre flamand (1525-1569) : [Dénombrement devant Bethléem]

 3 64 Breughel Dénombrement devant Béthléem

*[À Doncières] je regagnais la grand’rue et sautais dans le petit tramway où de la plate-forme un officier qui semblait ne pas les voir répondait aux saluts des soldats balourds qui passaient sur le trottoir, la face peinturlurée par le froid; et elle faisait penser, dans cette cité que le brusque saut de l’automne dans ce commencement d’hiver semblait avoir entraînée plus avant dans le nord, à la face rubiconde que Breughel donne à ses paysans joyeux, ripailleurs et gelés. (III, 64)

 

Giotto (quaterdecies) : L’Envie (bis)

 3 99 Giotto L'Envie

*on dort déshabillé. Telle, les yeux aveugles, les lèvres scellées, les jambes liées, le corps nu, la figure du sommeil que projetait mon sommeil lui-même avait l’air de ces grandes figures allégoriques où Giotto a représenté l’Envie avec un serpent dans la bouche, et que Swann m’avait données. (III, 99)

 

Watteau (ter) : [L’Indifférent]

3 121 Watteau L'Indifférent

*[Saint-Loup vu par le Héros] un jeune homme en toque de velours noir, en jupe hortensia, les joues crayonnées de rouge comme une page d’album de Watteau (III, 121)

 

Decamps, Alexandre Gabriel, peintre français (1803-1860) : [Christ au prétoire]

3 131 Decamps Christ au prétoire (Un juif de...)

*Bloch n’ayant pas été assoupli par la gymnastique du «Faubourg», ni ennobli par un croisement avec l’Angleterre ou l’Espagne, restait, pour un amateur d’exotisme, aussi étrange et savoureux à regarder, malgré son costume européen, qu’un Juif de Decamps. (III, 131)

 

Coysevox, Antoine, sculpteur français (1640-1730) : [Vénus]

3 136 Coysevox Vénus

*la Marie-Antoinette du quai [Alix, marquise du quai Malaquais]. Celle-ci cherchant, en faisant le moins de mouvements possible, à garder dans sa vieillesse cette ligne de déesse de Coysevox qui avait, il y a bien des années, charmé la jeunesse élégante, et que de faux hommes de lettres célébraient maintenant dans des bouts rimés — ayant pris d’ailleurs l’habitude de la raideur hautaine et compensatrice, commune à toutes les personnes qu’une disgrâce particulière oblige à faire perpétuellement des avances — abaissa légèrement la tête avec une majesté glaciale et la tournant d’un autre côté ne s’occupa pas plus de moi que si je n’eusse pas existé. (III, 136)

 

Pisanello (bis) : [Portrait d’une princesse d’Este]

 3 147 (1) Pisanello Portrait d'une princesse d'Este

*— Ces fleurs sont d’un rose vraiment céleste, dit Legrandin [à Mme de Villeparisis], je veux dire couleur de ciel rose. Car il y a un rose ciel comme il y a un bleu ciel. Mais, murmura-t-il pour tâcher de n’être entendu que de la marquise, je crois que je penche encore pour le soyeux, pour l’incarnat vivant de la copie que vous en faites. Ah! vous laissez bien loin derrière vous Pisanello et Van Huysum, leur herbier minutieux et mort. (III, 147)

 

Huysum, Jan van, peintre néerlandais (1682-1749) : [Bouquet de fleurs dans un vase]

 3 147 (2) Huysum Bouquet de fleurs dans un vase

*— Ces fleurs sont d’un rose vraiment céleste, dit Legrandin [à Mme de Villeparisis], je veux dire couleur de ciel rose. Car il y a un rose ciel comme il y a un bleu ciel. Mais, murmura-t-il pour tâcher de n’être entendu que de la marquise, je crois que je penche encore pour le soyeux, pour l’incarnat vivant de la copie que vous en faites. Ah! vous laissez bien loin derrière vous Pisanello et Van Huysum, leur herbier minutieux et mort. (III, 147)

 

Hébert, Ernest, peintre italianisant français (1817-1901) : Vierge

 3 154 (1) Hébert Vierge

*«Une autre de mes grandes admirations, lui dis-je, c’est Elstir. Il paraît que la duchesse de Guermantes en a de merveilleux, notamment cette admirable botte de radis que j’ai aperçue à l’Exposition et que j’aimerais tant revoir; quel chef-d’œuvre que ce tableau!» Et en effet, si j’avais été un homme en vue, et qu’on m’eût demandé le morceau de peinture que je préférais, j’aurais cité cette botte de radis.

