Récapitulatif et sources

Récapitulatif et sources

Parti d’une photo nue…

… je me retrouve avec une légende, mais incomplète (entre parenthèses, le pourcentage de certitude) :

De gauche à droite : Gabriel Trarieux (100 %), Max Daireaux (99 %), Cécile Dancognée (75 %), Marcel Proust (100 %), Jeanne Pouquet (100 %), Gabrielle Schwartz ou Julia Daireaux (49 % chacune), Louise Dancognée (75 %).

Où retrouver les informations sur ces personnages de la photo du tennis du boulevard Bineau ?

Dans les livres : Georges Cattaui (56 mots), André Maurois (287), Collectif (54), Céleste Albaret (251), Ghislain de Diebbasch (170), George D. Painter (175), Roger Duchêne (160), Jean-Yves Tadié (32), Mireille Naturel (20), Jean-Paul et Raphaël Enthoven (99), Jérôme Picon (244), Évelyne Bloch-Dano (50)

Par ordre de publication en français :

1956 – Cattaui

Deux photos :

  1. TENNIS DU BOULEVARD BINEAU (1891-1892)

(De gauche à droite, debout : Marcel Proust, Gabrielle Schwartz (future Mme L.-L. Klotz), Jeanne Pouquet, et Gabriel Trarieux ; assis au premier plan : Louise Schwarz et Pierre Pouquet.)

  1. TENNIS DU BOULEVARD BINEAU (1891-1892)

(Debout sur la chaise : Jeanne Pouquet (plus tard Mme Gaston de Caillavet, et depuis Mme Jeanne Maurice-Pouquet) ; à ses pieds Marcel Proust ; à gauche en canotier, le petit Pierre Pouquet ; à droite : Mlle Gabrielle Schwarz ; à gauche : G. Trarieux.)

1960 – Maurois

Il aimait à rejoindre dans un tennis de Neuilly, boulevard Bineau, Gaston de Caillavet et ses amis. Sa fragilité ne lui permettait pas de jouer, mais sa conversation attirait autour de lui, sous les arbres, un cercle de, jeunes filles et de mères encore jeunes. Chargé du goûter, il arrivait toujours avec une grande boîte pleine de friandises. Quand il faisait chaud, on l’obligeait à aller chez un mastroquet voisin, chercher de la bière et de la limonade, qu’il rapportait en gémissant, dans un affreux panier emprunté au restaurateur. Parfois une balle tombait au milieu des petits fours, faisant tressauter verres et demoiselles. Marcel accusait toujours les joueurs de l’avoir lancée « par malice et sans cause ». Peut-être y en avait-il une dont les coupables eux-mêmes n’avaient pas conscience : le charme de Marcel, sa sensibilité, sa verve agaçaient souvent ses camarades ; ils en étaient un peu jaloux et, sans intention mauvaise ni même bien définie, n’étaient pas gâchés de troubler « la cour d’Amour ». C’est ainsi qu’ils appelaient, quand ils étaient en veine poétique, « le rond des bavards ». La partie terminée, les joueurs venaient se reposer à l’ombre des jeunes filles en fleurs, pour goûter comme elles les bavardages de Marcel. Bien des années après, à propos d’un livre en préparation, ces souvenirs lui reviendront à la mémoire et il écrira à Jeanne Pouquet (alors mariée avec Gaston de Caillavet) : « Vous y verrez amalgamé quelque chose de cette émotion que j’avais quand je me demandais si vous seriez au tennis. Mais à quoi bon rappeler des choses au sujet desquelles vous avez pris l’absurde et méchant parti de faire semblant de ne vous en être jamais aperçue ?… »

1965 – Collectif Proust

Au tennis du boulevard Bineau, Marcel, trop fragile pour pratiquer un sport, est « chargé du goûter » et se contente de charmer, par sa conversation brillante, un groupe de jeunes filles en fleurs ironiquement baptisé « Cour d’Amour ». Parmi elles, Jeanne Pouquet qu’il comble de prévenances… et de vers « détestables ».

Deux photos :

[Cadrée de Proust à Trarieux] De gauche à droite : Proust, Mlle Schwarz, Jeanne et Pierre Pouquet, Gabriel Trarieux.