— Un chef-d’œuvre ? s’écria M. de Norpois avec un air d’étonnement et de blâme. Ce n’a même pas la prétention d’être un tableau, mais une simple esquisse (il avait raison). Si vous appelez chef-d’œuvre cette vive pochade, que direz-vous de la «Vierge» d’Hébert ou de Dagnan-Bouveret ? (III, 154)

 

Dagnan-Bouveret, Pascal, peintre français (1852-1929) : Vierge

 3 154 (2) Dagnan-Bouveret Vierge

*«Une autre de mes grandes admirations, lui dis-je, c’est Elstir. Il paraît que la duchesse de Guermantes en a de merveilleux, notamment cette admirable botte de radis que j’ai aperçue à l’Exposition et que j’aimerais tant revoir; quel chef-d’œuvre que ce tableau!» Et en effet, si j’avais été un homme en vue, et qu’on m’eût demandé le morceau de peinture que je préférais, j’aurais cité cette botte de radis.

— Un chef-d’œuvre ? s’écria M. de Norpois avec un air d’étonnement et de blâme. Ce n’a même pas la prétention d’être un tableau, mais une simple esquisse (il avait raison). Si vous appelez chef-d’œuvre cette vive pochade, que direz-vous de la «Vierge» d’Hébert ou de Dagnan-Bouveret ? (III, 154)

 

Fantin-Latour, Henri, peintre réaliste et intimiste (1836-1904) : [Pivoines blanches, roses et narcisses]

3 191 Fantin-Latour Pivoines blanches, roses et narcisses

*— Bien des mains de jeunes femmes seraient incapables de faire ce que j’ai vu là, dit le prince [de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen] en montrant les aquarelles commencées de Mme de Villeparisis.

Et il lui demanda si elle avait vu les fleurs de Fantin-Latour qui venaient d’être exposées.

— Elles sont de premier ordre et, comme on dit aujourd’hui, d’un beau peintre, d’un des maîtres de la palette, déclara M. de Norpois; je trouve cependant qu’elles ne peuvent pas soutenir la comparaison avec celles de Mme de Villeparisis où je reconnais mieux le coloris de la fleur. (III, 191)

 

Phidias (bis) : Gravure du Jupiter Olympien (statue disparue)

*Au moment où je lui dis au revoir, il [le duc de Guermantes] se leva poliment de son siège et je sentis la masse inerte de trente millions que la vieille éducation française faisait mouvoir, soulevait, et qui se tenait debout devant moi. Il me semblait voir cette statue de Jupiter Olympien que Phidias, dit-on, avait fondue tout en or. (III, 198)

3 198 Phidias Gravure du Jupiter Olympien (disparu)

 

Fromentin, Eugène, peintre et écrivain français (1820-1876) : [Égyptiennes devant la porte d’une habitation]

3 228 (1) Fromentin Egyptiennes devant la porte d'une habitation

*j’admirai moins Bergotte dont la limpidité me parut de l’insuffisance. Il y eut un temps où on reconnaissait bien les choses quand c’était Fromentin qui les peignait et où on ne les reconnaissait plus quand c’était Renoir. (III, 228)

 

Renoir, Auguste, peintre impressionniste français (1841-1919) : [Lise à l’ombrelle, les Grands boulevards (bis), la Yole (ter), la Vague (quater)]

3 228 (1) Renoir Lise à l'ombrelle

3 228 (2) Renoir Les grands boulevards

3 228 (3) Renoir La Yole (eau)

3 228 (4) Renoir La vague (ciel)

*j’admirai moins Bergotte dont la limpidité me parut de l’insuffisance. Il y eut un temps où on reconnaissait bien les choses quand c’était Fromentin qui les peignait et où on ne les reconnaissait plus quand c’était Renoir.