Le tennis du boulevard Bineau (1891-1892). De gauche à droite : Gabriel Trarieux, Pierre Pouquet, Mlle X, Proust (à genoux), Jeanne Pouquet (future Mme Gaston de Caillavet, debout sur une chaise), une petite fille, Mlle Gabrielle Schwarz.

Une incongruité, la date :

1973 – Albaret

Même vis-à-vis de la jeune fille qu’il a sans doute le plus aimée, avant son âge d’homme et après la petite Marie de Benardaky, il semblait maintenant complètement détaché. Elle s’appelait Jeanne Pouquet, à l’époque de leur petite bande d’adolescents joueurs. Ils se voyaient aux Champs-Élysées et au tennis. Il existe une célèbre photo, souvent reproduite, montrant M. Proust à ses pieds dans le groupe, où il fait mine de gratter la guitare sur une raquette de tennis, pendant qu’elle est debout comme une reine sur une chaise de jardin. C’était encore l’âge des amours romantiques. Il me disait :

— J’étais amoureux d’elle comme on ne peut pas l’être plus.

— Et que lui trouviez-vous, Monsieur ?

— Elle avait de magnifiques cheveux blonds.

— Était-elle au moins intelligente ?

Il ne m’a jamais répondu. Il me disait aussi :

— Je n’en dormais plus. Quand nous allions au tennis, le matin, je partais avec une provision de petits gâteaux et de sandwiches ; il y en avait de tous les goûts et de toutes les couleurs ; je ne savais que faire pour lui plaire ; je lui achetais des fleurs, des cadeaux, je me donnais un mal !… Quand je devais la voir, je n’y allais pas, j’y courais ! Quand elle jouait au tennis, j’aimais à regarder voler ses tresses blondes. Les autres garçons, qui étaient jaloux de mes discours, se vengeaient parfois en envoyant des balles dans mes cartons de petits fours, par taquinerie. Evidemment, je ne pouvais m’illustrer comme eux.

1991 – Diebbasch

Le printemps venu, toujours attaché avec ferveur aux pas de Jeanne Pouquet, il profite de ses permissions pour la traquer jusqu’au tennis du boulevard Bineau. Comme son asthme lui interdit de jouer, il se rend utile en s’occupant du goûter ou en allant chercher des rafraîchissements. Il fait peine à voir, décoiffé, le col chiffonné, portant en soufflant les paniers de provisions ou les bouteilles de limonade, mais rien ne décourage son obstination. Le tennis du boulevard Bineau, à Neuilly, est un endroit sélect, suivant l’expression alors à la mode, où se réunissent des jeunes gens de bonne famille plus à même, au cours de ces échanges sportifs, d’apprécier réciproquement leurs qualités physiques en vue d’éventuels mariages. Lorsque Proust fera parvenir à Jeanne Pouquet À l’ombre des jeunes filles en fleurs, il lui rappellera tout ce que cette époque et ce lieu ont signifié pour lui : « Vous y verrez amalgamé quelque chose de cette émotion que j’avais quand je me demandais si je vous verrais au tennis… »

1992 – Painter

Pendant l’été 1891, il fréquenta avec Gaston et Jeanne le court de tennis du boulevard Bineau à Neuilly. Au lieu de jouer, il s’asseyait sous les arbres avec les jeunes filles, formant un groupe que les autres appelaient avec dédain « le rond des bavards » ou « la Cour d’amour ». Il avait été préposé aux rafraîchissements et il apportait en arrivant un énorme carton rempli de gâteaux ; et lorsque tout le monde était échauffé par le jeu, on l’envoyait à un café proche, d’où il revenait gémissant et haletant, chargé de bière et de limonade. Parfois une balle heurtait les verres ou les jeunes filles de la Cour d’amour, et il criait, justement indigné : « Vous l’avez fait exprès ! » Il fut photographié à genoux, grattant une raquette de tennis en guise de guitare, aux pieds de Jeanne, debout sur une chaise de jardin, tandis que Gabrielle Schwartz, Gabriel Trarieux, les Daireaux et les filles Dancognée, prennent des attitudes comiques autour d’eux. [Note de bas de page : Georges Cattaui, Marcel Proust. Documents iconographiques, n° 39.]