Les gens de goût nous disent aujourd’hui que Renoir est un grand peintre du XVIIIe siècle. Mais en disant cela ils oublient le Temps et qu’il en a fallu beaucoup, même en plein XIXe, pour que Renoir fût salué grand artiste. Pour réussir à être ainsi reconnus, le peintre original, l’artiste original procèdent à la façon des oculistes. Le traitement par leur peinture, par leur prose, n’est pas toujours agréable. Quand il est terminé, le praticien nous dit : Maintenant regardez. Et voici que le monde (qui n’a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l’ancien, mais parfaitement clair. Des femmes passent dans la rue, différentes de celles d’autrefois, puisque ce sont des Renoir, ces Renoir où nous nous refusions jadis à voir des femmes. Les voitures aussi sont des Renoir, et l’eau, et le ciel (III, 228)

 

[Prud’hon, Pierre-Paul, peintre français (1758-1823)] : la Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime

 3 252 Prud'hon La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime

*En ce moment, tenant au-dessus d’Albertine et de moi la lampe allumée qui ne laissait dans l’ombre aucune des dépressions encore visibles que le corps de la jeune fille avait creusées dans le couvre-pieds, Françoise avait l’air de la «Justice éclairant le Crime». La figure d’Albertine ne perdait pas à cet éclairage. (III, 252)

 

Watteau (quater) : [l’Été]

3 253 Watteau, Antoine L'Eté

*la vieille duchesse de Mortemart, née Guermantes (il est impossible de comprendre pourquoi dès qu’il s’agit d’une duchesse on dit presque toujours : «la vieille duchesse de» ou tout au contraire, d’un air fin et Watteau, si elle est jeune, la «petite duchesse de» (III, 253)

 

Meulen, Adam François van der, peintre bruxellois (1632-1690) : [l’Armée française à Lobith]

3 270 Meulen van der L'Armée française à Lobith

*les nuages s’accumulent contre le ciel bleu dans le style de Van der Meulen, après s’être ainsi élevé en dehors de la nature, on apprenait que là où elle recommence, au bout du grand canal, les villages qu’on ne peut distinguer, à l’horizon éblouissant comme la mer, s’appellent Fleurus ou Nimègue. (III, 270)

 

Gallé (bis) : [Marbrures et superpositions]

3 275 Gallé Marbrures et superpositions

*Bientôt l’hiver; au coin de la fenêtre, comme sur un verre de Gallé, une veine de neige durcie; et, même aux Champs-Élysées, au lieu des jeunes filles qu’on attend, rien que les moineaux tout seuls. (III, 275)

 

Ingres, Jean Auguste Dominique, peintre néoclassique français (1780-1867) : [La Grande Odalisque]

 3 294 (1) Ingres La Grande Odalisque

*les plus vieux auraient pu se dire qu’au cours de leur vie ils avaient vu, au fur et à mesure que les années les en éloignaient, la distance infranchissable entre ce qu’ils jugeaient un chef-d’œuvre d’Ingres et ce qu’ils croyaient devoir rester à jamais une horreur (par exemple l’Olympia de Manet) diminuer jusqu’à ce que les deux toiles eussent l’air jumelles. (III, 294)

 

Chardin (bis) : [La Raie]

 3 294 (3) Chardin La Raie

*Les gens qui détestaient ces «horreurs» s’étonnaient qu’Elstir admirât Chardin, Perroneau, tant de peintres qu’eux, les gens du monde, aimaient. Ils ne se rendaient pas compte qu’Elstir avait pour son compte refait devant le réel (avec l’indice particulier de son goût pour certaines recherches) le même effort qu’un Chardin ou un Perroneau, et qu’en conséquence, quand il cessait de travailler pour lui-même, il admirait en eux des tentatives du même genre, des sortes de fragments anticipés d’œuvres de lui. Mais les gens du monde n’ajoutaient pas par la pensée à l’œuvre d’Elstir cette perspective du Temps qui leur permettait d’aimer ou tout au moins de regarder sans gêne la peinture de Chardin. (III, 294)

 

Manet (bis) : Olympia

3 294 (2) Manet Olympia

*les plus vieux auraient pu se dire qu’au cours de leur vie ils avaient vu, au fur et à mesure que les années les en éloignaient, la distance infranchissable entre ce qu’ils jugeaient un chef-d’œuvre d’Ingres et ce qu’ils croyaient devoir rester à jamais une horreur (par exemple l’Olympia de Manet) diminuer jusqu’à ce que les deux toiles eussent l’air jumelles. (III, 294)

 

Perroneau, Jean-Baptiste, peintre français (1715-1783) : [Autoportrait]

 3 294 (4) Perroneau Autoportrait

*Elstir tâchait d’arracher à ce qu’il venait de sentir ce qu’il savait, son effort avait souvent été de dissoudre cet agrégat de raisonnements que nous appelons vision.

Les gens qui détestaient ces «horreurs» s’étonnaient qu’Elstir admirât Chardin, Perroneau, tant de peintres qu’eux, les gens du monde, aimaient. Ils ne se rendaient pas compte qu’Elstir avait pour son compte refait devant le réel (avec l’indice particulier de son goût pour certaines recherches) le même effort qu’un Chardin ou un Perroneau, et qu’en conséquence, quand il cessait de travailler pour lui-même, il admirait en eux des tentatives du même genre, des sortes de fragments anticipés d’œuvres de lui. (III, 294)

 

Carpaccio (septies) : l’Arrivée des ambassadeurs (détail)

 3 295 Carpaccio L'Arrivée des ambassadeurs (détail)

*Je fus émus de retrouver dans deux tableaux [d’Elstir] (plus réalistes, ceux-là, et d’une manière antérieure) un même monsieur, une fois en frac dans son salon, une autre fois en veston et en chapeau haut de forme dans une fête populaire au bord de l’eau où il n’avait évidemment que faire, et qui prouvait que pour Elstir il n’était pas seulement un modèle habituel, mais un ami, peut-être un protecteur, qu’il aimait, comme autrefois Carpaccio tels seigneurs notoires — et parfaitement ressemblants — de Venise, à faire figurer dans ses peintures (III, 295)

 

Inconnu, sculpteur grec de l’époque hellénistique (autour du IIe siècle avant notre ère) : la Vénus de Milo

 3 335 (1) Inconnu Vénus de Milo

*car le duc avait le goût des femmes grandes, à la fois majestueuses et désinvoltes, d’un genre intermédiaire entre la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace (III, 335)

 

Inconnu, sculpteur grec (bis) : la Victoire de Samothrace (bis)

3 335 (2) Inconnu La Victoire de Samothrace 

*car le duc avait le goût des femmes grandes, à la fois majestueuses et désinvoltes, d’un genre intermédiaire entre la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace (III, 335)

 

Manet (ter) : [Au Café]

 3 350 (1) Manet [Au Café]

*En réalité, elle détestait la peinture d’Elstir, mais trouvait d’une qualité unique tout ce qui était chez elle. Je demandai à M. de Guermantes s’il savait le nom du monsieur qui figurait en chapeau haut de forme dans le tableau populaire, et que j’avais reconnu pour le même dont les Guermantes possédaient tout à côté le portrait d’apparat, datant à peu près de cette même période où la personnalité d’Elstir n’était pas encore complètement dégagée et s’inspirait un peu de Manet. (III, 350)

 

Ingres (bis) : la Source

 3 350 (2) Ingres La Source

*il n’y a pas lieu de se mettre autant martel en tête pour creuser la peinture de M. Elstir que s’il s’agissait de la Source d’Ingres ou des Enfants d’Édouard de Paul Delaroche. (III, 350)

 

Delaroche, Paul, peintre français (1797-1856) : les Enfants d’Édouard

 3 350 (3) Delaroche Les Enfants d'Edouard

*il n’y a pas lieu de se mettre autant martel en tête pour creuser la peinture de M. Elstir que s’il s’agissait de la Source d’Ingres ou des Enfants d’Édouard de Paul Delaroche. (III, 350)

 

[Manet (quater) :] Une botte d’asperges (attribuée à Elstir)

 3 350 (4) [Manet] Une botte d'asperges, 1880

*Swann avait le toupet de vouloir nous faire acheter une Botte d’Asperges. Elles sont même restées ici quelques jours. Il n’y avait que cela dans le tableau, une botte d’asperges précisément semblables à celles que vous êtes en train d’avaler. Mais moi je me suis refusé à avaler les asperges de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs une botte d’asperges! Un louis, voilà ce que ça vaut, même en primeurs! Je l’ai trouvée roide. Dès qu’à ces choses-là il ajoute des personnages, cela a un côté canaille, pessimiste, qui me déplaît. Je suis étonné de voir un esprit fin, un cerveau distingué comme vous, aimer cela.» (3, 350)

 

Vibert, Jehan Georges, peintre académique français (1840-1902) : [la Diète]

3 351 Vibert La Diète 

*— Oriane, dans ce genre-là je préfère mille fois la petite étude de M. Vibert que nous avons vue à l’Exposition des aquarellistes. Ce n’est rien si vous voulez, cela tiendrait dans le creux de la main, mais il y a de l’esprit jusqu’au bout des ongles : ce missionnaire décharné, sale, devant ce prélat douillet qui fait jouer son petit chien, c’est tout un petit poème de finesse et même de profondeur. (III, 351)

 

Wedgwood, Josiah, céramiste britannique (1730-1795) [Vase]