1994 – Duchêne

Délivré du service militaire, Marcel accompagnait Gaston et ses amis et amies, dont Jeanne, à un tennis situé boulevard Bineau Neuilly. Ne pouvant jouer lui-même, il venait pour y bavarder. Plus indulgentes que Jeanne Pouquet, qui raconte la scène, « jeunes filles et mères assises en cercle autour de lui sous de maigres feuillages l’écoutaient dévotement ». Une photo a gardé le souvenir de ces parties. Entouré d’un groupe de jeunes gens et de jeunes filles, Marcel fait mine de jouer de la guitare sur une raquette, aux pieds de Jeanne, debout comme une reine sur une chaise de jardin. Il s’occupait des provisions apportant avec lui des friandises, allant chercher des boissons fraîches. Une balle égarée tombait parfois au milieu des petits fours. Maladresse souvent volontaire. « Le charme de Marcel, reconnaît Jeanne, la tendresse qui émanait de lui et qu’il inspirait agaçaient souvent ses camarades. » Ils n’étaient pas fâchés de troubler un peu « la cour d’amour »…

1996 – Tadié

Au tennis du boulevard Bineau [Note de bas de page : Une photographie de groupe nous est parvenue.], le goûter est apporté par Marcel, qui ne joue pas, et regarde voler « les tresses blondes » de Jeanne.

2013 – Enthoven

C’est sur ces courts de tennis que Marcel venait retrouver Jeanne Pouquet, puis Marie de Benardaky — qui furent les deux modèles de Gilberte Swann.

Il existe même une photo attendrissante où le jeune Marcel, d’humeur facétieuse ce jour-là, agenouillé aux pieds de Jeanne qui porte une sorte de chapeau tonkinois, mime le troubadour qui donne une aubade en grattant la raquette qui lui sert de guitare. Il est pommadé, très chic, un peu ridicule et gommeux. Tout indique qu’il ne redoute pas encore les pollens du printemps ni l’ombre odorante des chênes qui se dressent au-delà des hauts grillages.

2016 – Picon

[Marcel] va s’intéresser à Jeanne Pouquet dont son ami [Gaston] s’est épris, et qu’en raison de ce très jeune âge il lui est difficile de retrouver aussi souvent qu’il le voudrait. Mis dans la confidence, Marcel accepte de servir de caution honorable, notamment pour calmer les soupçons des parents de Jeanne. Par la même occasion il s’éprend lui aussi de la jeune fille, ou du moins il veut le croire, avant de noblement se désister pour profiter en spectateur de l’idylle qu’il est censé protéger. L’affaire va durer des semaines, des mois pendant lesquels il fera les frais d’une cour factice, promettant un bienveillant mutisme, traçant des vers qualifiés de « petite saleté » et néanmoins dédiés « À Mademoiselle Pouquet ». Au terme du soliloque, la caution se retournera, et c’est l’intrépide jeune fille qui attestera ses sentiments d’homme passionné — ainsi que le montre une étonnante photographie, vision grotesque d’un idéal d’amour. À mi-chemin du chevalier et du troubadour, Marcel s’est jeté à terre. Il est à genoux et serre contre lui une raquette, qu’il frotte comme une mandoline. Sur son visage, tourné vers l’objectif, un mélange de sérieux et d’émotion laisse couler un sourire plein de fierté. Juste à sa gauche, juchée sur une chaise, la jeune fille lance à l’entour un regard dominateur, pour le plus grand plaisir de tous. La scène est à Neuilly, boulevard Bineau, au bord d’un court de tennis. [Dans une note de bas de page, ce NB : Plusieurs clichés ont été pris le même jour.]

2017 – Bloch-Dano

On connaît la photographie de Marcel au tennis du boulevard Bineau, à Neuilly, une raquette en guise de guitare, aux pieds de Jeanne Pouquet, qu’il avait connue aux Champs-Élysées. La petite Gabrielle Schwartz dont les yeux noirs fascinaient tant Roland Barthes figure aussi sur la photo. Elle date de 1892.

Le seul texte, sur internet, qui nomme les personnages (https://www.flickr.com/photos/51366740@N07/6695043635) dit ceci : « Jeanne Pouquet est debout sur une chaise. Autour d’elle : Gabrielle Schwartz, Gabriel Trarieux, les Daireaux et les filles Dancognée. »

Jeu, set et match !

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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