3 362 Wedgwood Vase 

— Les Iéna ont le même fauteuil avec incrustations de Wedgwood, il est beau, mais j’aime mieux le mien, dit la duchesse du même air d’impartialité que si elle n’avait possédé aucun de ces deux meubles; je reconnais du reste qu’ils ont des choses merveilleuses que je n’ai pas. (III, 363)

 

Moreau (quater) : le Jeune homme et la mort

 3 364 Moreau Le Jeune homme et la mort

*[La duchesse de Guermantes à la princesse de Parme :] Le fils [Iéna] est même très agréable… Ce que je vais dire n’est pas très convenable, ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit où on voudrait dormir — sans lui! Ce qui est encore moins convenable, c’est que j’ai été le voir une fois pendant qu’il était malade et couché. À côté de lui, sur le rebord du lit, il y avait sculptée une longue Sirène allongée, ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des espèces de lotus. Je vous assure, ajouta Mme de Guermantes, — en ralentissant son débit pour mettre encore mieux en relief les mots qu’elle avait l’air de modeler avec la moue de ses belles lèvres, le fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la princesse un regard doux, fixe et profond, — qu’avec les palmettes et la couronne d’or qui était à côté, c’était émouvant; c’était tout à fait l’arrangement du Jeune Homme et la Mort de Gustave Moreau (Votre Altesse connaît sûrement ce chef-d’œuvre). La princesse de Parme, qui ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de tête et sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau. (III, 364)

 

Manet (quinquies) : Olympia (bis)

 3 294 (2) Manet Olympia

*l’autre jour j’ai été avec la grande-duchesse au Louvre, nous avons passé devant l’Olympia de Manet. Maintenant personne ne s’en étonne plus. Ç’a l’air d’une chose d’Ingres! Et pourtant Dieu sait ce que j’ai eu à rompre de lances pour ce tableau où je n’aime pas tout, mais qui est sûrement de quelqu’un. Sa place n’est peut-être pas tout à fait au Louvre. (III, 366)

 

Manet (sexies) : [Nana]

 3 366 (2) Manet Nana

*— Elle va bien, la grande-duchesse ? demanda la princesse de Parme à qui la tante du tsar était infiniment plus familière que le modèle de Manet. (III, 366)

 

Hals (bis) : Portrait des Régentes (bis)

 3 367 (1) Hals (bis) Régentes de l'hospice

*[La duchesse de Guermantes :] Quoique Elstir ait fait un beau portrait de moi. Ah! vous ne le connaissez pas ? Ce n’est pas ressemblant mais c’est curieux. Il est intéressant pendant les poses. Il m’a fait comme une espèce de vieillarde. Cela imite les Régentes de l’hôpital de Hals. (III, 366)

 

Ver Meer (septies) : Vue de Delft

3 367 (2) Vermeer (septies) Vue de Delft

*Je dis que j’étais allé autrefois à Amsterdam et à La Haye, mais que, pour ne pas tout mêler, comme mon temps était limité, j’avais laissé de côté Haarlem. — Ah! La Haye, quel musée! s’écria M. de Guermantes. Je lui dis qu’il y avait sans doute admiré la Vue de Delft de Ver Meer. Mais le duc était moins instruit qu’orgueilleux. Aussi se contenta-t-il de me répondre d’un air de suffisance, comme chaque fois qu’on lui parlait d’une œuvre d’un musée, ou bien du Salon, et qu’il ne se rappelait pas : «Si c’est à voir, je l’ai vu!» (III, 367)

[« Depuis que j’ai vu au musée de La Haye la Vue de Delft, j’ai su que j’avais vu le plus beau tableau du monde. » Marcel Proust à Jean-Louis Vaudoyer]

 

Hals (ter, quater) : Portraits de Nicolaes Van der Meer + Portrait de Cornelia Claesdr. Vooght (mari et femme), Haarlem

 3 367 Hals (3) Portrait de Nicolaes Van der Meer (mari), Haarlem

3 367 Hals (4) Portrait de Claesdr. Vooght (femme), Haarlem

*La duchesse de Guermantes au Héros :] Comment! vous avez fait le voyage de Hollande et vous n’êtes pas allé à Haarlem ? s’écria la duchesse. Mais quand même vous n’auriez eu qu’un quart d’heure c’est une chose extraordinaire à avoir vue que les Hals. Je dirais volontiers que quelqu’un qui ne pourrait les voir que du haut d’une impériale de tramway sans s’arrêter, s’ils étaient exposés dehors, devrait ouvrir les yeux tout grands.

Cette parole me choqua comme méconnaissant la façon dont se forment en nous les impressions artistiques, et parce qu’elle semblait impliquer que notre œil est dans ce cas un simple appareil enregistreur qui prend des instantanés.

M. de Guermantes, heureux qu’elle me parlât avec une telle compétence des sujets qui m’intéressaient, regardait la prestance célèbre de sa femme, écoutait ce qu’elle disait de Frans Hals et pensait : «Elle est ferrée à glace sur tout. Mon jeune invité peut se dire qu’il a devant lui une grande dame d’autrefois dans toute l’acception du mot, et comme il n’y en a pas aujourd’hui une deuxième.» (III, 366-367)

 

Mantegna (sexies) [Le Parnasse, dans le studiolo d’Isabelle d’Este]

 3 368 (6) Mantegna, Andrea, Le Parnasse (studiolo d'Isabelle d'Este)

*Or, après avoir, en étudiant Isabelle d’Este, en la transplantant patiemment de ce monde féerique dans celui de l’histoire, constaté que sa vie, sa pensée, ne contenaient rien de cette étrangeté mystérieuse que nous avait suggérée son nom, une fois cette déception consommée, nous savons un gré infini à cette princesse d’avoir eu, de la peinture de Mantegna, des connaissances presque égales à celles, jusque-là méprisées par nous et mises, comme eût dit Françoise, «plus bas que terre», de M. Lafenestre. (III, 368)

 

Hals (quinquies) : [Portrait d’un jeune homme]

3 368 Hals Portrait d'un jeune homme

*[La duchesse de Guermantes au Héros :] J’en aurais pu vous montrer un très beau, me dit aimablement Mme de Guermantes en me parlant de Hals, le plus beau, prétendent certaines personnes, et que j’ai hérité d’un cousin allemand. Malheureusement il s’est trouvé «fieffé» dans le château; vous ne connaissiez pas cette expression ? moi non plus, ajouta-t-elle par ce goût qu’elle avait de faire des plaisanteries (par lesquelles elle se croyait moderne) sur les coutumes anciennes, mais auxquelles elle était inconsciemment et âprement attachée. Je suis contente que vous ayez vu mes Elstir, mais j’avoue que je l’aurais été encore bien plus, si j’avais pu vous faire les honneurs de mon Hals, de ce tableau «fieffé».

— Je le connais, dit le prince Von, c’est celui du grand-duc de Hesse. (III, 368)

 

Carpaccio (octies) : Apothéose de Sainte Ursule

 4 R UMAX     Astra 1200S      V2.7 [4]

*M. de Guermantes se trouvait posséder des souvenirs qui donnaient à sa conversation un bel air d’ancienne demeure dépourvue de chefs-d’œuvre véritables, mais pleine de tableaux authentiques, médiocres et majestueux, dont l’ensemble a grand air. Le prince d’Agrigente ayant demandé pourquoi le prince X… avait dit, en parlant du duc d’Aumale, «mon oncle», M. de Guermantes répondit : «Parce que le frère de sa mère, le duc de Wurtemberg, avait épousé une fille de Louis-Philippe.» Alors je contemplai toute une châsse, pareille à celles que peignaient Carpaccio ou Memling (III, 375)

 

Memling, Hans, peintre flamand (vers 1435/1440-1494) : Châsse de Sainte-Ursule

 3 375 (2) Memling Châsse de Sainte-Ursule,

*M. de Guermantes se trouvait posséder des souvenirs qui donnaient à sa conversation un bel air d’ancienne demeure dépourvue de chefs-d’œuvre véritables, mais pleine de tableaux authentiques, médiocres et majestueux, dont l’ensemble a grand air. Le prince d’Agrigente ayant demandé pourquoi le prince X… avait dit, en parlant du duc d’Aumale, «mon oncle», M. de Guermantes répondit : «Parce que le frère de sa mère, le duc de Wurtemberg, avait épousé une fille de Louis-Philippe.» Alors je contemplai toute une châsse, pareille à celles que peignaient Carpaccio ou Memling (III, 375)

 

Carrière (bis) : [Paysage avec large rivière]

 3 385 Carrière, Eurgène Paysage avec large rivière

*Tandis que Saint-Loup avait vendu son précieux «Arbre généalogique», d’anciens portraits des Bouillon, des lettres de Louis XIII, pour acheter des Carrière et des meubles modern style (III, 385)

 

Boule [en réalité, Boulle] André Charles (1642-1732) ébéniste [Bureau + Table]

 3 385-386 Boule (1) Bureau

 3 385-386 Boule (2) Table

*M. et Mme de Guermantes, émus par un sentiment où l’amour ardent de l’art jouait peut-être un moindre rôle et qui les laissait eux-mêmes plus médiocres, avaient gardé leurs merveilleux meubles de Boule, qui offraient un ensemble autrement séduisant pour un artiste. (III, 385-386)

 

Chippendale, Thomas, ébéniste anglais (1718-1779) [Bureau + Chaise]

 3 389 Chippendale Chaise

*je pense que vous vous faites tort à vous-même en vous accusant d’avoir dit que nous étions «liés». Je n’attends pas une très grande exactitude verbale de quelqu’un qui prendrait facilement un meuble de Chippendale pour une chaise rococo, mais enfin je ne pense pas, ajouta-t-il, avec des caresses vocales de plus en plus narquoises et qui faisaient flotter sur ses lèvres jusqu’à un charmant sourire, je ne pense pas que vous ayez dit, ni cru, que nous étions liés! (III, 389)

 

Velasquez (ter) : Reddition de Bréda (les Lances)

 3 389 Velasquez Reddition de Bréda (Les Lances)

*[Charlus au Héros :] Comme dans les Lances de Velasquez, continua-t-il, le vainqueur s’avance vers celui qui est le plus humble, et comme le doit tout être noble, puisque j’étais tout et que vous n’étiez rien, c’est moi qui ai fait les premiers pas vers vous. (III, 389)

 

Mignard, Pierre, peintre français (1612-1695) (+ bis, ter): Portrait [de John Chardin], Portrait [d’un noble], Portrait [M. Frère du Roi]

 3 393 (1) Mignard Portrait de John Chardin

3 393 (2) Mignard Portrait d'un noble

3 393 (3) Mignard M. Frère du Roi

*[Charlus au Héros :] il y a de jolies choses : le portrait de mes oncles, le roi de Pologne et le roi d’Angleterre, par Mignard. (III, 393)

 

Turner, Joseph Mallord William (bis) : Arc-en-ciel

 3 393 (4) Turner, Joseph Mallord William Arc-en-ciel

*[Charlus au Héros :] Si vous aimez davantage ce genre de beauté, voici un arc-en-ciel de Turner qui commence à briller entre ces deux Rembrandt, en signe de notre réconciliation. (III, 393)

 

Bagard, César : Boiserie

 3 393 Bagard Boiserie

*Je traversai avec lui [Charlus] le grand salon verdâtre. Je lui dis, tout à fait au hasard, combien je le trouvais beau. «N’est-ce pas ? me répondit-il. Il faut bien aimer quelque chose. Les boiseries sont de Bagard. Ce qui est assez gentil, voyez-vous, c’est qu’elles ont été faites pour les sièges de Beauvais et pour les consoles. (III, 393)

 

Monet, Claude, peintre impressionniste français (1840-1926) : Champs de tulipes, Hollande

3 401 Monet Champs de tulipes, Hollande

*Ce n’est pas à Venise seulement qu’on a de ces points de vue sur plusieurs maisons à la fois qui ont tenté les peintres, mais à Paris tout aussi bien. Je ne dis pas Venise au hasard. C’est à ses quartiers pauvres que font penser certains quartiers pauvres de Paris, le matin, avec leurs hautes cheminées évasées, auxquelles le soleil donne les roses les plus vifs, les rouges les plus clairs; c’est tout un jardin qui fleurit au-dessus des maisons, et qui fleurit en nuances si variées, qu’on dirait, planté sur la ville, le jardin d’un amateur de tulipes de Delft ou de Haarlem. (III, 401)

 

Turner, Joseph Mallord William (ter) : Passage du Gothard

 3 402 Turner, Joseph Mallord William Passage du Gothard

*le même plaisir qu’à voir, dans un paysage de Turner ou d’Elstir, un voyageur en diligence, ou un guide, à différents degrés d’altitude du Saint-Gothard. (III, 402)

 

Champagne [en réalité, Champaigne], Philippe de, peintre français (1602-1674) : [Portrait d’homme]

 3 404 Champaigne Portrait d'homme

*[Le duc de Guermantes au Héros :] Tenez, vous qui aimez la peinture, il faut que je vous montre un superbe tableau que j’ai acheté à mon cousin, en partie en échange des Elstir, que décidément nous n’aimions pas. On me l’a vendu pour un Philippe de Champagne, mais moi je crois que c’est encore plus grand. Voulez-vous ma pensée ? Je crois que c’est un Velasquez et de la plus belle époque, me dit le duc en me regardant dans les yeux, soit pour connaître mon impression, soit pour l’accroître. (III, 404)

 

Velasquez (quater) : [Philippe IV à cheval]

 3 406 (1) Velasquez Philippe IV à cheval

*— Tenez, Charles, vous qui êtes un grand connaisseur, venez voir quelque chose; après ça, mes petits, je vais vous demander la permission de vous laisser ensemble un instant pendant que je vais passer un habit; du reste je pense qu’Oriane ne va pas tarder. Et il montra son «Velasquez» à Swann. «Mais il me semble que je connais ça,» fit Swann avec la grimace des gens souffrants pour qui parler est déjà une fatigue.

— Oui, dit le duc rendu sérieux par le retard que mettait le connaisseur à exprimer son admiration. Vous l’avez probablement vu chez Gilbert.

— Ah! en effet, je me rappelle.

— Qu’est-ce que vous croyez que c’est ?

— Eh bien, si c’était chez Gilbert, c’est probablement un de vos ancêtres, dit Swann avec un mélange d’ironie et de déférence envers une grandeur qu’il eût trouvé impoli et ridicule de méconnaître, mais dont il ne voulait, par bon goût, parler qu’en «se jouant».

— Mais bien sûr, dit rudement le duc. C’est Boson, je ne sais plus quel numéro, de Guermantes. Mais ça, je m’en fous. Vous savez que je ne suis pas aussi féodal que mon cousin. J’ai entendu prononcer le nom de Rigaud, de Mignard, même de Velasquez!» dit le duc en attachant sur Swann un regard et d’inquisiteur et de tortionnaire, pour tâcher à la fois de lire dans sa pensée et d’influencer sa réponse. (III, 406)

 

Rigaud, Hyacinthe, peintre portraitiste français (1659-1743) : [Autoportrait au turban]

3 406 (2) Rigaud, Hyacinthe Autoportrait au turban

*— Eh bien, si c’était chez Gilbert, c’est probablement un de vos ancêtres, dit Swann avec un mélange d’ironie et de déférence envers une grandeur qu’il eût trouvé impoli et ridicule de méconnaître, mais dont il ne voulait, par bon goût, parler qu’en «se jouant».

— Mais bien sûr, dit rudement le duc. C’est Boson, je ne sais plus quel numéro, de Guermantes. Mais ça, je m’en fous. Vous savez que je ne suis pas aussi féodal que mon cousin. J’ai entendu prononcer le nom de Rigaud, de Mignard, même de Vélasquez!» dit le duc en attachant sur Swann un regard et d’inquisiteur et de tortionnaire, pour tâcher à la fois de lire dans sa pensée et d’influencer sa réponse. (III, 406)

 

Mignard (quater) : [Autoportrait]

3 406 (3) Mignard Autoportrait

*— Eh bien, si c’était chez Gilbert, c’est probablement un de vos ancêtres, dit Swann avec un mélange d’ironie et de déférence envers une grandeur qu’il eût trouvé impoli et ridicule de méconnaître, mais dont il ne voulait, par bon goût, parler qu’en «se jouant».

— Mais bien sûr, dit rudement le duc. C’est Boson, je ne sais plus quel numéro, de Guermantes. Mais ça, je m’en fous. Vous savez que je ne suis pas aussi féodal que mon cousin. J’ai entendu prononcer le nom de Rigaud, de Mignard, même de Vélasquez!» dit le duc en attachant sur Swann un regard et d’inquisiteur et de tortionnaire, pour tâcher à la fois de lire dans sa pensée et d’influencer sa réponse. (III, 406)

 

Mignard (quinquies) : [Jeune femme]

 3 407 Mignard Jeune femme

*— Mais le duc de Guermantes n’est pas antisémite.

— Vous voyez bien que si, puisqu’il est antidreyfusard, me répondit Swann, sans s’apercevoir qu’il faisait une pétition de principe. Cela n’empêche pas que je suis peiné d’avoir déçu cet homme — que dis-je! ce duc — en n’admirant pas son prétendu Mignard, je ne sais quoi. (III, 407)

 

 

3 comments to “Œuvres d’art III — Le Côté de Guermantes”

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  1. Je suis allée spécialement à La Tronche près de Grenoble pour photographier la Vierge d’Hébert, vous pouvez prendre les deux photos dans ma galerie Flickr, j’en serais très heureuse.

  2. Formidable ! Mais comment y accéder ?

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